Extrait de Le Congélateur de Pascale Dietrich,
pour résumer, une femme se voit adjoindre un collègue
dans son bureau jusque-là réservé à son
seul usage, elle en tombe malade de colère et d’indignation
et se retrouve pour quelques jours en congés
maladie:
«…Heureuse de ces vacances impromptues, je tentais
désespérément
de cesser de penser à mon collègue. Rien n’y
fit, mon bureau restait dans un coin de ma tête, telle une
veilleuse maladive toujours branchée; sans cesse, j’imaginais
les faits et gestes de son occupant comme un félin surveillerait
son domaine de chasse. À deux doigts de la crise de nerfs,
je me résolus à téléphoner à mon
amie Perrine pour lui demander conseil — nous avions pour habitude
de nous épauler dans les épreuves difficiles. Dès
mes premiers mots, elle devina que quelque chose n’allait pas.
D’une voix chevrotante, je lui décrivis alors la catastrophe
en détail, du début à la fin. À l’autre
bout du fil, je percevais sa respiration régulière,
signe que ses méninges s’activaient intensément,
cherchant un moyen de me venir en aide depuis l’abysse de leurs
cellules grises. Bientôt, elle prit une longue inspiration: “J’ai
une idée. C’est on ne peut plus simple et très
efficace, m’assura-t-elle, il suffit de prendre en photo la
personne à l’origine
de tes tourments et de mettre la photographie au congélateur:
la personne en question sera aussitôt neutralisée.”
Sa cousine avait déjà testé cette méthode
et en avait été pleinement satisfaite. Incrédule,
je haussai les épaules puis souris en m’allumant une
cigarette, Perrine avait toujours eu des idées saugrenues.
Je lui assurai que j’allai y réfléchir et
raccrochai, perplexe. Mais allez savoir pourquoi, lorsque j’entrepris
de préparer le dîner pour mon mari et mes enfants, la
grosse boîte blanche attira mon regard comme un aimant…»
. . . . . .
Extrait de La Disparution, une histoire étonnante
entre polar perturbant et énigme mythique de Xavier Gélard:
«Un homme qui s’appelle Jumeau.
•
Un homme qui s’appelle Jumeau, un auteur de romans policiers.
•
Des romans policiers métaphysiques, avec juste assez de suspense
pour que l’on s’y attache. Au centre du diagramme, toujours
la même figure: l’enquêteur est suspecté d’être
le criminel. Dans L’Exemplaire, un meurtrier laisse des objets
personnels appartenant au commissaire sur les lieux du crime. Celui-ci
est si troublé qu’il tombe peu à peu dans le
piège et finit par se croire coupable. Mais le criminel fait
un faux-pas, prend de l’avance sur la personnalité de
son ennemi, laisse un objet – l’exemplaire d’un
livre – qui n’appartient pas encore au commissaire, et
se démasque
du même coup.
•
«Il y a paraître et paraître: l’apparition
et la parution.
Disparaître, pour un livre: pas simplement échapper à la
presse; pas simplement tomber dans l’oubli; pas non plus finir
au pilon. Le seul livre qui disparaisse vraiment est celui qui, paru,
n’a jamais existé pour personne.»
•
Jumeau court dans toutes les librairies de Paris. Ce soir, il doit
faire une lecture, mais il n’arrive pas à mettre la
main sur À paraître, son nouveau livre. Personne n’en
possède d’exemplaire, ni lui qui pourtant en gardait
cinq, ni la librairie qui se trouve dans sa rue, ni aucune autre.
Jumeau appelle Michelle, des Lettres d’or, lui annonce qu’il
va passer à la librairie pour prendre un exemplaire et lui
demande encore un répit – reporter de quelques heures
la lecture de ce soir; Michelle lui répond qu’elle
ne comprend pas, que rien n’est prévu. Jumeau raccroche
sans y croire…»
. . . . . .
Extrait de En Observation une nouvelle très lynchienne d’Andrès
Cores:
«La voiture est immobile, couchée sur le côté.
La portière est coincée, je dois me hisser et sortir
par la fenêtre. Je saute sur la chaussée; mes vêtements
sont couverts de verre; ma tête me fait mal, mais je ne vois
aucune blessure sur mon corps. J’ai la bouche pleine d’une
salive aigre et collante, comme si j’avais dormi très
longtemps. La chaussée me semble molle, aussi molle qu’un
tapis de mousse, je m’étends sur le bord de la route,
elle est déserte. Le pare-brise gît plus loin, comme
un gros mouchoir froissé.
J’ignore ce qui est arrivé.
