Article de la Quaterly Conversation sur Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D E   L A
Q U A T E R L Y   C O N V E R S A T I ON

PAR BARRET HATHCOCK

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Le tout dernier roman de Sam Lipsyte, Demande, et tu recevras, est un nouveau tour de force, au spleen implacable. Se développant après le 11 septembre, l'intrigue suit le chemin d’infortune d'un certain Milo Burke, peintre raté à l’aube de l'âge mûr, qui travaille dans la collecte de fonds à l'université de New York City, évoquée uniquement sous le nom de « médiocre université » à travers le livre. Alors que la précédente comédie d'humour noir de Lipsyte, Douce Amérique, se concentrait sur la nostalgie et les échecs du lycée, ce livre traite des échecs de l'âge adulte – échecs des ambitions universitaires, des carrières qui s'ensuivent, et de la paternité.

Mais soyons francs : c'est un roman difficile à chroniquer. Demande, et tu recevras vous atteint en plein cœur avec tant d'efficacité qu'il vous laisse déchiré et diminué. Comment chroniquer un livre qui vous effraie ?

Peut-être en ayant recours au contexte. Aujourd’hui, après quatre romans, certaines lignes généalogiques se dessinent dans l'œuvre de Lipsyte. Il a pris ce dont il avait besoin dans l'humour étrange et l'amertume sexuelle de Philip Roth (sans les préoccupations méta-fictionnelles) et les a combinés avec une concision et un humour à la George Saunders. Mais, tandis que Saunders ouvre la cage thoracique de la vie au sein de l'Amérique contemporaine, pour y trouver toujours un cœur qui bat et saigne, Lipsyte arrache les os pour n’y trouver que du vide. De plus, quand Saunders situe ses histoires dans une Amérique absurde et légèrement futuriste, Lipsyte les situe dans une absurdité présente ; il ne met pas de distance entre le monde qu'il décrit et celui dans lequel il vit. En creusant ce sombre sillon, Lipsyte créé des narrateurs qui évoquent les œuvres de David Gates, tout particulièrement son génial et sous-estimé Jernigan. Il y a cette même vision à rayons X tournée vers le « soi », avec laquelle aucun geste ne se produit sans révéler la tumeur de l'autosatisfaction cachée à l'intérieur.  

Tous les ingrédients qui rendaient Douce Amérique si prenant sont là : la prose vigoureusement saccadée ; les passages satiriques qui visent étrangement juste ; l’austérité toujours cinglante de la condition sociale pathétique du narrateur.

Ce nouveau roman est une bible de l'échec. Au début, Milo perd son emploi dans la collecte de fonds après avoir perdu ses nerfs face à la progéniture gâtée-pourrie d'un riche donateur. Mais il est bientôt rappelé pour une dernière « demande » – dans l'argot de la prospection –, émanant d'un ancien ami d'université, le richissime et impénétrable Purdy Stuart. Purdy veut faire un don à la médiocre université, mais exige que Milo soit son intermédiaire afin que, par ailleurs, ce dernier surveille et donne de l’argent à Don Charboneau, le fils qu’il a eu avec l’une de ses conquêtes d'université d’un rang social inférieur. Bien entendu, Purdy a maintenant un mariage heureux et attend la naissance d'un second enfant, légitime celui-là. Maintenant adulte et estropié par une bombe en Irak, équipé de prothèses de jambes qu'il surnomme ses « fillettes », attachées à ses « ralentisseurs » (ses moignons) et qui l’irritent constamment, Don s’engage dans une vengeance et une quête de reconnaissance œdipiennes – Milo est pris entre les deux feux.

Le surnom « ralentisseurs » est un exemple particulièrement ignoble de la façon dont tout est renommé et raccourci dans ce roman. L'université pour laquelle Milo travaille n'est pas simplement de seconde zone, elle est médiocre. Le doyen du bureau du développement à la médiocre université est un vétéran des Marines surnommé « Seigneur de Guerre » par Milo et un de ses collègues, et la colocation dans laquelle il vivait lorsqu'il était étudiant en peinture est simplement désignée comme « La Maison de l’alcool et de la drogue ».

Bien sûr, Milo a ses propres problèmes d'éducation familiale à régler. Il est marié, père d'un enfant de quatre ans et au cours du roman, sa vie de famille se désunit avec autant de rapidité que sa carrière tourmentée. Je ne veux pas trop révéler l'intrigue, si ce n'est que l'échec familial de Milo coïncide avec celui de Purdy et que des fragments de rage traversent le roman, qu’elle soit de classe, artistique ou liée à la guerre en Irak. Bien que Milo soit le principal objet de notre pitié, il quitte le navire quelques temps avant l'abysse post-apocalyptique de Don qui, à la fin du roman, est le seul à agir de façon décisive.

