Articles à propos de Juan Filloy et d'Op Oloop

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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À   P R O P O S   D ’ O P   O L O O P

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ARTICLES TRADUITS
L’homme des trois siècles  |  Filloy a été un créateur inépuisable  |  Op Oloop et l’image de la mise en crise de la confiance extrême dans la rationalité  |  Op Oloop

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«Totalement loufoque… Le titre tient on ne peut mieux sa promesse : avec un nom pareil, le personnage éponyme est excentrique à souhait, à son corps défendant. En effet, il brille d’abord par sa mesure, sa rigueur, sa « méthode » par lui réputées infaillibles pour bien conduire sa vie vers « l’art supérieur d’être un homme ». En bon statisticien finnois, il mesure au millimètre son temps et ses actes, épouvanté par le moindre accroc. Hélas, des irritations inopinées, un modeste incident de la route, le font déjanter. Jusqu’à faillir être assassiné, jusqu’à entraîner sa fiancée Franziska malgré l’opposition de son père qui « préfère la voir se morfondre, hâve et languissante, dans les souffrances du délire virginal, que de laisser s’épanouir les fleurs du désir ancestral sur ses joues et ses seins ». Conduit par un style baroque époustouflant, ce roman hors normes est animé d’une écriture ampoulée, alambiquée et néanmoins entraînante, riche d’allusions culturelles, voire mythologiques. La langue de Filloy et de son personnage, un rien désuète, est absolument désopilante, pétrie d’ironie surréaliste, sinon d’un zeste de jeu oulipien. L’acmé du suicide de cet anti-héros aux prétentions hyperboliques est une satire des ambitions humaines, puisqu’il constate « l’échec retentissant de l’amour » et découvre « la face cachée de la vanité ».

Une fois de plus les éditions Monsieur Toussaint Louverture nous révèlent une œuvre singulière, un roman philosophique et ludique interdit en 1934 pour pornographie. Ce journal testamentaire d’un excentrique intellectuel passablement libidineux a été commis par un auteur lui-même plus qu’insolite. Filloy fut arbitre de boxe et centenaire (1894-2000), juge et polyglotte, ami de Borges et auteur de vingt-sept romans aux titres de sept lettres qui impressionnèrent Cortazar. Vite, que l’on traduise encore de ces bijoux étonnants !»

— Thierry Guinhut, Le Matricule des anges.

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Be Op Oloop, là, ici et maintenant

Pourquoi la notoriété de l'écrivain Juan Filloy, olibrius argentin mort en 2000 à presque 106 ans, n'a-t-elle jamais passé la frontière française ? Traduit par Céleste Desoille aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, après 80 ans d'oubli, son livreOp Oloop est d'une drôlerie! 

Écrit dans les années 30, il se lit avec l'accent de Salvador Dali et les images de Luis Bunuel en tête. Essayez un peu avec ce passage : «La parole est une anomalie propice à l'homme. Les êtres lucides perçoivent cette déformation mentale comme une protubérance qui saille devant leur bouche. Constituée de concepts et de modulations, d'idées et de soupirs, de sensations et de fulgurances, la protubérance attire ou repousse. Si certains charlatans, capables d'expulser sans interruption par le cloaque verbal, sont de véritables spécimens tératologiques, l'intuition pure des sujets irrationnels est quant à elle un rare privilège. » Sigmund Freud apprécia, paraît-il, et se fendit d'une lettre de félicitations que l'écrivain exhiba fièrement à qui voulait y jeter un œil, jusqu'à la fin de sa mort.

Obsessionnel des chiffres (comme Juan Filloy qui n'écrivit que des livres dotés de titres à sept lettres, et composa des milliers de palindromes ) Op Oloop est un personnage pétri d'arrière-pensées, qui évalue, top chrono, les secondes de son existence où il vit réellement. C'est-à-dire finalement assez peu, comme tout un chacun, et ce constat désespérant donne le sourire, à la lecture de cette œuvre inclassable, très marquée par le surréalisme, souvent leste, diaboliquement grinçante. Etre là, ici et maintenant, telle est la philosophie d'Op Oloop, agité du bocal dont les divagations valent parfois mieux que la raison.

— Marine Landrot, Télérama.

