Mathias Gosselin — J’ai 39 ans et vis à la
campagne près de Rouen. Mes nouvelles sont parues en revues,
en recueils collectifs, et dans un petit livre, Le Tas,
publié par les éditions Editinter en 2000. Ma nouvelle
qui me touche le plus ? Je vais répondre un peu à côté car
j’hésite entre trois textes. «Le Tas», parce
que j’y
condamne les agressions sexuelles sur les enfants, et parce que je
l’ai écrit avec la collaboration de ma femme, qui m’a
donné les clefs de l’univers équestre. Les fantômes,
parce que pour une fois je suis assez satisfait de mon travail et
qu’en
même temps cette nouvelle m’a échappé,
ce qui m’intéresse en tant qu’auteur. Pour que
les gamins abandonnent à tout jamais leur projet de se trancher
les veines, j’ai trouvé cette idée terrifiante,
sans laquelle l’histoire ne pourrait pas fonctionner :
en cas de mort violente, la douleur éprouvée lors du
passage de vie à trépas se prolonge peut-être éternellement.
«Caïmans», car mes obsessions y sont présentes – l’incompréhension
au sein de la famille, la séparation, la mort – mais
tout est enveloppé dans une vraie histoire. Cette nouvelle,
je l’appelle
ma «BD». Une course de natation à enjeu capital
dans un fleuve infesté de caïmans, piranhas et autres
aïmaras.
L’ambiance de la forêt guyanaise. Des caïmans de
toutes sortes jusque dans une crique, puis sous forme de bottes aux
pieds d’un boiteux qui collectionne les petites culottes de
prostituées,
une vraie-fausse femme caïman dont le départ a rendu
son mari muet, des hommes aussi dangereux que ces reptiles, qui se
trahissent les uns les autres.
Cécilia Colombo — «Le maître
des heures est mort, le royaume part à la dérive».
Cette idée
n’est pas de moi, mais d’un auteur concourant pour le «livre
inter» d’une année révolue, dont le prénom
est Christopher et dont j’ai oublié le nom. Ce point
de départ était trop beau pour que je ne le partage
pas. J’en parlai à mon compagnon, et nous décidâmes
d’écrire chacun une nouvelle autour de ce thème
commun, de nous l’offrir pour Noël et d’acheter
le livre pour confronter nos univers. Portés par la contrainte
et le désir de faire plaisir à l’autre, nous écrivîmes,
là, nos premiers textes. Je racontai l’histoire d’une
femme autour de la quarantaine, amante du maître des heures,
sorcière du roi, restée seule sur son île entourée
de brume alors que tous sont partis, qui attend, en sonnant les cloches
des églises pour attirer l’attention des bateaux qui
passent au large, que quelqu’un vienne au secours de son pays,
tandis que le roi, devenu fou, erre dans les souterrains de la capitale à la
recherche d’un mort. Lui, Borgésien, parla d’un
roi prisonnier de sa bibliothèque, qui attend la mort en se
remémorant les fantastiques machines qui lui permirent d’asservir
son peuple. Je crois que nous avons touché à l’essence
du plaisir d’écrire ; raconter une histoire à quelqu’un,
lui offrir un univers tout entier, le voir réagir. Pour ma
part, je découvrais une joie dont je n’allais plus pouvoir
me passer, cette histoire inaugura une longue série. Pour
lui, cette nouvelle fut, je crois, la seule. Nous avons lu nos textes
sur les marches d’un petit escalier donnant sur une bibliothèque,
dans le froid de décembre et nous n’avons pas acheté le
livre. A l’époque, il était bien trop cher pour
nous, de sorte que je ne sais pas ce dont il parle vraiment.
Christian Zorka — Ne conduisant pas de voiture,
l’«empreinte écologique» de
Christian Zorka, dont les activités produisent quand même
6 200 livres de dioxyde de carbone chaque année, du moins
c’est
ce que l’on m’a dit, est moins désastreuse que
la moyenne, mais c’est déjà trop. Mais qui est
Zorka? Auteur de Sièges (Le Quartanier), Zorka, allophone
apabordeldetride, lancé pour devenir un sexagénaire
abécédaire,
né en 1977, a le front dégarni et un regard tout comme
celui de la statue de Bartok sur la place de l’Europe à Bruxelles,
sage comme un pliage, les coudes usés, etc. Il a détesté l’école
dès le premier jour: on ne lui a pas enseigné le grec,
les instituteurs écrivaient «had of» pour «had
have», c’était du n’importe quoi. «La
translation du pouvoir» appartient à une série
de textes intitulée
«Epyllia»: si «La ronde du monde» (Hache)
est sa genèse,
alors le texte actuel est une sorte d’exode. Le texte de Zorka
que Zorka apprécie le plus est l’inachevé «Dictionnaire
de la Concrétise», suite à l’inachevée
«Une cuillère à soupe est bien
assez grande pour tenir une commuauté entière».