La voiture, tremblante, se laissait aller à une longue glissade,
se reprenait, tournait sur elle-même,
prenait appui pour s’élancer dans un tonneau interminable. Il me
semblait que nous étions, elle et moi, des trapézistes sur lesquels
la foule tenait ses yeux fixés; puis elle retombait d’un lent mouvement
d’athlète fatigué qui relâche ses membres inutiles.
Cela avait duré très longtemps, je ne pensais à rien, je
tournais machinalement le volant, d’un côté et de l’autre.
Le silence était pénible, à peine interrompu par le crissement
des pneus. Mon esprit se taisait obstinément. Quelques odeurs attiraient
mon attention, odeurs de frottements métalliques, de limailles mélangées à la
peinture et de caoutchoucs brûlés. Je ne me souviens pas du bruit
des vitres brisées ni de celui de la tôle fendue.
Je suis couché sur
le bord de la route et je ne bouge pas. Il fait beau, c’est
le petit matin, l’air est encore frais, mais la journée
sera très chaude. Une bouffée de joie et de reconnaissance
m’envahit:
je suis vivant! J’ai envie de battre la campagne, un brin d’herbe
entre les dents. Mais, au bout de quelques minutes, le paysage provoque
en moi une sorte de gêne. C’est comme s’il me regardait
fixement. À mon
tour je l’observe. Il est empreint d’une beauté convenue,
les prairies sont trop vertes, le blé a des épis trop
gros, comme dans une image d’Épinal, les oiseaux chantent
avec trop d’application.
C’est comme si le paysage m’adressait un reproche muet.
Le paysage était-il
si naïf lorsque je roulais? Mon souvenir s’accorde plutôt
aux images de banlieues s’étirant à l’infini,
auxquelles succèdent les petits villages ternes: l’église,
l’hôtel
familial au croisement des routes, les fermes misérables. À ce
moment ma pensée est irrégulière et confuse.
Je me souviens de cette recommandation que j’ai souvent prodiguée à mes élèves:
“aller toujours à l’idée, sans s’encombrer
de faits inutiles” et
je la trouve insuffisante et ridicule. Je me sens écrasé par
les détails.
Je suis persuadé que quelque chose va se passer, il ne me
reste plus qu’à attendre, ce paysage en carton pâte
ne peut pas durer, il s’écroulera de lui-même.
“Adèle!” crie ma voix. Je comprends tout à coup
le reproche que me faisait le paysage: ma femme est encore prisonnière
dans l’habitacle!…»
. . . . . .
Extrait du Chevalier de la Resquille, l’histoire touchante
et renversante d’un petit voleur, de Valéry
Méynadier :
«“Grou-grou-grou, entendait le petit garçon la
nuit, c’est avec nos excréments, tu sais, qu’on
fait nos maisons, grou-groutaient les termites. Ce que vous appelez
le mortier stercoral, qu’on triture avec nos mandibules, c’est
notre merde, nous sommes libres de construire nos maisons avec notre
propre merde. En Afrique, les termitières peuvent atteindre
cinq mètres de haut, tu sais. Grou-grou-grou…”
Il est donc possible de faire quelque chose avec tout ce merdier,
se disait déjà le petit Pierrick Fenneck, en s’endormant.
Quand
la famille était rentrée, les termites festoyaient
dans un silence opaque. Il ne restait rien. À part le papier
peint innommable et la moquette beige piquetée de points marron
et de brûlures de cigarette. Qui aurait l’idée
de pénétrer dans une bicoque termitée donc pleine
de merde? persistait à se demander Denise Fenneck, passablement
amochée
par le passage des cambrioleurs. C’était elle la première,
qui, émerveillée, avait conté l’histoire
des insectes bâtisseurs à son fils. Depuis le cambriolage,
elle avait changé, fini les histoires au lit. Au fond de ses
pauvres yeux comateux, on pouvait lire la mathusalemienne incompréhension
du monde: pourquoi moi?
Pour se requinquer, elle s’était
mise à trafiquoter
des abat-jour en laine, en paille, avec des perles, d’un mochetingue!
Du coup, le dab qui commençait toujours une foule de choses
sans aller au bout de rien, s’était mis en tête
de tripatouiller l’électricité. V’là le
travail: un tas de fils électriques de toutes les couleurs ébouriffés
tels des serpents qui sortaient des lustres et ça sifflait
dans la casbah, la mère, pure langue de vipère, rongée
aux termites, le loupait pas le vieux dab! Ancien magicien, il s’était
fait disparaître le jour de sa retraite. Ultime vestige: une
moustagache spectaculaire. Eh, toi, a-t-il dit à sa rombière,
car de temps en temps, il réapparaissait,
t’as vu tes abat-jour?
Ah, c’est comme ça!…»
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