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Juan Filloy retrace la vie minutieuse d'Optimus Oloop

Le mystère des nombres n'est pas étranger à la littérature. Comment comprendre par exemple que Op Oloop, petit bijou d'esprit et d'humour rédigé par Juan Filloy en 1934, ait dû attendre la rentrée 2011 pour être publié en France? A cette question, sans doute pourrait-on trouver réponse auprès du héros du livre, le bien nommé Optimus Oloop, statisticien finnois à l'existence méticuleuse à l'excès. "Fils unique de la méthode et de la persévérance, Op Oloop était une mécanique humaine des plus parfaites, la création la plus insigne qu'ait jamais connue Buenos Aires en matière d'autodiscipline." Imbu de lui-même, ce "pourfendeur infatigable de la spontanéité" s'apprête à fêter ses fiançailles - et son millième coït avec une prostituée. Mais un bête accident de la route va faire dérailler cette mécanique si bien huilée, et ouvrir la voie à une improbable série de catastrophes... 

Construit sur une seule journée, comme le Ulysse de James Joyce,Op Oloop en partage la truculence littéraire et l'ironie mordante. Quant à son (anti)héros, personnage aussi insupportable qu'irrésistible, il préfigure déjà le Ignatius Reilly de La conjuration des imbéciles. Autant de cousinages glorieux pour Juan Filloy, figure baroque des lettres argentines, camarade de Cortázar, Borges et Freud, décédé en 2000 à la veille de son 106e anniversaire. Censuré pour «pornographie» lors de sa parution, Op Oloop séduit aujourd'hui par son exubérance verbale et sa tendresse surréaliste. Car derrière la froide vérité des nombres, c'est bien l'amour de la jeune Franziska qui va dérouter notre maniaque psychorigide. L'amour, cette étrange variable d'une équation à trop d'inconnues - y compris pour un statisticien...  

— Julien Bisson, Lire/L'Express.

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Encore une découverte de Monsieur Toussaint Louverture ! Enfin , pour les français du moins, car l’argentin Juan Filloy (1894-2000) aura connu 3 siècles et les hommages de Freud, Borges ou Cortázar avant de rejoindre le panthéon des écrivains géniaux méconnus. Peut-être faut-il mettre cette ignorance sur le compte du caractère foisonnant d’une oeuvre multiforme et sur la personnalité atypique de Juan Filloy, maître du palindrome, polyglotte, et auteur de 27 romans dont tous les titres comportent 7 lettres...

Op Oloop , écrit dans les années 30, puise dans l’inconscient et dans les mécanismes, Moi et Surmoi, qui le circonscrivent en un équilibre instable. Optimus Oloop, statisticien à la vie réglée comme du papier à musique, sombre brutalement dans une folie débridée et une lucidité délirante quand il découvre qu’il avait oublié l’Amour ! Au cours des dix-neuf heures et 25 minutes que dure ce roman, Op Oloop explose les contraintes, libère l’inconscient, met à bas les principes et trouve sa vérité. Juan Filloy alterne les styles et les points de vue, jouant de nous pour mieux nous faire vivre le vertige libérateur de ce Op Oloop pathétique et extravagant.

On attend les autres romans avec impatience. Bravo Monsieur Toussaint Louverture !

— Patrick Frêche, Librairie le Rivage.

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Spécialisé dans l'excavation de textes étrangers encore jamais découverts sur nos terres (le dernier en date, Le Dernier stade de la soif de Frederic Exley, a tétanisé plus d'un aficionado de littérature avinée), Monsieur Toussaint Louverture donne cette fois sa chance à Juan Filloy, ancêtre spectaculaire de Cortázar né en 1894 et dont tous les romans portent des titres à 7 lettres. Op Oloop, vie du « pourfendeur infatigable de la spontanéité » Optimus Oloop, est le plus légendaire, pour cause de censure. Car entre Leopold Bloom et Kant, son statisticien dément de protagoniste est surtout ami et adepte des prostituées comme un certain William T. Vollmann.

— Olivier Lamm, Balise.

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Inadéquations

AVEC OP OLOOP, L'ARGENTIN JUAN FILLOY SIGNAIT EN 1934 UN ROMAN IRRÉSISTIBLE À LA VIRTUOSITÉ HILARANTE ET AU RÉALISME ALLUSIF. AUJOURD'HUI EXHUMÉ.