Site web: www.christianzorka.com
Georges-Olivier Châteaureynaud — C’est
terrible, je ne sais plus quoi dire de mes livres. J’ai su,
naguère,
parler de mes intentions qui, d’aventure, étaient parfois
aussi les leurs, du sens que je leur prêtais et qu’ils
m’ont par ci, par là rendu. Aujourd’hui ils me
laissent sans voix. Ils sont autour de moi dans le soir qui commence à tomber
comme des stères de bois au bord d’un chemin forestier. À certains
moments d’euphorie, je me dis que plus tard, quand ils seront
bien secs, les stères de bois des Messagers, du Château
de verre ou du Démon à la crécelle ne donneront
pas une flambée trop fumeuse, que les rondins du Goût
de l’ombre,
ou du Jardin dans l’île, ou de Singe savant
tabassé par
deux clowns crépiteront peut-être joyeusement dans l’âtre
de quelques lutins amateurs d’histoires insolites. Romans:
Les Messagers (Babel), La Faculté des songes, prix Renaudot
1982 (Grasset), Le Château de verre (Julliard), Le
Démon à la
crécelle (Grasset et Livre de poche)… Nouvelles: Nouvelles
1972-1988 (Julliard), Le Héros blessé au bras (Grasset
et Babel), Le Goût de l’ombre (Actes Sud), Le
Jardin dans l’île, prix des éditeurs 2006 (Zulma) , Singe
savant tabassé par deux clowns, Bourse Goncourt de la nouvelle
2005 (Grasset)…
Ibis Sépùlvéda Santana — Cela
doit faire douze ans que j’écris mais je ne peux pas
dire que je me perdes dans l’abondance de ce que j’ai écrit.
Je suis paresseuse de nature et puis je peins, ce qui me mange beaucoup
de temps. L’abondance, elle serait plutôt dans ma tête:
toujours en train de « fabriquer » des titres et des
débuts
d’histoires. Parfois, ces débuts deviennent des nouvelles.
Comme je crois à l’inspiration, je l’attends et
la laisse faire! Je lui dis: «quand tu veux
ma vieille !» Parfois, elle se fait attendre comme une coquette
qui met son rouge à lèvres mais elle finit par venir.
Lorsque ma mère est décédée (bientôt 5
ans), j’ai passé quelques mois anesthésiée
par la douleur et le vide qu’elle laissait dans ma vie. Environ
4 mois après je me suis reveillée «inspirée» et
j’ai écrit, comme d’habitude, d’un trait «La fleur
du citronnier». C’est un texte court, écrit avec
des mots très chiliens, inspiré du climat austral,
très mélancolique et un peu hermétique. On y
trouve des symboles de sacrifice, des senteurs aériennes et
de la boue, en plus de personnages sombres et mystérieux.Tout
cela fait très latino-américain alors que ce n’est
pas «mon
truc» habituellement. Quand je l’écrivais, des
larmes glissaient le long de mes joues et mon cœur explosait
de tristesse; ça c’est le côté thérapeutique
de l’écriture. J’ai encore pleuré en le
corrigeant et une fois fini il m’a fait un drôle d’effet:
Comme s’il faisait vraiment partie de moi, de mon corps et
de mon âme.
C’est pour cela que je l’aime et qu’il reste quelque
chose de spécial pour moi.
Renny Sparks — Américaine, Renny Sparks est l’un
des membres du groupe de country Handsome Family (je vous vois déjà sourire,
mais ce n’est pas ce que vous croyez), les autres membres étant
son frère. L’histoire traduite et publiée ici est
tirée de Evil, un recueil de 13 nouvelles très sombres
où la solitude et le fantastique se disputent la première
place, tandis que des personnages abandonnés dans un monde menaçant
et sombre, touchent la misère et se cognent régulièrement
contre les arêtes de la réalité, qui sont, en fin
de compte, toujours coupantes. Mais cette misère n’est
jamais ni matérialiste, ni mélancolique, elle est avant
tout spirituelle, c’est celle des êtres qui ont vu le bonheur à un
moment donné, mais qui, désormais, sont aveugle. Son écriture
est très spéciale, très «simple»,
au plus près de l’américain, très empreinte
de la culture de masse moderne, mais pas du tout dénuée
de précision, une précision qui lui permet avec une «simplicité» incroyable
d’agencer une émotion sincère et les ressorts d’une
comédie noire. Le texte choisit ici, pourtant, n’est pas
uniquement bâtit sur la noirceur, sur la solitude oui, sur le
malheur oui, mais aussi, étrangement, sur l’espoir. Comme
si (dans Evil, Une histoire de saucisses est la dernière histoire)
Emily Gold, personnage en fin de course avec un petit haricot cuit
en guise de sein, qui est capable d’observer le monde en train
de partir à vau-l’eau, tout en sirotant son whisky après
avoir pris des tranquillisants, finissait, dans cette sagesse que la
modernité apporte à certain d’entre nous, par comprendre
que l’important c’est de pouvoir raconter une histoire à quelqu’un, à quelqu’un
qui nous écouterait. On pense à Palahniuk et à Empel
pour la modernité et à W.S. Burroughs et à Carson
McCullers pour l’émotion.
