Les 14 auteurs de Tu dis ça parce que tu m'aimes

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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L E S    V A L E U R E U X    A U T E U R S
D E    « T U    D I S    Ç A    P A R C E
Q U E    T U    M ’ A I M E S »

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Mathias Gosselin — J’ai 39 ans et vis à la campagne près de Rouen. Mes nouvelles sont parues en revues, en recueils collectifs, et dans un petit livre, Le Tas, publié par les éditions Editinter en 2000. Ma nouvelle qui me touche le plus ? Je vais répondre un peu à côté car j’hésite entre trois textes. «Le Tas», parce que j’y condamne les agressions sexuelles sur les enfants, et parce que je l’ai écrit avec la collaboration de ma femme, qui m’a donné les clefs de l’univers équestre. Les fantômes, parce que pour une fois je suis assez satisfait de mon travail et qu’en même temps cette nouvelle m’a échappé, ce qui m’intéresse en tant qu’auteur. Pour que les gamins abandonnent à tout jamais leur projet de se trancher les veines, j’ai trouvé cette idée terrifiante, sans laquelle l’histoire ne pourrait pas fonctionner : en cas de mort violente, la douleur éprouvée lors du passage de vie à trépas se prolonge peut-être éternellement. «Caïmans», car mes obsessions y sont présentes – l’incompréhension au sein de la famille, la séparation, la mort – mais tout est enveloppé dans une vraie histoire. Cette nouvelle, je l’appelle ma «BD». Une course de natation à enjeu capital dans un fleuve infesté de caïmans, piranhas et autres aïmaras. L’ambiance de la forêt guyanaise. Des caïmans de toutes sortes jusque dans une crique, puis sous forme de bottes aux pieds d’un boiteux qui collectionne les petites culottes de prostituées, une vraie-fausse femme caïman dont le départ a rendu son mari muet, des hommes aussi dangereux que ces reptiles, qui se trahissent les uns les autres.

Cécilia Colombo — «Le maître des heures est mort, le royaume part à la dérive». Cette idée n’est pas de moi, mais d’un auteur concourant pour le «livre inter» d’une année révolue, dont le prénom est Christopher et dont j’ai oublié le nom. Ce point de départ était trop beau pour que je ne le partage pas. J’en parlai à mon compagnon, et nous décidâmes d’écrire chacun une nouvelle autour de ce thème commun, de nous l’offrir pour Noël et d’acheter le livre pour confronter nos univers. Portés par la contrainte et le désir de faire plaisir à l’autre, nous écrivîmes, là, nos premiers textes. Je racontai l’histoire d’une femme autour de la quarantaine, amante du maître des heures, sorcière du roi, restée seule sur son île entourée de brume alors que tous sont partis, qui attend, en sonnant les cloches des églises pour attirer l’attention des bateaux qui passent au large, que quelqu’un vienne au secours de son pays, tandis que le roi, devenu fou, erre dans les souterrains de la capitale à la recherche d’un mort. Lui, Borgésien, parla d’un roi prisonnier de sa bibliothèque, qui attend la mort en se remémorant les fantastiques machines qui lui permirent d’asservir son peuple. Je crois que nous avons touché à l’essence du plaisir d’écrire ; raconter une histoire à quelqu’un, lui offrir un univers tout entier, le voir réagir. Pour ma part, je découvrais une joie dont je n’allais plus pouvoir me passer, cette histoire inaugura une longue série. Pour lui, cette nouvelle fut, je crois, la seule. Nous avons lu nos textes sur les marches d’un petit escalier donnant sur une bibliothèque, dans le froid de décembre et nous n’avons pas acheté le livre. A l’époque, il était bien trop cher pour nous, de sorte que je ne sais pas ce dont il parle vraiment.

Christian Zorka — Ne conduisant pas de voiture, l’«empreinte écologique» de Christian Zorka, dont les activités produisent quand même 6 200 livres de dioxyde de carbone chaque année, du moins c’est ce que l’on m’a dit, est moins désastreuse que la moyenne, mais c’est déjà trop. Mais qui est Zorka? Auteur de Sièges (Le Quartanier), Zorka, allophone apabordeldetride, lancé pour devenir un sexagénaire abécédaire, né en 1977, a le front dégarni et un regard tout comme celui de la statue de Bartok sur la place de l’Europe à Bruxelles, sage comme un pliage, les coudes usés, etc. Il a détesté l’école dès le premier jour: on ne lui a pas enseigné le grec, les instituteurs écrivaient «had of» pour «had have», c’était du n’importe quoi. «La translation du pouvoir» appartient à une série de textes intitulée «Epyllia»: si «La ronde du monde» (Hache) est sa genèse, alors le texte actuel est une sorte d’exode. Le texte de Zorka que Zorka apprécie le plus est l’inachevé «Dictionnaire de la Concrétise», suite à l’inachevée «Une cuillère à soupe est bien assez grande pour tenir une commuauté entière». Site web: www.christianzorka.com