Pour Op Oloop, "les femmes sont des automates de champ de foire. On met vingt sous dans la fente et on voit la vie en rose"; la cuisine initie l'homme "à la science insigne qui élève l'estomac au rang du cerveau: la gastrosophie et pour avoir la conscience propre, il faut en expulser les concepts et les discours nauséabonds". Ecrit en 1934 déjà par Juan Filloy, écrivain argentin avant-gardiste admiré par Cortázar et Borges, le curieux objet littéraire Op Oloop vient d'être redécouvert et traduit par les défricheuses éditions Monsieur Toussaint Louverture. L'occasion de réaliser enfin la véritable portée de ce roman qui reçut les louanges de Freud mais fut interdit de publication à Buenos Aires pour atteinte à la morale et aux bonnes mœurs et que d'aucuns n'hésitent pas à comparer à un Balzac.

Si vous consentez à vous perdre dans les méandres des logorrhées philosophiques d'Optimus Oloop, protagoniste pourfendeur des idées reçues, vous ressentirez un plaisir jubilatoire qui ne vous quittera plus jusqu'à la fin du roman. La recette? Intelligence, cynisme, sensibilité, audace cérébrale, érudition et un bouquet de facéties.

Si vous acceptez pour interlocuteurs Platon, Diderot, Proust, Bacon ou encore Nietzsche et que vous êtes doublé d'un amoureux des chiffres, vous êtes le compagnon idéal pour suivre Op Oloop dans "les terres inconnues de l'abstraction". Car le protagoniste méprise les personnes "dont le cerveau se situe à l'orée du sillon interfessier".

Op vous conduit durant une vingtaine d'heures dans un tourbillon d'événements affolants depuis le bain turc jusqu'au bordel de luxe en passant par un banquet pantagruélique où 7 invités se disputent, "telles sept variations orchestrales autour du thème central du cynisme". Op y aborde tous les sujets: amitié, guerre, prostitution, corruption diplomatique, justice qui, tous, se réfèrent, selon lui, à des lois mathématiques. D'ailleurs, il collectionne les femmes dans le seul but de pouvoir établir un fichier: "la "possession" charnelle est devenue statistique", "ses" mille filles "constituent un matériel scientifique permettant d'effectuer une quantité phénoménale d'analyses et de déductions". Pour lui, l'amour est "triphasé": l'épouse, l'hétaïre et la "dictériale" du lupanar. En tant que statisticien finnois, établi à Buenos Aires dans les années 30, il a le chiffre dans le sang, persuadé que l'on peut vivre en ne fréquentant que des "unités de chair". Malheureusement lorsqu'Op découvre "l'unité spirituelle", son monde ordonné s'écroule, ses habitudes enracinées volent en éclats; il devient le jouet de ses émotions incontrôlables.

Et celles-ci ne peuvent être chiffrées. Folie convulsive et désastre pour cet inconditionnel du chronomètre car l'amour est fait d'une grande tristesse quand la tête est pleine de savoir et de discipline.

Roman éblouissant non seulement par son esthétique stylistique mais aussi par la supériorité de ses idées corrosives, Op Oloop est un livre incontournable pour tout lecteur en perte de lumières.

— Marie-Danielle Racourt, Le Vif/L’Express.

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Op Oloop face à son équation

Optimus Oloop – que ses amis nomment plus simplement Op Oloop – est selon toute apparence ce que l’on aurait bien envie de définir aujourd’hui comme un control freak, à savoir une sorte de psychorigide obsédé tant par les chiffres, les données et la statistique que par l’organisation rigoureuse de sa vie quotidienne (banquet, visite aux bains turcs ou à la maison close). Op Oloop est donc selon bien des points de vue un maniaque, un obsessionnel, un « pourfendeur infatigable de la spontanéité », et d’évidence, une telle mécanique si bien huilée ne saurait faire autre chose que voler fatalement en éclats. C’est cette fissuration inévitable et potentiellement tragique que nous raconte cet étonnant et charmant roman de l’argentin Juan Filloy [1896-2000], au cours d’une journée puis d’une nuit pleine de péripéties.

Cela dit, n’allez donc pas croire qu’il s’agisse pour autant d’un livre sombre ou dur. Au contraire, c’est à une sorte de comédie mélancolique oscillant savamment, voire goulûment, du philosophique au romantique en passant par le scabreux – et qui dans tous les cas sait rester gracieuse, y compris dans ces excès – que nous invite Juan Filloy. Le roman sera brièvement publié en 1934 avant d’être aussitôt censuré pour « pornographie », ce qui ne l’empêchera pas de gagner au fil des ans influence et reconnaissance. Julio Cortázar d’ailleurs y fait paraît-il référence dans son célébrissime Marelle.

