Article de Slate sur Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D E
S L A T E

PAR MICHAEL AGGER

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Nous déambulons dans les couloirs de Barnes & Noble (le plus gros libraire des États-Unis), perdus, pâles et mécontents. Submergés par des rangées et des rangées de gentils romans, nous en cherchons un qui nous fera rire, en vain. Nous regardons amoureusement les romans de Martin Amis, nous nous rappelons notre cher ami Bonfiglioni, nous relisons les meilleurs passages de Scoop et Une poignée de cendres d’Evelyn Waugh, nous saluons Joseph Heller, nous tournons amicalement les pages des romans de Vonnegut avant de finir là où on finit toujours. On y va, Jeeves !

Puis-je suggérer une nouvelle destination littéraire ? Les œuvres complètes de Sam Lipsyte. Après deux romans et un recueil de nouvelles, Lipsyte est devenu un maître artisan de l’amertume. Il est aussi l’écrivain idéal de notre époque méritocratique. Aux États-Unis, nous travaillons d’arrache-pied en croyant dur comme fer que si on était juste un peu plus efficace, un peu plus concentré, on pourrait alors s’élever au royaume des vols première classe, des propriétés gigantesques et du bonheur pur et infini. Et si on échoue ? Eh bien, ce serait de notre faute, pas vrai ?

Les héros de Lipsyte ne sont pas épanouis ; ce sont les fruits pourris restés pendus au pommier. Ils tiennent les mauvais discours, choisissent les mauvais chemins, possèdent un portable bidon et mangent n’importe quoi. Mais ils ont un semblant d’intégrité et la libre sagesse du loser.

Le Socrate des faubourgs que Lipsyte met en scène dans son nouveau roman, Demande, et tu recevras, c’est Milo Burke. En tant que critique, je le décrirais comme un employé de bureau – à l’université de New York – qui aspire à un poste plus prestigieux. Dans le langage de Lipsyte, Milo est « une de ces anomalies que l’on trouve parfois dans un bureau », embauché « pour ramper comme une larve et récolter toujours plus de pognon » au profit d’une institution où des gens « déboursaient des fortunes pour que leur progéniture puisse se défoncer en agréable compagnie ». Milo a « un bon job de merde. »

Milo perd son boulot, mais a aussi une chance de le récupérer lorsqu’une demande fait surface. Comme l’explique Milo : « Le terme “demande” désignait pour nous une personne, ou plus précisément, ce qu’on attendait d’elle. Les dons dégagés étaient, quant à eux, des “faveurs”. » Ici, la demande en question est un vieil ami des années fac de Milo, Purdy Stuart. Purdy « fait partie des premiers à avoir deviné que tout ce que les gens désiraient, c’était rester seuls derrière leur écran pour pouvoir se gratter le cul et se renifler les doigts en paix, tout en échangeant des bordées d’injures avec d’autres formes de vie dans le même état de déliquescence qu’eux ». Devenu un brillant businessman, Purdy est prêt à verser un don énorme à l’université à la condition que ce soit Milo qui mène les négociations. Purdy a une manie étrange, parmi tant d’autres : c’est de collectionner les vieux amis de fac.

Tandis que Milo et Purdy reprennent contact, le roman détaille les raisons pour lesquelles leurs chemins se sont séparés après leurs études. À l’école, Purdy était assez énigmatique, mais avait un tempérament qui lui permettait de s’entendre avec n’importe qui. Les week-ends, il « lui arrivait de faire des incursions chez les gosses des super-riches », mais il passait aussi des soirées entières à fumer des joints avec Milo et ses colocataires pseudo-bohémiens. Riche, ayant réussi professionnellement, Purdy se rend compte qu’il est devenu ridicule, un homme creux. Par exemple, lorsqu’il appelle Milo d’une conférence TED, à Vail dans le Colorado, il lui dit « Tu te rends compte qu’un jour, on sera capable de chauffer nos maisons grâce à des truites ? ». Mais Purdy comprend aussi très bien la logique implacable qui régit le monde de l’argent, comment l’utiliser pour obtenir ce qu’il veut. Il est très efficace et, bizarrement, nostalgique.

