Karoo / 2 articles

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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L A   V I E   S U R   L E   F I L M

PAR RICHARD EDER
POUR LE TIMES

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L’éclatement de la solide Europe du XIXe siècle a inspiré à l’autrichien Robert Musil son Homme sans qualités. La situation de l’homme noir dans les villes américaines du milieu du 20e siècle permit à Ralph Ellison d’écrire son Homme invisible. La culture contemporaine de l’image ainsi que les manipulations qu’elle engendre conduisirent Steve Tesich à imaginer son « homme sans conscience ».

Saul Karoo est un homme d’âge mûr, en surpoids et enlisé dans son quotidien. Très doué dans son travail, cette réussite à un fonctionnement malheureusement analogue à celui d'une cellule cancéreuse prospère : elle mène à la destruction de l’organisme d’accueil. Consultant en scénario, script doctor, son talent consiste à modifier un scénario ou film inachevé et d’arriver à le faire fonctionner. Le bon fonctionnement, ou plutôt ce qui fonctionne aux yeux de l’industrie d’Hollywood, finit donc par remplacer toute vision originale, tout aspect artistique ou simplement tout talent que le scénario de base possédait.

Si l’action de Karoo tourne autour de l’activité d’altération destructrice, aux mains du personnage éponyme, du dernier chef-d’œuvre d’un cinéaste reconnu, le thème central reste celui de l’autodestruction. Steve Tesich, dramaturge et scénariste de renom, décédé en 1996, peu de temps après avoir achevé ce roman, a tenté une mise en accusation satirique de la culture dans laquelle il évoluait.

Karoo narre lui-même sa longue dissolution : un récit d’implosion inévitable entre jérémiades et astuces narratives, plein d’esprit à certains moments et monstrueusement exagéré à d’autre. Tout ce qu’il relate – son mariage brisé, ses relations avec son fils adoptif, son travail, son amour pour une actrice secondaire dont il fait avancer la carrière, son interaction avec son patron, producteur puissant et immoral – tourne inlassablement autour de sa propre vanité : non  seulement son manque d’authenticité mais aussi, littéralement, de réalité.

La représentation remplace l’identité, s’entend-on répéter. Il boit énormément pour garder sa réputation de vieil alcoolique émérite (mais doué) et va jusqu’à simuler l’ébriété, alors que l’alcool ne lui fait même plus d’effet.

Il est si peu convaincu de sa propre réalité qu’il ne renouvelle pas son assurance maladie. Forcé à le faire, il s’exécute en truffant son historique médical de mensonges. Lorsque l’infirmière commence à remplir les données sur sa taille et son poids, il se rue dehors, incapable d’accepter la dure réalité : il pèse 20 kg de plus et mesure 5 centimètres de moins que l’image qu’il s’était faite de lui-même.

Son mariage sombre car, lorsqu’il se retrouve seul avec sa femme, il a l’impression de ne pas exister. Ils n’arrivent à s’entendre avec elle qu’en compagnie des autres. Naturellement, une fois séparés, ils se comprennent de nouveau à merveille, organisant de chaleureux dîners pour discuter de leur séparation. Karoo ne regrette son mariage que parce qu’il ne ressent plus la satisfaction d’être loin de sa femme à son travail.

Lorsque Billy, son fils adoptif, tente de se rapprocher de Karoo, ce dernier emploie des mesures grotesques pour éviter de se retrouver seul avec lui. Il remet à plus tard sa discussion téléphonique avec sa mère parce qu’il « ne sait pas qui d’autre l’appellerait ».

Il se rend bien compte à quel point tout ceci est insultant. Cette lucidité de sa part semble, de prime abord, comme une demande de pardon et une confession. Avec son mélange d’esprit et d’auto-flagellation, elle est en réalité aussi arrogante que Woody Allen peut l’être, au sommet de son dédain. En se prosternant servilement, elle nous attrape, comiquement parlant, par les cheveux et nous entraîne au sol avec elle.