D’autre part, et je ne sais pas si cette précision est vraiment utile puisque nous parlons ici de fiction, ce livre n’est pas réaliste. Bien que revêtant vaguement les atours du réalisme, avec par exemple une construction temporelle en temps réel (soit exactement et pour rester précis, 19 heures de la vie et l’œuvre d’Op Oloop), ou encore une mise en situation dans des lieux identifiables du Buenos Aires des années 30, ce livre est avant tout une fable, et dès lors n‘hésite pas à recourir à l’exagération, à la caricature, au délire métaphorique, dans les situations comme dans les dialogues (nombreux) entre les personnages/caractères qui le peuplent. Ce roman ne s’intéresse nullement à une quelconque forme de psychologie traditionnelle dans sa peinture des protagonistes exubérants que le lecteur y croise, mais s’appuie plutôt sur le symbolisme de la psychanalyse et de la pensée freudienne. D’ailleurs, il semblerait bien que Freud lui-même en ait fortement apprécié la lecture au moment de sa publication. Le petit monde qui peuple ce livre ressemble donc plutôt à un bouquet allégorique, et les divers personnages que l’on y croise, classés selon des types sociaux facilement identifiables (le mac, l’éternel étudiant, le consul froid et mesquin, le médecin filou, etc...) y apparaissent surtout comme faire-valoir ou contrepoint du personnage d’Op Oloop, sorte d’étoile filante ou de planète à la dérive, désorbitée. Une étoile lumineuse et sombre, à la puissante force centrifuge (Op Oloop ne fait-il d’ailleurs pas tourner itérativement et maniatiquement les taxis autour de la place du Parlement ?).

Op Oloop est avant tout un idéaliste, et sous le masque du contrôle maniaque c’est un Op Oloop statisticien en quête d’idéal que l’on découvre peu à peu, lancé dans la recherche éperdue d’un sens au monde et à sa vie. Ces dix-neuf heures qui nous sont contées (de 10h du matin jusqu’à l’aube suivante) seront donc celle de l’effondrement d’un système – le système Op Oloop, fait d’organisation et de statistiques – face à un élément non prévu : l’amour, celui de la jeune Franziska. Et attention, nous ne parlons pas ici de n’importe quel amour, non, ce dont il est question ici c’est d’un amour véritable, pur, symbole d’honnêteté absolue et de don total, ce dont il est question encore c’est d’un amour courtois, télépathique, d’un idéal qui tout à coup s’incarnerait dans une autre moitié, l’Aimé… Bref, l’amour qui tout à coup s’immisce dans le réel tel une variable imprévue dans les statistiques, une variable qui sans doute sera difficile, voire impossible, à ajuster (« L’émerveillement amoureux a organisé le sabotage définitif de mon âme », confie-il). Et c’est précisément cet inajustement qui sera la source des souffrances de notre cher Op Oloop, mi-Achille Talon grotesque, beau parleur et imbu de sa personne (l’irrésistible séquence du début du livre où il donne à propos du pourboire une leçon crypto-marxiste aux employés sous-payés d’un bain turc : « Unissez-vous dans l’Internationale du Pourboire ! » ne craint-il pas d’affirmer …), mi-Don Quichotte rêveur ou jeune Werther désespérément romantique, incapable dans tous les cas de faire face à un amour impossible ou dont le poids s’avère insupportable. « Chacun de nous se retrouve confronté à sa propre équation » avoue-t-il d'ailleurs, comme une acceptation résignée de son incapacité à admettre sereinement par exemple la possibilité d'un amour réel, incarné.

Parvenus que nous sommes à ce point, il ne sera pas inutile, je crois, de jeter une brève et sporadique lumière sur l’intrigue, ou du moins sur – mettons – l’argument narratif principal de ce roman : ce jour-là, celui qui nous est patiemment et vaillamment conté par Juan Filloy, Op Oloop a invité ses amis à un grand banquet dans un hôtel de luxe pour célébrer rien moins que son millième coït. Oui, vous avez bien lu, notre olibrius statisticien est peut-être un grand et noble idéaliste, fasciné et effrayé dans la même mesure par la possibilité de l’amour réel, mais il n’en reste pas moins qu’en attendant il n’a pas perdu son temps. Et c’est que pour notre ami qui – on l’aura compris – est un garçon bien organisé, le sexe est une nécessité physiologique qui se doit d’être assouvie afin d’assurer l’équilibre physique et mental de l’honnête homme. Ainsi, il fréquente assidûment les prostituées, et tient au sein d’un petit carnet un registre précis de chacune de ses relations avec les prêtresses de l’amour tarifé. Faudrait-il alors s’étonner de croiser un maquereau de haut rang parmi ses amis ?

