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Le Séducteur de Jan Kjærstad,
une merveille romanesque venue de Norvège.

Fanny Ardant invite Monsieur Toussaint Louverture
à La Grande Librairie, irréel !

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P R O G R A M M E S   T V
R E C O N S I D É R É S

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L E   B I G D I L 

PAR SYLVAIN ZORZIN

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Lorsque Lagaf déclara, forçant sa voix pour ressembler à un bateleur, dans le jeu on n'est pas libre, pour le joueur le jeu est un piège, le candidat eut un visage fermé. Je n’aime pas Kundera, marmonna-t-il, faut-il vraiment supporter ceci pour gagner un four micro-ondes ? Le public fut traversé de murmures, il a raison disait-on dans les travées du haut, il ferait mieux de relire La valse aux adieux, affirmait-on avec plus de véhémence du côté des premières travées, mais cette séparation géographique ne pouvait être que le fruit du hasard.

Se tassant sur ses genoux, arrondissant sa silhouette pour exagérer son embonpoint, le présentateur fit son imitation de Günter Grass. Un rire vint réconcilier la foule. De l’orchestre résonnèrent quelques coups de tambour. Les spectateurs étaient hilares.

« Bon, bon, c’est pas tout ça, mais je vous rappelle que vous avez encore un cadeau à gagner. Bill, que peut remporter notre candidat ce soir ? » La créature bleue s’agita dans son écran. Sa voix s’était essoufflée à force de traduire les dialogues pour les spectateurs malentendants, mais elle faisait encore rire les enfants. Des images défilèrent, tandis qu’il citait (et traduisait) les différents lots : un four fabriqué dans le respect du droit du travail, une voiture de marque étrangère (pour symboliser l’amitié entre les peuples), une encyclopédie Britannica en vingt volumes, et si Lagaf disait toujours Britannicus, les spectateurs souriaient par politesse. Des oh ! naïfs accompagnèrent chaque cadeau. Seul le visage crispé du candidat tranchait avec la bonhomie ambiante.

Jean-Michel. Jean-Michel, reprit Lagaf en exagérant les mouvements de ses bras. Ses traits se durcirent un peu plus. Son expérience comme infirmier bénévole dans le Sahel ne lui avait pas ôté sa peur du monde, et d’avoir nourri des enfants aux portes de la mort ne l’empêchait pas de trembler pour un four à chaleur tournante.

Vous savez que vous êtes à une question du bonheur, reprit Vincent Lagaf. Il faisait volontairement durer le temps, un truc sur l’excitation de l’esprit qu’il avait retenu des conférences de Paul Ricœur à l’université de Toronto, à l’époque où il cherchait à améliorer l’efficacité de Bo le lavabo. « Ainsi, Jean-Michel, mon petit Jean-Michel. Dites-moi donc (un silence), dites-moi de quelle couleur était le cheval d’Henri IV ? »

Brouhaha sourd dans le public, évidemment. Malgré l’enregistrement des dix minutes du journal de Patrick Poivre-D’Arvor sur le plateau voisin, raccourci depuis que les seules informations vérifiées étaient diffusées, nul ne voulait se priver du plaisir pudibond de murmurer des réponses. Le visage de Jean-Michel devint rubicond. Il se souvenait bien d’un reportage sur les Plantagenêt pendant le Treize heures de Jean-Pierre Pernault, mais peut-être était-ce sur Pondichéry, il n’avait aucune certitude.

Blême, Jean-Michel eut pourtant la force de murmurer « Brun, avec des rayures blanches au niveau des testicules, je le sais, j’ai acheté une reproduction de la gravure de Gustave Doré à Téléshopping, Laurent Cabrol avait beaucoup insisté sur l’usure des—
Bravo, s’exclama Lagaf, c’est la bonne réponse !
Exultation du public. Soulevant le rideau, accompagnées de l’Orchestre des Roumains du métro, plusieurs danseurs et danseuses vinrent entourer le candidat. Lagaf se mêla à eux, reprenant en chœur les paroles d’un chant yiddish. Puis il leva les mains, et la musique s’interrompit.

Jean-Michel, John Mitchell, reprit Vincent Lagaf en singeant l’accent de Saint Kitts and Nevis, avant qu’un petit plaisantin ne lance « Hé, ta femme elle s’appelle Margaret ! » (Rires dans la salle) « Pour connaître votre cadeau, il ne vous reste plus qu’à choisir un membre de la famille. Vous avez le choix entre… »

Magie de la technique, quatre personnages apparurent sur l’écran géant, les quatre célèbres membres de la famille de Bill. Il y avait la mère, militante d’Amnesty International. Le père, intermittent du spectacle auquel cinq minutes d’antenne étaient données chaque soir. Le cousin, qui arborait chaque soir un t-shirt différent — c’était cette fois celui d’une maison de disques indépendante. La tante de Bill, enfin, qui avait repris sa carrière de chercheur scientifique grâce aux larges fonds attribués par le gouvernement. Le candidat hésita, soumis aux avis du public qui tantôt souhaitait soutenir les artistes défavorisés, tantôt clamer sa confiance en la jeunesse en choisissant le petit cousin. Jean-Michel élit finalement le père, « en souvenir d’une balade émouvante avec mon propre père, près du monument aux martyrs malgaches de 1945. »

Ce fut l’encyclopédie. Des flocons en papier recyclé tombèrent par millier du plafond. L’hymne européen fut joué. S’approchant de la caméra, laissant la scène de liesse se dérouler derrière lui, Vincent Lagaf conclut l’émission sur une citation de Salman Rushdie. Avant d’ajouter dans un sourire : « Et n’oubliez pas, vous aussi vous pouvez participer au Bigdil, en appelant le 08 36 36 36 36, l’appel est gratuit. Dans l’espoir de vous voir bientôt. » Applaudissements. Générique de fin (Ministère Amer).

 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E