On trouve des touches méchamment perspicaces. Le portrait que fait Tesich de Cromwell, le titan sans âme de l’industrie cinématographique, est une caricature, certes, mais très suggestive. Karoo le déteste mais ne peut lui tenir tête. L’homme possède un front terrifiant, nous confie-t-il : c’est comme « se retrouver face à une ogive à traits humains ». Le charme de Cromwell est encore plus terrifiant. Karoo nous confie ainsi avoir eu le sentiment, tandis que Cromwell l’embauchait pour profaner le chef-d’œuvre du vieux cinéaste, qu’« il ne se contentait pas de lui asséner ses idées mais s’assurait que chaque mot prononcé arrivait bien à destination, sans se perdre en chemin. »

400 pages de personnages se contentant de donner vie à de simples listes d’afflictions, symptomatiques des maux contemporains – même extrêmement bien stylisées – ne seraient pas passées. En réalité, seules les 200 premières pages sont ainsi. Les 200 pages qui suivent diffèrent grandement. Karoo se voit transformé. Il tombe amoureux d’une actrice en mal de devenir, l’aide dans sa carrière et se réconcilie avec son fils. Tesich le présente comme le consultant du scénario de sa propre vie, la remettant sur les rails de la réalité et de l’engagement humain : rapidement, le scénario sur lequel travaille Karoo s’effondre en un mélodrame cru. Mais la réécriture se poursuit, et on arrive finalement à un récit épique où le protagoniste, sorte d’Ulysse de l’âge de la conquête spatiale, s’envole pour rejoindre Dieu.

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M I C H A E L   B Y W A T E R
 R E D É C O U V R E   U N   C H E F   D ' Œ U V R E

ARTICLE DU NEW HUMANIST

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Le lendemain de Noël, Saul Karoo, script doctor (consultant en scénario), est debout dans l’appartement coquet des McNab, au septième étage de l’immeuble Dakota, papotant joyeusement du déclin des Ceausescu. Mais quelque chose cloche : il a perdu la capacité à se saouler, et il ignore pourquoi. « Quelque chose s’est cassé, dévissé ou détaché en moi… Mais je n’avais aucune idée de quoi il s’agissait. Tout ce que je savais, c’est que l’ébriété avait quitté ma vie. »

Il y a ceux qui attendent en priant une telle délivrance. Pas Saul Karoo. D’ailleurs, à partir de ce moment-là, il se met à boire de plus en plus, sans succès. C’est une catastrophe sociale pour lui parce que Karoo est un ivrogne. Alors, il feint l’ivrognerie, plutôt que de « décevoir ceux qui me connaissaient. Ils s’attendaient tous à ce que je sois dans cet état-là. J’étais le contraste auquel ils mesuraient leur propre sobriété.»

Il est étrange de voir un exercice de maître en apparence si dionysien, le roman satirique picaresque, commencé avec une malédiction si apollonienne : celle de l’incapacité à se saouler. Étrange, mais tout à fait approprié, et notamment parce que « Karoo » est un roman hanté par l’esprit des dieux. L’histoire qu’il raconte est assez simple en surface. Saul (« Doc ») Karoo gagne bien sa vie en sauvant les films des autres : une intrigue secondaire supprimée par-ci, un personnage ajouté par-là. Son mariage est un échec, mais il rencontre souvent sa femme pour dîner, discuter de leur divorce et se haïr. Il est passé maître dans l’« évitement de la vie privée », se dégotant une femme à la fête de McNabs pour éviter d’avoir à passer du temps seul à seul avec son fils adoptif (qui ne demande que ça). Son monde intérieur s’effondre tout comme son monde extérieur : un examen médical pour renouveler son assurance maladie lui révèle qu’il s’est recroquevillé verticalement mais élargi horizontalement.

Le point d’inflexion dans la trajectoire de Karoo survient lorsqu’on lui demande de s’occuper d’un film d’Arthur Houseman, un cinéaste octogénaire et talentueux, dit le « Vieil Homme ». Le démoniaque producteur de films, Jay Cromwell, « producteur était sa profession mais il aurait très bien pu être chef d’état ou figure religieuse charismatique aux pouvoirs messianiques… lorsque vous étiez assis en face de lui vous aviez l’impression de faire face à une ogive à traits humains. Parmi toutes mes connaissances lui seul personnifiait autant le mal véritable », exige de Karoo qu’il remanie le dernier film du Vieil Homme, avec pour excuse de protéger la réputation de Houseman. Karoo reconnaît immédiatement le scénario pour ce qu’il est : un véritable chef d'œuvre. Mais dans l’une des scènes il reconnaît également le rire d’une actrice de moindre importance, entendu une fois au téléphone, comme étant celui de la mère biologique de son fils adoptif et il se met en route pour Hollywood afin de l’incorporer dans le film et dans sa vie familiale. Les conséquences sont, bien sûr, terribles, artistiquement et émotionnellement parlant : le chef-d’œuvre du Vieil Homme est détruit métaphoriquement, et des vies le sont au sens propre. Mais ce schéma grossier est loin de décrire la furie vertueuse et la virtuosité technique avec lesquelles Tesich conte son histoire. Il n’est pas surprenant de la part d’un scénariste ayant remporté un Oscar de calomnier Hollywood et ses productions (Tesich mourut d’une crise cardiaque, âgé de 53 ans, peu de temps après que Karoo fut fini), la signification profonde de ses dénonciations, encore une fois, n’est pas étonnante de la part d’un Serbe arrivé en Amérique à l’âge de 14 ans et qui demeura fortement critique à l’égard des États-Unis et de leur rôle dans le monde, accusant le gouvernement et la culture américaine d’être « un virus… pire que le Sida ».