Pendant ce temps-là, la vie de Milo dans le Queens à New York n’est qu’un bain tiède rempli de la haine qu’il a de lui-même. Tous les matins, il dépose son fils Bernie dans une école maternelle où il n’est que « le papa de Bernie » afin de « maintenir une intégrité contextuelle pour les autres enfants ». Seul toute la journée, Milo peste contre les « moi » (les gens comme lui), qui « allaient faire exploser le prix des loyers et exiger de meilleures salades » dans leur quartier. Pourtant, il s’énerve aussi sur les immigrés qui traînent les pieds tandis qu’il fait la queue au bureau de poste : « Ça ne vous dérange pas que votre comportement m’oblige à tirer des conclusions hâtives sur votre pays natal et le fait qu’il soit en sale état, et ce, pas depuis hier ? » La haine de Milo est sur tous les fronts. Il ne parvient pas à maîtriser son environnement avec l’argent, comme le fait Purdy, alors il se console en moquant et en analysant sans cesse tout ce qui l’entoure.

Y compris lui-même. Et c’est là que Lipsyte glisse dans ce que nous avons appelé plus haut la sagesse du loser. Milo est convaincu qu’il ne trouvera pas de meilleur travail parce qu’il a « un cerveau à l’ancienne » : « de nos jours, l’expérience ne suffisait plus, ce qui comptait c’était le réseau ». Même si Lipsyte n’est pas aussi manichéen que cela, il semble nous dire que le manque de contrôle mental qui handicape Milo est une façon de vivre plus honnête et plus authentique que celle de Purdy. L’argent laisse des angles morts.

Dans son œuvre précédente, Lipsyte n’avait pas une phrase sans calembour, sans jeu de mots, sans subtile référence à un fantasme sexuel ou sans métaphore vaseuse. Dans Demande, et tu recevras, Lipsyte met la pédale douce et parvient à provoquer quelque chose de plus qu’un ricanement complice. Un épisode durant lequel Milo se souvient de la mort de toute une famille du quartier, dans un accident de voiture, transforme clairement l’atmosphère en tragédie. On apprend aussi que Purdy a un fils illégitime, Don, revenu d’Irak sans ses jambes. Ce personnage permet à Lipsyte de protester contre la guerre d’une manière assez subtile et, vous pouvez me croire, plutôt intolérante, raciste, et dotée d’une bonne louche d’obscénité.

Demande, et tu recevras ne manque pas de détails savoureux. Il a le don d’éliminer les poncifs d’une manière très plaisante, comme par exemple lorsqu’il tente de définir une génération : « Nous étions tous des résidus d’on ne sait quoi, flottant dans un néant sans signification et écartelés entre deux mondes en perdition : d’un côté, l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de l’analogique, de l’autre, l’avènement du marketing viral et du porno en ligne. » Et voilà la génération X, l’entre-deux permanent, présentée cette fois-ci avec humour.

À sa manière – celle d’un pauvre type –, Milo a atteint une connaissance de soi que peu d’entre nous auront un jour. Il sait et accepte le fait qu’il ne sera jamais un célèbre peintre, auteur, musicien, ou célèbre tout court. Ce que George W.S. Trow appelait la middle distance ne cesse de disparaître de la vie des Américains ; toutes ces institutions sociales qui mettaient en avant nos talents à une échelle plus modeste. Si on échouait à Broadway, on pouvait toujours réussir dans le théâtre du coin. Si on ne devenait pas journaliste pour le Times, on pouvait écrire pour la gazette du quartier. De plus en plus, c’est tout ou rien, la célébrité ou l’échec, la gloire ou l’obscurité. Au lieu de trouver un moyen terme pour nos aspirations, on fait la queue pour faire partie d’une émission de téléréalité. Après plusieurs essais loupés, Milo fait ce qu’on devrait tous faire : se faire un petit nid de notre amertume. Vers la fin du roman, on apprend qu’il n’ira « sans doute nulle part ».

Je vais à présent arrêter de citer Lipsyte et vous presser de lire ce roman deux fois. Lorsque vous aurez fini, aidez-moi à répondre à une question qui me taraude : à quelle point est-ce pertinent d’avoir comme philosophie de vie la complaisance dans l’amertume ? Ne devons-nous pas lutter pour aller plus loin ? Ou serait-ce juste une lutte vaine, qui de toutes façons nous précipitera inéluctablement vers l’amertume que nous voulions éviter ? Dans Demande, et tu recevras, Lipsyte permet à Milo de remporter de petites victoires (à quel prix !), mais il n’a aucune issue définitive à son statut de loser. J’ai écrit plus tôt que Lipsyte est plus doux dans ce roman, mais il s’agit là certainement de son œuvre la plus acerbe. Il nous dit, avec une gentille tape sur l’épaule, que dans la vie, il y a ceux qui gagnent et ceux qui perdent.

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