M. T. L. ouverture sur le monde : Modéle premier niveau

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E S   E T   A V I S
O R I G I N A U X    À   P R O P O S   
D ’ U N   J A R D I N   D E   S A B L E
D ’ E A R L   T H O M P S O N

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JAMES FRAKE

Nos totems sont peut-être moins nombreux et leur pouvoir d’imposer le respect moins puissant, mais il y en a encore assez pour faire tourner la machine. Pour ce qui est des tabous, c’est une question plus délicate. Combien en reste-t-il à transgresser pour nos écrivains ? Le cannibalisme ? Déjà fait. Parricide-matricide ? Pareil. L’homosexualité ? Absurde. La masturbation ? Ne me faites pas rire. L’inceste ? Il a été abordé çà et là, mais en général on ne fait que l’effleurer avec prudence ou bien on transforme l’acte charnel en un blocage sublimé, fonctionnant comme un refoulement à l’origine d’un mariage raté ou d’un célibat austère. Même quand il apparaît explicitement, on reste toujours sur une ligne simple. En dehors du royaume du porno, je ne connais aucune œuvre de fiction ayant fait de ce sujet interdit son noyau central avant ce premier roman d’Earl Thompson.

Et même là, une conscience tenaillante, une sensation de péché et de défi est à l’œuvre :

« Dieu et les hommes ne voulaient pas voir ça. À la seule pensée de pareilles choses leur viennent des envies de meurtre. Ils auraient roulé la femme et le garçon dans le goudron et les plumes s’ils avaient su. » « Il méprisait souverainement ces imbéciles, hommes courroucés ou dieux grotesques. »

Le « garçon » dont on parle ici, Jack Odd Anderson (environ dix ans), est exactement comme décrit. La « femme » est sa mère, Wilma, « une veuve aux hanches hautes dont certains disaient qu’elle ressemblait beaucoup à une Madge Evans jeune », maintenant remariée à un éternel condamné, Bill Wild. Celui-ci les emmène elle et son fils loin de ferme miteuse de Wichita pour les conduire successivement dans des logements plus miteux encore dans le Mississippi, l’Alabama, la Floride et le Texas, chaque étape marquant un pas de plus dans leur misérable destinée et une montée en intensité de l’activité sexuelle de Jacky à mesure qu’il grandit.

L’histoire se déroule durant la Dépression et les premières années de la seconde guerre mondiale, et Thompson a su capturer l’entrain brut et le sinistre désespoir de ces années. Tout y est : la routine des trafiquants d’alcool (avec « cette maladie apparentée à la goutte, conséquence d’une consommation excessive d’alcool frelaté où avaient bouilli des sels de plomb provenant des soudures d’alambics faits de bric et de broc »), l’argot, Alvin Karpis et John Dillinger vus comme des héros du peuple, la margarine transparente et le lait en poudre, les files d’attente de l’aide alimentaire, les longues chaussettes marron de l’assistance, les quarantaines de scarlatine, la radio familiale officielle qu’étaient le Zenith et la Atwater Kent, la subtile différence entre voler à l’étalage chez Sears ou dans des magasins du nom de The Hub. Et tous ces éléments historiques contribuent à définir, expliquer et même justifier l’action et le comportement des personnages.

Mais le plus important est qu’ils sont utilisés pour rendre authentique et enraciner la petite enfance de Jacky auprès de ses grands-parents à Wichita, tous deux de formidables créations. Grand-mère Katie, pour qui « le courage et la générosité n’étaient pas des qualités mais d’agaçantes habitudes », « avec sous des fuseaux rarement assortis des chevilles à vif à cause de l’eczéma », et « capable de confectionner une chemise d’homme avec une vieille doublure de manteau, de conserver une petite assurance-vie alors même qu’elle bénéficiait de l’assistance alimentaire et de cuisiner un plat comestible à partir de rien », « seul son manque de grâce l’empêchait d’être adulée. » Et le grand-père John MacDeramid, dont l’énergie crève les pages de ce livre et la disparition vers le milieu du texte est un énorme désastre. « Grand-père était un populiste-agnostique-anarcho-syndicalo-cabochard tendance primitif » avec notamment pour héros Huey Long, Will Rogers et le docteur Townsend, et dont la plus grande des bêtes noires était Franklin Delano Roosevelt : « Mais Roosevelt ! Il s’est présenté comme le grand ami du travailleur. Je sais pas qui c’est qu’a tiré les marrons du feu, mais moi je peux te dire qui c’est qu’a bouffé les cendres. » Durant la diffusion radiophonique de La Guerre des Mondes de Welles, il lui reproche même d’avoir laissé l’armée « mettre en rogne » les Martiens.