Le monde de la prostitution et des maquereaux ressemble fort d’ailleurs, et puisque nous y sommes, à une figure que l’on retrouve régulièrement chez quelques-uns des écrivains argentins ou affiliés contemporains de Juan Filloy, il suffira de penser par exemple au personnage fameux qu’est le rufian mélancolique des romans de Roberto Arlt, ou encore à l’univers crapuleux de Juan Carlos Onetti, sans oublier aussi – voire surtout – l’incroyable roman de Leopoldo Marechal Adan Buenosayres [1948], dont le livre de Filloy semble à bien des égards être l’indéniable prédécesseur.

Le petit tour au bordel fait donc bien partie du programme de cette nuit intense pour Op Oloop, mais cette visite réservera à notre ami son lot de surprises et de délires fiévreux baignant dans un œdipe fantasmé. Mais il serait sage de ne pas en dire plus, histoire de ne pas déflorer le plaisir vaguement masochiste du futur lecteur.

Il y a donc au centre du livre un grand banquet, où Op Oloop en hôte attentionné a réuni tous ses amis. Et que fait-on, chers amis, dans un banquet, à part manger goulûment une liste infinie de mets plus délicieux les uns que les autres et d’avaler par litre les meilleurs vins et champagnes ? Eh bien, naturellement, on y discute, on y joute oralement, on y lâche les bons mots ou les pires boutades vaseuses, bref, au banquet d’Op Oloop, ça parle. Et de quoi, me demandez-vous, de quoi ça parle ? Oh, et bien d’un peu de tout : du sens de la vie, des statistiques, de la guerre, du passé et des souvenirs d’une jeunesse finlandaise, de la religion, des idéaux politiques, de la sexualité, tarifée ou non, et bien sûr et surtout de l’amour, inévitablement, car ne l’oublions pas, Op Oloop est amoureux, voilà où le bât blesse, voilà la grande nouvelle qui inquiétera tous ses amis. Cette séquence du banquet – la plus longue et la plus riche du livre - est aussi celle où la folie rampante, qui peu à peu gagne notre héros dans des grandes bouffées délirantes qui telles des montagnes russes montent et descendent dans son crâne en ébullition (« ma tête est une version miniature de l’enfer » dit-il au début du livre), va prendre le pas et le guider directement vers l’épisode cataclismico-burlesque du bordel, qui sera celui qui marquera son destin.

Et puis dans ce banquet, il y a les convives, la tonitruante galerie des amis d’Op Oloop, une belle brochette de grandes gueules, avec lesquels ça parle, et pas qu’un peu, croyez-moi. On sent par là d’ailleurs que Filloy s’est beaucoup amusé à dépeindre cette galerie rabelaisienne de « types » disons socioprofessionnels et à leur attribuer des interventions truffées par le vocabulaire propre à leurs professions (on y croise un contrôleur aérien, un ingénieur du son…). Ce banquet est le lieu du discours, de l’échange parfois vif, de la confrontation qui toujours se résout et s’apaise en levant son verre à l’amitié. Cette séquence n’est pas thématiquement unitaire, elle ouvre mille et une directions philosophiques ou politiques, humoristiques ou mélancoliques. On y sent palpable, l’ambition artistique de Juan Filloy, le lecteur y est emporté par le côté touche-à-tout et exubérant d’un échange de haute volée où l’humour et le grotesque sont loin d’être absents.

Je le disais un peu plus haut, cet Op Oloop m’a irrésistiblement fait penser à l’un des classiques absolus de la littérature argentine, voire latino-américaine en général, je veux parler du maousse Adan Buenosayres de Leopoldo Marechal, qui partage plus d’un point commun avec le réjouissant roman de Juan Filloy, ne serait-ce déjà parce que les deux livres sont titrés tout simplement d’après le nom de leur personnage principal. Le héros de Marechal, à l’instar de celui de Filloy, est un idéaliste en crise dont nous suivrons la quête de sens en « temps réel ». Adan Buenosayres et Op Oloop sont deux victimes de l’amour impossible et de l’absolu, projetées dans le délire (le leur et celui de leurs nombreux amis, les deux livres offrant la même cruciale place à l’amitié et aux joutes verbales qui y sont liées). Les deux romans présentent aussi la même alternance entre visions philosophico-psycanalitico-mystiques et farce picaresque, ils arborent avec fierté le même plaisir à mélanger allègrement et sans souci la pureté de la lumière et la vulgarité bien sentie (mais toujours, comme je le disais, avec grâce, avec élégance), et sont construits tout deux, à l’instar d’une bonne vieille fable philosophique, en succession d’épisodes prenant place au sein d’une trame temporelle relativement courte (19h donc chez Filloy, 3 jours chez Marechal), comme autant de moments symptomatiques et symboliques qui viendraient marquer les étapes indispensables d’une avancée ou fuite en avant, celle de l’errance angoissée et destructive de leur personnage. Les deux romans par ailleurs, connurent le même ostracisme au moment de leur publication, et l’Adan Buenosayres de Marechal, s’il ne fut pas censuré, fut totalement ignoré par le milieu intellectuel de l’époque – à l’exception, encore lui, de Julio Cortázar – à cause du péronisme ouvertement affiché de son auteur, ce qui n’était guère bien vu dans un milieu littéraire qui était alors largement lié à l’oligarchie.

