Article du New York Times sur Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D U
N E W   Y O R K   T I M E S

PAR LYDIA MILLET

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Le troisième roman de Sam Lipsyte, Demande, et tu recevras, est une créature sombre et désabusée. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas abouti, drôle ou sophistiqué, parce qu’en réalité, c’est tout le contraire.

Au cours de ces trois dernières décennies, la satire littéraire s’est faite très rare. Et lorsqu’elle fait une apparition, elle passe presque pour un acte nostalgique malgré son contenu novateur. Du coup, Lipsyte fait partie d’une petite poignée d’écrivains satiriques américains encore vivants capables de raconter une histoire simple tout en restant assez grossiers et obscènes, pour occuper l’avant-garde de la scène littéraire. Ce ton ne serait pas bien accueilli lors – mettons – du meeting des Filles de la Révolution américaine (God, Home and Country : voilà leur devise), ce qui serait dommage par ailleurs, car cela ne leur ferait certainement pas de mal de l’entendre. Lipsyte n’est pas seulement un créateur de belles phrases, il est aussi un talentueux opposant au pouvoir.

Éloge ingénieux de la pitoyable condition d’employé de bureau travaillant dans la collecte de fonds, Demande, et tu recevras décrit une crise dans la vie d’un certain Milo Burke, un membre extrêmement cynique du service de prospection académique, grand aficionado de donuts, spectateur assidu du porno sur internet, père et mari dévoué. Détaillant la chute de la carrière et du mariage de Milo, Demande, et tu recevras se déroule dans des bureaux où la fatigue et la passivité sont de rigueur, le genre d’endroits que nous connaissons bien. Le job de Milo consiste à collecter de l’argent pour une université qu’il définit comme médiocre, représente toute la futilité, le gaspillage et le présentéisme de l’univers d’entreprise qui baigne dans le capitalisme actuel.

C’est surtout en se rappelant de ses années de fac précédant son assujettissement au monde du travail que Milo saisit efficacement le malaise de la fin de siècle : « Les privilégiés de notre génération étaient comme nous : ils faisaient ce qu’il pouvaient. Nous étions tous les résidus d’on ne sait quoi, flottant dans un néant sans signification et écartelés entre deux mondes en perdition : d’un côté, l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de l’analogique, de l’autre, l’avènement du marketing viral et du porno en ligne. »

Lorsque Milo perd son travail, il a une chance de le retrouver en embobinant un gros donateur (un vieil ami d’université, millionnaire machiavélique qui a fait fortune avec Internet). Milo emprunte alors un chemin sinueux et menaçant. Manipulé et avili par le millionnaire en question, Purdy, mis sur la touche par sa femme Maura, infidèle, sans scrupules mais aimable, insulté même par son fils prépubère et obsédé, Milo se débat comme un beau diable pour ne pas couler tandis qu’il s’abandonne au désespoir et à la rancœur. Et comme si la situation n’était pas assez désastreuse, Purdy a un fils illégitime, Don (un amputé de la guerre d’Irak extrêmement aigri), qui s’avère être le nouveau protégé de Milo. En effet, ce dernier doit le surveiller et lui verser des pots-de-vin contre son silence.

Cette haine de soi presque pragmatique et terre-à-terre de Milo rappelle à la fois celle, méticuleuse, des héros de Thomas Bernhard et celle, plus téméraire et spectaculaire, de Louis-Ferdinand Céline. Il se connaît très bien et il le sait très bien, comme le montre cet échange entre Milo et sa collègue au nom suggestif, Vagina :

« Non, je veux dire que si j’étais un héros d’un roman ou d’un film, les gens auraient du mal à  s’identifier à moi, n’est-ce pas ?
— Je ne lirais jamais un livre dont vous seriez le personnage principal, Milo. Et je doute que quiconque ait envie de le faire. À quoi bon ? »

Fausse modestie, bien sûr : Milo tire un malsain plaisir de ses ruses malgré sa tristesse, un genre de plaisir délicieux à peine teinté d’aigreur qui s’accumule, tandis qu’il se complaît dans son malheur.