Xavier Gélard — La meilleure chose que j’ai faite
jusqu’à présent en littérature n’est
pas de la littérature, mais un «roman visuel» avec
la talentueuse dessinatrice Sandrine Martin. Le livre s’intitule
Le Souterrain, est paru aux éditions de l’An 2, et s’approche
très concrètement du genre d’histoires que je veux
raconter. Des histoires ni savoureuses ni délicieuses, ni bien écrites,
qui ne visent pas plus à définir un univers intérieur
qu’à parler du dehors, mais qui vivent de leur propre
vie, petites machines qui échappent à celui qui les fabrique. À une
plus large échelle, j’essaye de faire de la littérature
avec les textes des autres, non pas en les détournant, mais
en les rapprochant sur une même surface, pour qu’on les
lise ensemble même quand on les lit séparément.
La revue en question s’appelle Le Corps du texte, elle se déplie
du format livre au format affiche.
Frédéric Legros — Frédéric
Legros est en possession d’un pouvoir magique, étrange
et singulier et avant tout NAUSÉABOND qui s’incarne
parfaitement dans Le Syndrome du Sablier, une histoire étrange
où un un
homme raconte des histoires à ses meubles. Frédéric
Legros aime les étoiles et les choses qui scintillent. Il
croit en la magie, la pratique tous les soirs sur la scène
du Blue Cariboo et la distille régulièrement dans ses
textes. «Le Syndrome du Sablier» est une histoire qui
tient de la grosse ficelle et ça Frédéric Legros
aime bien.
Andrés Cores — 40 ans, né à Montevideo
(Uruguay), oui comme Lautréamont, Laforgue, Supervielle. Prix
de poésie de la fondation de la vocation en 1988. À publié nouvelles
et poèmes dans plusieurs revues en France et à l’étranger
: Poèsie, Cargo, Le Sabord. Édite sur web la revue
Madrépore depuis plusieurs
années. Vit à Paris, a deux filles.
Thierry Acot-Mirande — Résumons nous – il
faut être
bref. Ce qu’on nomme vie ordinaire perd son temps avec moi.
Je ne fuis pas. Sous les jeux de langage se développe la puissance
verbale qui se retourne contre elle-même et s’anéantit.
Seuls quelques mots signaux, surchargés de sens, échappent
au grand nettoyage. Seuls quelques mots sont sauvés. Le raconté peut
attendre indéfiniment son impact de démonstration, la
rupture, elle, agit en fonction de la réalité des circonstances. Les
normes linguistiques et sémantiques se dépassent dès
lors qu’elles sont atteintes. Les possibilités du langage
sont abandonnées dès que possédées. Les
mots s’entrechoquent. Il n’y a plus d’intermédiaires
entre les idées et les images. Les sens se télescopent.
Le sens s’échappe. L’irresponsabilité dans
ce cas-là émane d’un très subtil refus à mélanger
la fragmentation à une conception plus globale des controverses.
Et si par élémentaire contraire, ce rite fragile et
usagé rencontre
une fracture susceptible d’en secouer la démarche habituelle,
une terrible et effroyable catastrophe engendre la panique de la
sécurité acquise
et ne laisse que l’effarement de sa tromperie. Ne restent que
le vide et le silence. Voici pourquoi je tiens tant à l’écriture,
et en particulier à certains moments d’écriture,
ceux dont on trouve les traces dans le cycle de poèmes Cendres, étoile.