Georges-Olivier Châteaureynaud — C’est terrible, je ne sais plus quoi dire de mes livres. J’ai su, naguère, parler de mes intentions qui, d’aventure, étaient parfois aussi les leurs, du sens que je leur prêtais et qu’ils m’ont par ci, par là rendu. Aujourd’hui ils me laissent sans voix. Ils sont autour de moi dans le soir qui commence à tomber comme des stères de bois au bord d’un chemin forestier. À certains moments d’euphorie, je me dis que plus tard, quand ils seront bien secs, les stères de bois des Messagers, du Château de verre ou du Démon à la crécelle ne donneront pas une flambée trop fumeuse, que les rondins du Goût de l’ombre, ou du Jardin dans l’île, ou de Singe savant tabassé par deux clowns crépiteront peut-être joyeusement dans l’âtre de quelques lutins amateurs d’histoires insolites. Romans: Les Messagers (Babel), La Faculté des songes, prix Renaudot 1982 (Grasset), Le Château de verre (Julliard), Le Démon à la crécelle (Grasset et Livre de poche)… Nouvelles: Nouvelles 1972-1988 (Julliard), Le Héros blessé au bras (Grasset et Babel), Le Goût de l’ombre (Actes Sud), Le Jardin dans l’île, prix des éditeurs 2006 (Zulma) , Singe savant tabassé par deux clowns, Bourse Goncourt de la nouvelle 2005 (Grasset)…

Ibis Sépùlvéda Santana — Cela doit faire douze ans que j’écris mais je ne peux pas dire que je me perdes dans l’abondance de ce que j’ai écrit. Je suis paresseuse de nature et puis je peins, ce qui me mange beaucoup de temps. L’abondance, elle serait plutôt dans ma tête: toujours en train de « fabriquer » des titres et des débuts d’histoires. Parfois, ces débuts deviennent des nouvelles. Comme je crois à l’inspiration, je l’attends et la laisse faire! Je lui dis: «quand tu veux ma vieille !» Parfois, elle se fait attendre comme une coquette qui met son rouge à lèvres mais elle finit par venir. Lorsque ma mère est décédée (bientôt  5 ans), j’ai passé quelques mois anesthésiée par la douleur et le vide qu’elle laissait dans ma vie. Environ 4 mois après je me suis reveillée «inspirée» et j’ai écrit, comme d’habitude, d’un trait «La  fleur du citronnier». C’est un texte court, écrit avec des mots très chiliens, inspiré du climat  austral, très mélancolique et un peu hermétique. On y trouve des symboles de sacrifice, des senteurs aériennes et de la boue, en plus de personnages sombres et mystérieux.Tout cela fait très latino-américain alors que ce n’est pas «mon truc» habituellement. Quand je l’écrivais, des larmes glissaient le long de mes joues et mon cœur explosait de tristesse; ça c’est le côté thérapeutique de l’écriture. J’ai encore pleuré en le corrigeant et une fois fini il m’a fait un drôle d’effet: Comme s’il faisait vraiment partie de moi, de mon corps et de mon âme. C’est pour cela que je l’aime et qu’il reste quelque chose de spécial pour moi.