Par moment, les improvisations satiriques contemporaines de Lipsyte font penser à du Led Zeppelin dans leur fureur massive. C'est comme s’il était le chroniqueur le plus drôle et le plus juste des diverses humeurs contemporaines. Il est comme un comédien de stand up qui aurait décidé d'arrêter d'être drôle et de dire la vérité, bien que ce qui sort de sa bouche semble toujours terriblement marrant. Le voici, décrivant le mélange de panique et d'effroi qui envahit la vie du jeune père lorsque son enfant disparaît dans un lieu public :

« “Bernie !” J’adoptai cette petite foulée dont les parents ont le secret, ce pas rapide qui leur permet de couvrir en un clin d’œil la zone de recherches sans pour autant laisser filtrer la panique qui les étreint. L’important est de sourire beaucoup et de garder une bonne allure, et surtout de continuer à appeler son bambin d’une voix joviale, comme s’il s’agissait d’un jeu. Et même si ce n’en est pas un, pas de quoi s’affoler, c’est déjà arrivé une fois ou deux. À cet âge, ils font tous ça, non ? Inutile d’envisager une thérapie, ou (que Dieu nous en préserve) un traitement médical. On ne va pas en faire toute une histoire, au final il ne s’agit que d’un petit trot et d’un sourire figé ; n’empêche qu’on aimerait bien pouvoir localiser le petit morpion, maintenant. Mais bon, il nous donne tellement d’amour, et en règle générale on maîtrise mieux la situation, même si on sait pertinemment qu’élever un gosse ne va pas sans quelques surprises, déboires et entourloupes ; ça n’est pas bien méchant, comparé à ce qu’endurent les parents d’enfants avec des besoins spécifiques, trisomiques ou autistes, et qui en dépit d’immenses efforts ne sont pas toujours récompensés d’un baiser baveux, non, votre môme à vous est normal, avec peut-être ce léger déficit du contrôle de son impulsivité que votre femme et vous qualifiez en plaisantant de tics et de tocs, à moins que, tout simplement – et il s’agit là d’un concept qui n’est pas pour vous déplaire, en particulier à cette époque de l’enfant roi et des gamins sur-protégés qui se permettent tout et n’importe quoi –, votre loupiot normalement actif, qui se trouve vivre dans une sphère sociale qui condamne la part masculine chez les enfants, aurait au contraire besoin de se faire remonter les bretelles, enguirlander et administrer une bonne raclée bien virile et énergique, comme il est de tradition chez les gens simples et sensés depuis des millénaires (ce qui est bien la preuve que ça marche, non ?), ou qu’on lui fasse rentrer dans le crâne une bonne fois pour toutes qu’on ne fonce pas tête baissée dans un troupeau de Russes impérialistes, nouveaux riches du gaz, en ignorant les cris de son père ; oui, c’était sans doute ça dont Bernie aurait eu besoin, se faire recadrer de façon plus spontanée, mais autrement qu’en lui collant une fessée ou la trouille de sa vie en se planquant pour qu’il se croie perdu à jamais, parce que ces tactiques ne marchent hélas jamais, mais ça c’est une autre histoire, car pour l’heure, tout ce que vous voulez c’est retrouver fissa le petit trou-du-cul.»

Le livre est rempli de passages comme celui-ci – implacablement pertinents et d'actualité, et donc effrayants. Voici Milo en train de s’imaginer une liaison avec la mère d'un autre enfant à la garderie :

« Je nous imaginais vautrés des journées entières dans un lit blanc et chaud, ne nous levant que pour aller pisser ou grignoter des olives, ou quelque croûton de pain de la veille, avant que nos corps fouettés par le désir ne recommencent à s’embraser. Je pouvais presque sentir l’odeur musquée de nos ébats. Cela dit, la présence d’Aiden risquait de poser problème. Mieux valait éviter le cliché du copain de maman, la queue à l’air, se rinçaint à la va-vite dans la salle de bains ou buvant au robinet de la cuisine. »

On dirait du Dr. Seuss, si Dr Seuss s’était fait bizuter par Bukowski.

Finalement, Lipsyte ne cherche pas tant à créer une intrigue qu'à générer des scénarios pour ses improvisations. En réalité, le plus gros de la mécanique de l'intrigue est rapidement mis en place pour lier les événements, ce qui n'est pas vraiment un défaut dans le roman – on est plus intéressés par les improvisations, vraiment – sauf que cela fait parfois paraître l'histoire trop forcée, la trame trop visiblement rigide. Par exemple, on se demande si Lipsyte a vraiment besoin d'atteler ses deux pères – Milo et Purdy – dans un tel parallèle épique. On se demande si Lipsyte n'aurait pas pu raconter son histoire plus simplement, en laissant les improvisations soutenir la simplicité.  Mais certains passages du roman sont si parfaits, si plein d’une gloire amère, que l’on peut pardonner tout cela.

Au final, bien qu’aussi hilarant que son prédécesseur, Demande, et tu recevras est, par son absence de pitié, plus dévastateur. C’est un livre incontournable qu’il faut refermer de temps en temps, sans quoi votre propre vie vous paraîtra semblable à une mauvaise parodie des rêveries d’une bourgeoisie suralimentée.   

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