La haine de soi que ressent Don, par contraste, produit une colère qu’il dirige complètement vers l’extérieur sur un héros de la guerre qui, lui aussi, est rentré blessé au pays, mais qui fait fièrement flotter le drapeau de son patriotisme (le drapeau de Don est sa haine). Milo, quant à lui, suit un chemin différent, habité de patriotisme pervers, en se délectant de comédies romantiques idiotes à la Nora Ephron, qu’il regarde seul (d’abord il est plein de dégoût pour ces films et pour lui-même, puis il finit par pleurer lors des étreintes tant attendues atteignant ainsi le summum de l’américanisme).

« Je n’avais jamais cédé à la mode des comédies fleur bleue peuplées de Starbucks, de pulls à col roulé et de tout cet existentialisme kitsch. On bouffait tous la merde que nous servait la télé, mais là, ça faisait peut-être un peu beaucoup pour une seule assiette. Mieux valait se limiter à une ou deux bouchées, sous peine de devenir un véritable Américain. Mais à l’instar de mes compatriotes, je trichais, j’étais en train de changer. »

Demande, et tu recevras fait concorder la haine que les personnages ont d’eux-mêmes avec leur gêne ; voilà pourquoi ce roman est efficace. En effet, au lieu d’avoir des personnages aveugles (une stratégie adoptée par la plupart des comédies grotesques depuis Don Quichotte), Demande, et tu recevras dote ses personnages d’une lucidité totale et d’une impuissance absolue. Milo, Don, Maura et leurs collègues sont bien plus profonds que bien des personnages satiriques et célèbres du passé ; la grande réussite de Lipsyte  est d’avoir mené à bien de ce tour de force, sans s’en vanter. Ses personnages sont intelligents, très intelligents même (pour faire court, ils ne sont pas nés de la dernière pluie), mais au final, leur fragilité est presque infinie.

Demande, et tu recevras provoque des fous rires et décrit la tristesse lié à l’échec social ; voilà ce qui fait de ce roman un succès. On peut facilement sentir une véritable déception sourdre derrière les railleries cyniques, un vrai chagrin qui accompagne la fin d’un empire et l’effondrement d’un idéal.

En vérité, la satire est bel et bien vivante dans la plupart des médias américains. La satire a toujours son pouvoir de fascination et, contrairement à ce qu’avaient prédit ceux qui observent de très prés la culture américaine après les attentats du 11 septembre, les États-Unis ne souffrent pas d’un manque de dérision, ni même d’ironie.

Certes non : la satire a seulement déserté la littérature. On dirait presque qu’aujourd’hui, le monde de l’édition a peur d’être à la fois littéraire et drôle, comme si, en se protégeant des avantages compétitifs des autres médias, il craignait la comédie littéraire et encore plus la satire littéraire. C’est à cause de cela que notre patrimoine intellectuel est plus pauvre : les autres médias ne font tout simplement pas le même travail que pourrait faire la grande littérature satirique. Pour que le lecteur embrasse ces situations profondément tragiques et puisse rire aux éclats sans pour autant dédramatiser, nous avons besoin de la fiction et de sa subtilité, intériorité, de ses phrases rythmées et de son indispensable inventivité.

Donc, lisons tous Lipsyte et rejouissons-nous ! Glorifions tous ces hilarants Milo Burke incarnés par des  hommes courageux et amers ! Glorifions ces hommes intelligents, bien éduqués qui, pourtant, ne peuvent même pas se soulager grâce à Internet, sans être pris ! Glorifions ces hommes-singes sinistres, presque infirmes, bouffeurs de donuts du monde littéraire qui jettent sur nous leurs ombres de parias.

Ce sont eux, les héros antipathiques qu’on aime et qui nous manquent, ce sont eux, les génies cachés, médiocres et dégoûtés d’eux-mêmes, qui peuvent libérer notre monde.

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