Renny Sparks — Américaine, Renny Sparks est l’un des membres du groupe de country Handsome Family (je vous vois déjà sourire, mais ce n’est pas ce que vous croyez), les autres membres étant son frère. L’histoire traduite et publiée ici est tirée de Evil, un recueil de 13 nouvelles très sombres où la solitude et le fantastique se disputent la première place, tandis que des personnages abandonnés dans un monde menaçant et sombre, touchent la misère et se cognent régulièrement contre les arêtes de la réalité, qui sont, en fin de compte, toujours coupantes. Mais cette misère n’est jamais ni matérialiste, ni mélancolique, elle est avant tout spirituelle, c’est celle des êtres qui ont vu le bonheur à un moment donné, mais qui, désormais, sont aveugle. Son écriture est très spéciale, très «simple», au plus près de l’américain, très empreinte de la culture de masse moderne, mais pas du tout dénuée de précision, une précision qui lui permet avec une «simplicité» incroyable d’agencer une émotion sincère et les ressorts d’une comédie noire. Le texte choisit ici, pourtant, n’est pas uniquement bâtit sur la noirceur, sur la solitude oui, sur le malheur oui, mais aussi, étrangement, sur l’espoir. Comme si (dans Evil, Une histoire de saucisses est la dernière histoire) Emily Gold, personnage en fin de course avec un petit haricot cuit en guise de sein, qui est capable d’observer le monde en train de partir à vau-l’eau, tout en sirotant son whisky après avoir pris des tranquillisants, finissait, dans cette sagesse que la modernité apporte à certain d’entre nous, par comprendre que l’important c’est de pouvoir raconter une histoire à quelqu’un, à quelqu’un qui nous écouterait. On pense à Palahniuk et à Empel pour la modernité et à W.S. Burroughs et à Carson McCullers pour l’émotion.

Xavier Gélard — La meilleure chose que j’ai faite jusqu’à présent en littérature n’est pas de la littérature, mais un «roman visuel» avec la talentueuse dessinatrice Sandrine Martin. Le livre s’intitule Le Souterrain, est paru aux éditions de l’An 2, et s’approche très concrètement du genre d’histoires que je veux raconter. Des histoires ni savoureuses ni délicieuses, ni bien écrites, qui ne visent pas plus à définir un univers intérieur qu’à parler du dehors, mais qui vivent de leur propre vie, petites machines qui échappent à celui qui les fabrique. À une plus large échelle, j’essaye de faire de la littérature avec les textes des autres, non pas en les détournant, mais en les rapprochant sur une même surface, pour qu’on les lise ensemble même quand on les lit séparément. La revue en question s’appelle Le Corps du texte, elle se déplie du format livre au format affiche.

Frédéric Legros — Frédéric Legros est en possession d’un pouvoir magique, étrange et singulier et avant tout NAUSÉABOND qui s’incarne parfaitement dans Le Syndrome du Sablier, une histoire étrange où un un homme raconte des histoires à ses meubles. Frédéric Legros aime les étoiles et les choses qui scintillent. Il croit en la magie, la pratique tous les soirs sur la scène du Blue Cariboo et la distille régulièrement dans ses textes. «Le Syndrome du Sablier» est une histoire qui tient de la grosse ficelle et ça Frédéric Legros aime bien.

Andrés Cores — 40 ans, né à Montevideo (Uruguay), oui comme Lautréamont, Laforgue, Supervielle. Prix de poésie de la fondation de la vocation en 1988. À publié nouvelles et poèmes dans plusieurs revues en France et à l’étranger : Poèsie, Cargo, Le Sabord. Édite sur web la revue Madrépore depuis plusieurs années. Vit à Paris, a deux filles.

Thierry Acot-Mirande — Résumons nous – il faut être bref. Ce qu’on nomme vie ordinaire perd son temps avec moi. Je ne fuis pas. Sous les jeux de langage se développe la puissance verbale qui se retourne contre elle-même et s’anéantit. Seuls quelques mots signaux, surchargés de sens, échappent au grand nettoyage. Seuls quelques mots sont sauvés. Le raconté peut attendre indéfiniment son impact de démonstration, la rupture, elle, agit en fonction de la réalité des circonstances.  Les normes linguistiques et sémantiques se dépassent dès lors qu’elles sont atteintes. Les possibilités du langage sont abandonnées dès que possédées. Les mots s’entrechoquent. Il n’y a plus d’intermédiaires entre les idées et les images. Les sens se télescopent. Le sens s’échappe. L’irresponsabilité dans ce cas-là émane d’un très subtil refus à mélanger la fragmentation à une conception plus globale des controverses. Et si par élémentaire contraire, ce rite fragile et usagé rencontre une fracture susceptible d’en secouer la démarche habituelle, une terrible et effroyable catastrophe engendre la panique de la sécurité acquise et ne laisse que l’effarement de sa tromperie. Ne restent que le vide et le silence. Voici pourquoi je tiens tant à l’écriture, et en particulier à certains moments d’écriture, ceux dont on trouve les traces dans le cycle de poèmes Cendres, étoile. Mais cette parole est celle de la défaillance du discours. À ma place, vous en penseriez tout autant…