John MacDeramid était en effet un homme d’honneur et intègre, et s’il n’avait pas laissé Wilma entraîner Jacky avec elle et Bill – qui aime beaucoup s’amuser – dans leur chute vers des taudis sans fin, peut-être que cela aurait épargné à Jack sa peur soudaine (« et s’il ne grandissait jamais ? Et s’il vieillissait seulement, pour devenir une espèce de monstre avec une dent manquante ? ») C’est possible. Ou peut-être les choses auraient-elles été meilleures si Wilma avait suivi les réflexions qu’elle avait après coup sur son fils : « Je savais bien que si je te laissais commencer, t’arrêterais pas. » « Y faut vraiment que t’aies ton lit à toi. » Ou peut-être que c’est le pire genre de vœu pieux que l’on peut avoir face à une œuvre néo-naturaliste dont le ton est plus fataliste que déterministe. Depuis qu’il est tout bébé, sa famille et les badauds l’ont diagnostiqué comme un « génie du sexe » qui devrait consulter – un genre de Portnoy protestant anglo-saxon blanc dont le complexe est sans doute sans issue.

Personne ne prend la peine de mettre un diagnostic sur la mère. À dix ans, Jacky fait les poches des soulards, pelote les filles au cinéma, et se faufile sous les draps de sa mère complaisante chaque fois qu’il en a l’occasion. C’est-à-dire assez souvent. À la fin de ce long roman, il reprend la route de Wichita seul pour s’engager dans les marines. Il a treize ans et est dans de très sales draps.

Le monde fictionnel d’Earl Thompson est peuplé de truands, de pervers, de tarés, de putes, de maquereaux, de cuistots faisant des plats rapides et d’adeptes miteux du Rêve américain – des démunis, des losers finis.

Un Jardin de sable n’est pas pornographique, comme le juge Woolsey a pu le dire d’Ulysse. Son effet est plus émétique qu’aphrodisiaque. Il sent plus la graisse solidifiée que l’amour. On n’y trouve pas de gloussements faciles mais beaucoup de souffrances aussi bien pour Jack que pour le lecteur. Et il y a même un conseil régulier de la part du beau-père de Jack : « Serre les dents, petit ! » Je vous suggère vous aussi de serrer les dents.

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DSM

J'ai mené une bonne vie remplie d'une abondance de livres, beaucoup de grands livres qui m'ont enrichi et m’ont donné une direction, un sens. Quand je découvrais un écrivain avec qui j'étais bien, je lisais pratiquement tout ce qu'il ou elle avait écrit.  Au début, j’ai traversé Joyce, Dreiser, Nabokov, Dostoïevski, Simenon, Hemingway, Fitzgerald. Certains, comme Joyce et Nabokov, je les ai lus plusieurs fois. À l'occasion, je rencontrais un écrivain qui m'étonnait et me stupéfiait, et je lisais deux ou trois de leurs livres, puis ils disparaissaient. Certains écrivirent un grand livre et n'en écrivirent jamais d’autre – je pense à Leonard Gardner et Fat City, ou d'autres comme George V. Higgins écrivirent un ou deux grands livres et continuèrent à écrire, mais leur travail ultérieur devint de moins en moins intéressant.

Et puis il y a eu Earl Thompson. Je l'ai lu au début des années 1970. Son premier roman, Un Jardin de sable, était aussi puissant que tout ce que j'avais lu – pas littéraire comme Joyce et Nabokov, mais grand d'une manière maladroite et primitive, bourrue mais profondément touchante.

En ce sens, il me rappelait Theodore Dreiser ou James Jones. Thompson et Jones avaient des antécédents semblables, travaillaient et minaient certains des mêmes matériaux. Jones était plus âgé et a été publié le premier: From Here to Eternity a remporté le National Book Award en 1952. Un Jardin de sable de Thompson a été nominé pour le même prix national en 1970. Ils étaient tous les deux du Midwest: Jones de l'Illinois, Thompson du Kansas. Tous deux ont eu une carrière militaire et ont tous deux écrits sur leur service militaire.