En guise de conclusion à cette petite note qui ne fait qu’effleurer un roman particulièrement riche, drôle, intelligent et fantaisiste (l’un n’excluant pas – je l’espère – l’autre), remercions donc les éditions Monsieur Toussaint Louverture d’avoir eu la bonne et riche idée de nous offrir, près de 80 ans après sa première publication (il n’est jamais trop tard), cette première traduction française d’Op Oloop et de l’œuvre (visiblement très fournie) de Juan Filloy en général. Espérons donc que ce ne soit qu’un début…

— Guillaume Contré, L'escalier des aveugles

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Optimus Oloop, dit « Op Oloop », est un statisticien finlandais qui vit dans le Buenos Aires des années 30. « Pourfendeur infatigable de la spontanéité, Op Oloop était la méthode incarnée, la méthode faite verbe, celle qui canalise en profondeur les espoirs, les sensations et les désirs pour éviter les sursauts de l’esprit et les frémissements de la chair. » « Fils unique de la méthode et de la persévérance, Op Oloop était une mécanique humaine des plus parfaites, la création humaine la plus insigne qu’ait connue Buenos Aires en matière d’autodiscipline. » Op Oloop est un psychorigide forcené. Sa vie est réglée comme du papier à musique, chacune de ses activités est planifiée et chronométrée. Cette « méthode » qu’il s’impose doit à son sens lui permettre de « sortir de l’insignifiance pour atteindre la grandeur ». Pourtant… « Et pourtant, je sens qu’un souffle de rébellion, hier timide, aujourd’hui implacable, cherche à s’immiscer dans mes pensées surpeuplées… et stériles. Car à trop vouloir devenir “ quelqu’un qui compte ” dans ce monde, je me suis castré moi-même. Je n’ai réussi à devenir qu’une boule d’angoisse, au sens pathologique du terme […] ». En effet, pendant les dix-neuf heures de cette journée d’Op Oloop, la mécanique bien huilée va se gripper.

Op Oloop ne serait qu’un personnage bouffon et pathétique s’il ne révélait ses failles au fil des pages. On apprend qu’il a quitté sa Finlande natale en 1919 après l’échec de la révolution bolchevique à laquelle il a pris part. Cet idéaliste contrarié qui croyait dominer sa vie par la force de l’habitude et de la routine prend peu à peu conscience de ses manques au cours de cette journée funeste. Mais c’est son amour pour Franziska, l’amour surtout, instinctif et qui « refuse de se laisser compter, coordonner, uniformiser, automatiser », qui finira de détraquer l’ « esprit géométrique » d’Op Oloop.

Le ton du livre se fait tantôt comique, tantôt sérieux, tantôt trivial, tantôt érudit. Un bien étrange livre qui fait souvent référence à la philosophie, la psychologie, et qui comporte des passages de pur lyrisme. Un livre composite donc, parfois complexe, indéniablement original, écrit par un auteur aimant jouer avec les mots. Juan Filloy (1894-2000), écrivain argentin méconnu, admiré par Borges, a été qualifié par certains critiques de « pré-oulipien ». Amateur de palindromes, il en a publié plusieurs milliers. Auteur de poésie, de pièces de théâtre, de nouvelles et de vingt-sept romans qui ont tous la particularité de n’avoir que des titres de sept lettres, il n’a jamais été traduit en français. Gageons que cet « Op Oloop » n’est que le début de la découverte chez nous de l’œuvre de cet ovni dans le monde des lettres.

Plaisirs à cultiver

 

 

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