Mais cette parole est celle de la défaillance du discours. À ma
place, vous en penseriez tout autant…
Pascale Dietrich — Les histoires naissent
parfois d’une
rencontre dans le métro, d’un caillou à la forme étrange,
d’une musique obscure, d’une boîte de conserve
percée… J’adore écrire
en m’inspirant de faits réels qu’on découvre
le souffle coupé comme un coquillage sublime sur une plage
de sable. Aussi, quand le mainate de mon voisin se mit à hurler
de l’autre côté du grillage «Ta gueule Yvette!» à chaque
fois que quelqu’un passait devant le portail, je sus que je
tenais une histoire. Assise dans ma chaise de jardin, les idées
s’enchaînèrent
aussitôt: j’imaginai le rôle que les mainates pourraient
jouer dans la société française. Ces oiseaux
révolutionneraient
les files d’attente, criant «Au suivant!» de manière
autoritaire, ils sécuriseraient les manèges de foire,
volant de nacelle en nacelle pour astreindre les récalcitrants à attacher
leur ceinture, et puis, perchés sur les caisses enregistreuses,
ils dynamiseraient le commerce de proximité, roucoulant «Ce
sera tout?» sans jamais se lasser. Même les piliers de
comptoir trouveraient quelque intérêt à s’équiper
d’un tel animal qui articulerait machinalement «La même
chose!» sans porter aucun jugement moral. Je ne dévoilerai
pas le contenu de toute l’histoire car il se pourrait bien
qu’un
jour ou l’autre elle se retrouve sur le bureau d’un éditeur
dont le volatile perché sur sa lampe de bureau roucoulera «Rrrr!
C’est de la littérature de gare!» et j’espère
qu’à ce moment précis l’éditeur
lui donnera un bon coup de coude dans le plumage parce que, parfois,
ces idiots d’oiseaux feraient mieux de fermer leur clapet et
de retourner manger des graines dans leur volière!
Valéry Meynadier — Si j’écris,
c’est
pour me dire un jour que j’ai inventé ma vie. Que rien
de ce qui m’est arrivé m’est arrivé. Me
dire que tout est faux alors que tout est vrai. Écrire, c’est ça:
confondre le vrai et le faux, les confondre dans un duel sans merci,
sans vainqueur. C’est devenir mon propre personnage. À ma
mort, pouvoir me dire: c’est encore de la littérature!
Enfant, je voulais être funambule. J’y ai gagné le
vertige. J’en arrive parfois à douter même de
ma propre existence. Ma mère toute bue, mon premier
roman, que vous pouvez trouver en m’écrivant, parle
d’alcoolisme.
C’était il y a une vingtaine d’années.
Aujourd’hui,
je me reluque, en me disant: je buvais avant? Avant quoi? Avant?
On y rencontre une jeune ado enragée de vivre, la Gab et sa
mère,
Céleste, enragée de mourir. Il y a aussi la putain,
Prune et la Providence, Éléonore. C’est un livre
dense sur le vide. Boire, c’est se remplir jusqu’au vide,
tandis que les autres, les proches tombent au-dedans. C’est
l’histoire
d’une chute, d’un combat. Histoire d’amour entre
une mère et sa fille. Une histoire, encore une histoire, je
suis entourée, cernée d’histoires, ma peau en
est pleine.
Julien Campredon — J’ai cru entendre
que Borges avait dit qu’il n’était pas tant fier
de ce qu’il
avait écrit, que de ce qu’il avait lu. Pour moi ces
deux types de textes appartiennent à la même catégorie,
car contrairement à Borges qui était aveugle, je relis
mes textes. Je suis donc fier de certains textes que j’ai lus,
y compris les miens. Mais comme je ne hiérarchise pas, ce
serait prétentieux, je considère toutes les histoires
que je préfère comme les miennes. Certaines de ces
histoires m’ont tellement pénétré, que
c’est
un peu comme si je les avais écrites. Je suis donc très
fier d’avoir écrit dans Monsieur Toussaint Louverture:
«Photographe Bleu», «Brûlons tous ces Punks
pour l’amour
des elfes», «Sulle Rovine», «Solander»,
«Kotelnicheskaya». Et puis tous les autres textes que
l’on
trouve dans Monsieur Toussaint Louverture ;
je suis même très content d’avoir écrit
le texte préféré des autres auteurs de ce numéro.
J’ai aussi écris Boris le Babylonien contre l’Aligot
littéraire ainsi que l’Ile au Trésor. J’ai
particulièrement réussi, je trouve, Les Saisons. Par
contre je ne suis pas fier d’avoir écrit du Borges (car
je suis Jorge Luis Borges) mais cela, c’est une autre histoire
(que le lecteur curieux découvrira dans mon prochain recueil
de nouvelles, chez Monsieur Toussaint Louverture, novembre 2006).
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