On a comparé Karoo à Herzog et La Conjuration des imbéciles mais il s’agit d’une œuvre plus complexe que ces deux là. Karoo est non seulement, en vérité, une tragédie, — et distinguer une tragédie d’une comédie par la seule intrigue est des plus difficiles —, c’est même une méta-tragédie : une tragédie traitant d’une tragédie.

Saul Karoo est, à beaucoup d’égard, l’archétype parfait du héros tragique aristotélicien :
ni « remarquable pour ses vertus et son équité » ni coupable de « vices et dépravations » mais, plutôt, d’hubris qui le conduit à un acte d’hamartia : une simple erreur, qui va provoquer tous les renversements. Tous les points clés tragiques d’intrigue sont là : la péripétie, par laquelle les événements qui semblaient amener le héros sain et sauf chez lui le conduisent au contraire vers sa ruine ; l’anagnorisis ou le moment de reconnaissance (du rire de la femme, de la véritable tendance directive des événements) ; la némésis monstrueusement disproportionné (et si la tragédie traite d’un sujet, c’est bien celui de la disproportion des conséquences) ; et, enfin, la catharsis finale, non pas une purge mais un rééquilibrage du monde.

Creuser pour découvrir les intertextualités est toujours périlleux, mais il y en a beaucoup trop dans Karoo pour qu’elles ne soient que le fruit du hasard, et tout scénariste est bien conscient de la structure des tragédies ainsi que des influences énormes d’Hollywood sur l’intrigue à douze degrés décroissant de « The Odyssey » de Christopher Vogler. La tragédie, le voyage d’Ulysse (et sa nostalgie, son terrible désir de rentrer), les dieux qui se jouent de nous, tout ceci est présent, explicitement et implicitement, tout au long de Karoo. Le prénom de Karoo, Saul, est imprégné de significations religieuses et son comptable lui fait un exposé sur les dieux. Lorsqu'il croise sa femme au début du roman, celle-ci arbore une robe imprimée de chouettes qui semblent observer Karoo, la chouette étant à la fois un symbole fort de la Grèce antique et un signe annonciateur de malheurs.

« On t’a déjà parlé de l’hubris ? Eh bien, c’est ça l’hubris, Saul. C’est ce putain d’hubris qui te colle au cul. T’es en train de tirer la langue à Zeus… Je suis allé à Yale. Alors quand je parle d’hubris, je sais ce que je dis et quand je parle de Zeus, je sais de qui il s’agit. »

Les rapprochements sont partout : depuis la réinterprétation de la tragédie d’Œdipe, en passant par l’abandon de Karoo par Dionysos, le dieu de la tragédie, jusqu’aux dernières pages dans lesquelles Karoo (« un homme comme moi, incapable de jouer correctement le rôle d’un simple homme, ne devrait pas essayer de jouer Dieu avec la vie des autres ») se voit transformer dans sa propre tragédie en Ulysse, le père de la tragédie, dérivant par-delà l’espace, tandis que sa propre catharsis approche.

Satirique ? Bien sûr, les actes d’accusation (comme on dit) abondent. Drôle ? Également, souvent de manière éclatante. Bien plus encore, Karoo est vraiment un spécimen unique en son genre. Vous allez, à n’en pas douter, vous esclaffer mais plus tard, pendant votre sommeil, les thèmes cachés ou pas vont se recombiner en quelque chose de plus sombre, de plus dérangeant, quelque chose d’ancien qui vous habitera longtemps après votre lecture.

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E