Thompson a écrit quatre livres épais, riches et courageux, puis il est mort et il a été rarement, sinon jamais mentionné après les années 1970. Je ne savais presque rien de lui et au fil des ans, malgré la puissance de son travail, il s'estompe de plus en plus dans ma mémoire. Pendant des années, il ne m'est jamais venu à l'esprit ; j'ai complètement oublié Earl Thompson. Et puis, l'autre jour, sans raison apparente, il s'est glissé en moi, il a fait irruption dans ma conscience. J'ai dû rêver de lui parce que je me suis réveillé en me battant pour me souvenir de son nom et des noms de ses livres. Je me souvenais de «Thompson», mais je ne pouvais penser qu' à Jim Thompson, un autre romancier noir, mais pas au Thompson dont j'avais du mal à me souvenir. Et « Jardin », un mot qui avait quelque chose à voir avec le titre de son premier livre. Je ne me souvenais pas de tout le titre. J'ai cherché dans ma bibliothèque, mais la bibliothèque est dans le chaos et beaucoup de mes livres plus anciens sont dans des cartons et je n'ai pas pu trouver ce Thompson. Thompson. Thompson. Quel était son prénom?

L'un des éléments marquants de son premier livre, le livre intitulé «Jardin», était la relation d'un jeune garçon avec sa mère prostituée. Elle s'est déroulée quelque part dans le Midwest, dans un environnement désordonné et désespéré, et le garçonnet et sa mère s'aimaient beaucoup, et ça les a menés dans une relation incestueuse. J'ai donc consulté Google: «Un roman de Thompson des années 70 sur l'inceste, le mot Jardin dans le titre.»

Un article a surgit : «Le Cas d’Earl Thompson». L'article parlait de ses livres et disait que la vie de Thompson «était étrangement brumeuse… Malgré l’excellent accueil critique accordée à Thompson alors qu'il était encore en vie, les faits qui composaient sa vie se sont évaporés.» Il est décédé en 1978 d'une crise cardiaque.

Je suis allé sur Amazon et j'ai découvert que tous ses livres sont toujours là. Un client a écrit à propos d’Un Jardin de sable : "Un regard incroyable sur le cœur et l'âme de l'Amérique comme dans les années 30 et 40. Écrit avec une passion et une honnêteté parfaites comme jamais auparavant ou depuis. LISEZ CE LIVRE!"

Je suis d'accord. Lisez ce livre. Lisez tout Earl Thompson, ce n'est que quatre livres. Et à partir de maintenant, souvenons-nous de lui.

Paix, Earl Thompson…

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RICHARD ELMAN

Earl Thompson, décédé mi-novembre, était l’un de nos plus forts et meilleurs romanciers, mais il a souvent été sous-évalué par la communauté littéraire. Ses romans (Un Jardin de SableTattoo et Caldo Largo) sont des prouesses d’art et de courage, et ils méritent l’attention de ses pairs.

Je n’ai jamais rencontré Earl Thompson, mais durant la courte correspondance que nous avons échangée, quelques semaines avant sa mort, j’ai été stupéfait par sa sensibilité et son intérêt pour la littérature, et par ses connaissances. Il était un écrivain qui a atteint – au cours d’une vie de labeur – la précision et la grâce ; et sa fiction est marquée par une vision originale et un drame phénoménal. Il nous a fait connaître et comprendre des êtres très différentes de nous. Son écriture est emplie d’énergie et de générosité. Ses livres ont été largement lus et choyés par les amoureux du roman ; elles se sont vendues dans les supérettes et les aéroports, aussi bien que dans de bonnes librairies. Il a tant partagé de la vie qu’il a imaginé que sa mort est un véritable drame pour la communauté littéraire – car il avait bien d’autres livres à écrire, de choses à nous apprendre et à nous faire découvrir.

Tout ceci est dit par quelqu’un qui n’était somme toute qu’un étranger pour M. Thompson, mais pas pour ses écrits. Il y en a encore d’autres de sa stature parmi nous ; et bien d’autres sont morts sans recevoir l’attention qu’ils auraient dû. Les Silences que Tillie Olsen a documentés ont été, et sont, aussi inébranlables pour certains hommes qui écrivent – comme elle l’a fait remarquer – qu’ils l’ont été pour les femmes. Il y a un silence maintenant avec le départ de M. Thompson. Son dernier roman pourrait être d’autant plus perturbant avec la nouvelle de sa mort. La seule récompense posthume pour un écrivain est d’être lu et apprécié. J’espère que plus de mes contemporains croiseront la route des écrits d’Earl Thompson. Ils sont formidables.

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E