Pascale Dietrich — Les histoires naissent parfois d’une rencontre dans le métro, d’un caillou à la forme étrange, d’une musique obscure, d’une boîte de conserve percée… J’adore écrire en m’inspirant de faits réels qu’on découvre le souffle coupé comme un coquillage sublime sur une plage de sable. Aussi, quand le mainate de mon voisin se mit à hurler de l’autre côté du grillage «Ta gueule Yvette!» à chaque fois que quelqu’un passait devant le portail, je sus que je tenais une histoire. Assise dans ma chaise de jardin, les idées s’enchaînèrent aussitôt: j’imaginai le rôle que les mainates pourraient jouer dans la société française. Ces oiseaux révolutionneraient les files d’attente, criant «Au suivant!» de manière autoritaire, ils sécuriseraient les manèges de foire, volant de nacelle en nacelle pour astreindre les récalcitrants à attacher leur ceinture, et puis, perchés sur les caisses enregistreuses, ils dynamiseraient le commerce de proximité, roucoulant «Ce sera tout?» sans jamais se lasser. Même les piliers de comptoir trouveraient quelque intérêt à s’équiper d’un tel animal qui articulerait machinalement «La même chose!» sans porter aucun jugement moral.  Je ne dévoilerai pas le contenu de toute l’histoire car il se pourrait bien qu’un jour ou l’autre elle se retrouve sur le bureau d’un éditeur dont le volatile perché sur sa lampe de bureau roucoulera «Rrrr! C’est de la littérature de gare!» et j’espère qu’à ce moment précis l’éditeur lui donnera un bon coup de coude dans le plumage parce que, parfois, ces idiots d’oiseaux feraient mieux de fermer leur clapet et de retourner manger des graines dans leur volière!

Valéry Meynadier — Si j’écris, c’est pour me dire un jour que j’ai inventé ma vie. Que rien de ce qui m’est arrivé m’est arrivé. Me dire que tout est faux alors que tout est vrai. Écrire, c’est ça: confondre le vrai et le faux, les confondre dans un duel sans merci, sans vainqueur. C’est devenir mon propre personnage. À ma mort, pouvoir me dire: c’est encore de la littérature! Enfant, je voulais être funambule. J’y ai gagné le vertige. J’en arrive parfois à douter même de ma propre existence. Ma mère toute bue, mon premier roman, que vous pouvez trouver en m’écrivant, parle d’alcoolisme. C’était il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, je me reluque, en me disant: je buvais avant? Avant quoi? Avant? On y rencontre une jeune ado enragée de vivre, la Gab et sa mère, Céleste, enragée de mourir. Il y a aussi la putain, Prune et la Providence, Éléonore. C’est un livre dense sur le vide. Boire, c’est se remplir jusqu’au vide, tandis que les autres, les proches tombent au-dedans. C’est l’histoire d’une chute, d’un combat. Histoire d’amour entre une mère et sa fille. Une histoire, encore une histoire, je suis entourée, cernée d’histoires, ma peau en est pleine.

Julien Campredon — J’ai cru entendre que Borges avait dit qu’il n’était pas tant fier de ce qu’il avait écrit, que de ce qu’il avait lu. Pour moi ces deux types de textes appartiennent à la même catégorie, car contrairement à Borges qui était aveugle, je relis mes textes. Je suis donc fier de certains textes que j’ai lus, y compris les miens. Mais comme je ne hiérarchise pas, ce serait prétentieux, je considère toutes les histoires que je préfère comme les miennes. Certaines de ces histoires m’ont tellement pénétré, que c’est un peu comme si je les avais écrites. Je suis donc très fier d’avoir écrit dans Monsieur Toussaint Louverture: «Photographe Bleu», «Brûlons tous ces Punks pour l’amour des elfes», «Sulle Rovine», «Solander», «Kotelnicheskaya». Et puis tous les autres textes que l’on trouve dans Monsieur Toussaint Louverture ; je suis même très content d’avoir écrit le texte préféré des autres auteurs de ce numéro. J’ai aussi écris Boris le Babylonien contre l’Aligot littéraire ainsi que l’Ile au Trésor. J’ai particulièrement réussi, je trouve, Les Saisons. Par contre je ne suis pas fier d’avoir écrit du Borges (car je suis Jorge Luis Borges) mais cela, c’est une autre histoire (que le lecteur curieux découvrira dans mon prochain recueil de nouvelles, chez Monsieur Toussaint Louverture, novembre 2006).

 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E