Quelques mots de LL de Mars sur Remarquable, n'est-ce pas?

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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Q U E L Q U E S   M O T S
D E   L . L .   D E   M A R S   S U R
R E M A R Q U A B L E ,   N ' E ST - C E   P A S ?
( L ' H O M M E   Q U I   L I T ,   C O M M E   U N   D I E U
D E   L A G U E R R E ,
   
R O B E R T   B E N C H L E Y
E N   S O N   A B S E N C E )

PAR L.L. DE MARS

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Après les vacances au Texas et la pêche au congre à main nue, présenter un humoriste exceptionnel se range parmi les entreprises les mieux aptes à réduire en pièces celui qui s’y adonne ; quoi de plus humiliant que d’essayer d’écrire un texte parlant d’un type très drôle pour un type aussi emmerdant que vous? ou moi?

En essayant d’être aussi drôle que Benchley, inutile de vous dire qu’on court à la catastrophe : soit on sue inutilement en tentant de marcher dans les mêmes pas que lui et on aboutit à une de ces horreurs mécaniques à répliques en ping pong qui poussent naturellement sous les claviers d’Hollywood (on peut toujours les revendre à Seinfeld*, vous me direz). Soit on essaye something completely different, et on prend le risque à force de déviation pour contourner l’immense champ humoristique labouré par Benchley (comment une feignasse pareille a fait pour labourer un tel champ est un mystère pour tout le monde) d’aboutir à une blague de toto avec les mots « couille » et « slip » dedans et un truc sur les femmes à moustache ou les homosexuels, c’est-à-dire l’essentiel de la scène humoristique française contemporaine.

Rivaliser d’humour avec Blanchot en présentant ses romans aurait été un exercice beaucoup plus gratifiant pour moi que de me ridiculiser en essayant de faire le malin autant que Bob (du jour où j’ai entendu un journaliste de radio parler de Gainsbourg en l’appelant Serge, je me suis convaincu qu’on gagnait la considération immédiate de son public en feignant une promiscuité désinvolte et golfeuse avec les grands de ce monde. Vous comprendriez mieux ce que je veux dire si, comme moi, vous étiez lecteurs fervents de Jo, Momo, Michou et Jacquot et que vous écoutiez la musique de Nanard). Mais Monsieur Toussaint Louverture a décidé de publier Remarquable n’est-ce pas? et non Thomas l’obscur, tant pis pour ma gueule.

Je ne vais donc pas déployer un feu d’artifice de bons mots, de points de suspension insérés dans des phrases à suspense, de calembours lacaniens, d’allusions à ma mère ou à la proverbiale nullité artistique des notaires, parce que je ne serai jamais rien qu’une mouche à côté de Benchley, une ridicule petite merde de mouche tortillant son pauvre petit derrière de mouche minable essayant sans succès de faire marrer mes copains. Je ferais mieux de plonger tout de suite dans la Seine — bien qu’elle soit à 558 km de chez moi, mais si je vous parle de me jeter dans l’Aff, l’image risque d’être moins poignante, vous allez courir chercher un atlas de géo et vous allez vous déconcentrer et j’ai assez de mal comme ça à vous intéresser — de me brûler vif ou de me pendre que d’essayer de vous parler de Bob, ce sacré vieux Bob, avec mon pauvre petit air de gars rigolo à la con.

Quand je suis parti à me plaindre on ne peut plus m’arrêter. C’est pareil pour les digressions, dès que je commence, je sais pas vous mais moi, hop, quand c’est parti c’est parti. C’est un peu comme ces promenades à la campagne où vous cherchez un truc bien précis quand soudain passe en vol un specimen étonnant d’odonate. Vous vous penchez pour l’observer, et c’est à ce moment précis que… Oh mon dieu, Bob, me pardonneras-tu un jour? Note que je fais ça pour le bien, tu sais : il y a des millions d’âmes perdues qui ont passé toute la première partie de leur vie sans joie à penser que les mots « humour » et « Laurent Ruquier »* avaient un rapport si tenace qu’il valait mieux lâcher le morceau et faire des études de droit. À ceux-là, je veux dire haut et fort : il y a une voie pour votre salut, et ce n’est pas l’héroïne (bien que l’un n’empêche pas l’autre**). Lisez Robert Benchley, et vous ne désespérerez plus de la vie, le ciel sera plus bleu, les chants d’oiseaux moins aigus dans la tête, l’économie de marché et la droite n’existeront plus nulle part et vous aurez deux mains gauches, et les lettres du mot travail s’agiteront désormais devant vos yeux en formant le mot « vratali » qui ne veut rien dire du tout mais qui est tellement plus rigolo :

Vratali!
Vratali!
Vratali!

La lecture de Robert Benchley conforte les lecteurs qui auraient pu en douter que la vie pourrait toujours être vachement pire et qu’il vaut mieux s’apprêter à passer les trente années à venir caché sous un fauteuil avec une solide boîte de biscuits et un bon bouquin. Si Benchley avait été délivré en pharmacie à la place de cette stupide aspirine, aucun homme au monde n’aurait eu l’idée ridicule de devenir chef d’état, chef de rayon, chef de gare, chef de chantier, chef d’orchestre ou chef de n’importe quelle autre cochonnerie du genre, et nous serions tous confortablement installés à nous demander comment gagner agréablement notre place au paradis en épluchant des pommes.

 

*Attention, pour tous ceux qui liront ce texte après 2008 : les humoristes de télévision étant jetables, toute plaisanterie à leur sujet l’est également ; remplacer le nom de cet inconnu par l’imbécile télévisuel sinistre de votre choix si la télévision existe encore.

** Ne vous trompez toutefois pas dans l’ordre des opérations, lire ou écrire sous héroïne n’est pas une chose facile. Comme le disait William Burroughs en descente de bourrin : « Aghhheu al mlof mieux. »

 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E