Article de The Indedependant sur Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

Boutique    |   Articles    |    Listes    |   Suggestions   |   Accueil
Nos livres    |   
Newsletter   |   Facebook   |   Contact   |   La belle colère

.

« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

.

A R T I C L E   D E
T H E   I N D E P E N D E N T

PAR ARCHIE BLAND

. . . .

La vieille rengaine sur l'importance des histoires à travers les époques – que les imbéciles concluent généralement avec des références aux feux de camps et à la tradition orale – ne prend pas avec Milo Burke, le héros du nouveau roman triste et scabreux de Sam Lipsyte. Pour Milo, les histoires sont un vice. « Elles traînent toujours en longueur », explique-t-il dans une vaine tentative d'échapper à l’imminent récit d'une anecdote. « La plupart sont une perte de temps. Par contre, j’aime bien les blagues.  Tu ne pourrais pas me raconter ton histoire sous forme de blague, plutôt ? »

Dans sa jeunesse, Milo aurait pu cracher sur l'art de conter ; aujourd'hui, c’est un loser et un peintre désavoué, au bord de l'âge mûr, juste assez éduqué pour comprendre que sa vie n'a pas beaucoup d'importance – on dirait parfois que la seule chose qui l'intéresse est d’avoir le dernier mot.

L’ambition de Lipsyte va plus loin, et Demande, et tu recevras n'est pas vraiment une comédie ordinaire. Avec son humour omniprésent et implacable, on trouve une gravité incroyablement enjouée qui suggère que Lipsyte, dont c'est le quatrième et meilleur roman, pourrait être l'un des romanciers dont la voix définira la prochaine décennie.

Elle définit déjà les deux dernières de façon furtive. Milo déclare faire partie d'une génération « écartelée entre deux mondes en perdition : d’un côté, l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de l’analogique, de l’autre, l’avènement du marketing viral et du porno en ligne. » Détenteur d'un diplôme d'arts, se retrouvant néanmoins avec un travail abrutissant de prospecteur de fonds – pour une université dont il se fait bientôt virer pour avoir tenu des propos plein de haine –, Milo est au bureau « une présence pas déplaisante mais généralement improductive, qui se laisse porter par le flux et le reflux de l’énergie déployée par les autres – la preuve vivante du manque de discernement de quelqu’un. »

Familière dans sa thématique, la vision de Lipsyte de la fadeur des cols blancs prend vie grâce à la remarquable diversité de son langage. S’il est ébahi par le talent de sa culture pour inventer des mots débiles, ses soudaines montées et descentes de registre du romantique à l'anglo-saxon, du sacré au profane, lui donnent une faculté de description qui peut rendre la précision tellement culottée qu'elle en paraît obscène. L'amertume est un « grondement solitaire ». Les mains propres et douces de Milo ressemblent à « deux gerbilles rasées de près ». Obsédé par le sexe et continuellement frustré, il éjacule avec acharnement dans un « caleçon sale ».  

Tout cela n'est évidemment pas très flatteur, mais la connaissance de soi du narrateur, son aveu constant du bathos, font qu'il est impossible de le mépriser ou de ne pas l'apprécier. Pauvre vieux Milo : croyant lui faire un compliment, même son fils l'appelle « pédale ». Sa lutte bouleversante pour retrouver son emploi, et qui le voit, dans la poursuite d'une grosse donation, devenir l'intermédiaire entre un riche ami d'université et son fils estropié avec lequel il s'était brouillé, est même occasionnellement marquée par des moments profonds qui ne semblent ni forcés, ni absurdes. La tragédie, c’est que Milo ne les laisse pas durer, il repère toujours une échappatoire amèrement comique avant que leur portée ne puisse vraiment se faire sentir.

D'une manière amusante cependant, cette quête de la chute d’une blague – qui contient une sorte d'attitude suicidaire – confère aussi à Milo de la grandeur, une sorte de masculinité hargneuse effarante que l'on trouve aussi dans le Zuckerman de Philip Roth ou le Herzog de Saul Bellow. Martin Amis, un autre prédécesseur évident de Lipsyte, s'est récemment plaint que depuis son propre âge d'or, il existe une tendance émergente aux « romans déplaisants », à une littérature taillée pour gagner des prix littéraires qui confond « lourdeur » et « poids ». C'est un message important, mais pas un message que Sam Lipsyte avait besoin d'entendre. Il le sait déjà au fond de lui-même.

Revenir au livre

 

.

V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E