Article du Guardian sur Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D U
G U A R D I A N

PAR GEOFF DYER

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C’est toujours le même test que doit passer l’écrivain soucieux de son style : peut-il s’en sortir avec une intrigue quasi inexistante mais qui a quand même sa place dans l’univers du roman ? En fait, plus on a de style, moins on a besoin d’intrigue. Or, il faut donc peu de temps pour esquisser l’intrigue de Demande, et tu recevras écrit par Sam Lipsyte ; autant dire que ce roman est une prouesse stylistique.

Le narrateur, Milo Burke, travaille pour une université de New York pour laquelle il cherche des mécènes. Parmi eux, il est question d’un ancien camarade d’université, le richissime Purdy Stuart. Rapidement, les choses se compliquent : Purdy a eu un fils d’une ancienne petite copine décédée. Ce fils, Don, est un vétéran de la guerre d’Irak (« un mutilé de guerre aigri et paranoïaque » comme il le dit lui-même) dont les jambes ont été arrachées dans une explosion. Don met la pression sur son père en menaçant de révéler au monde entier son existence illégitime. Purdy donne alors à Milo une mission : enquêter sur Don, sur ce qu’il projette de faire et sur le montant qu’il compte lui soutirer. On n’est pas censé trouver cela captivant ; tout ce que Lipsyte demande, c’est qu’on accepte l’intrigue telle qu’elle est et qu’on la laisse nous emmener faire un tour.

Et quel voyage ! On reste scotché sur notre siège par la virtuosité de la prose, on tend le cou pour voir ce qui arrive après. Et ce trip a tendance à se transformer en véritables montagnes russes. L’écriture de Demande, et tu recevras est riche d’extraordinaires embardées, d’ascensions soudaines et de descentes de registre vertigineuses (sur la même page et souvent en une phrase). Cela nous permet d’avoir des vues panoramiques à couper le souffle sur le paysage social de « ce qu’est le défunt capitalisme ». Tout est là, du resto chic où Purdy et Milo dégustent « un smoothie au lait maternel » (« la salle avait l’allure d’une forêt luxuriante qu’on aurait décorée de meubles tendance, ou bien du showroom d’un designer qu’on aurait décoré en forêt luxuriante ») à la boutique de donuts d’Astoria où un client a « comme une lueur assassine dans les yeux – ou peut-être était-ce en fait le regard d’un génie des maths ? »

Chez lui, Milo a une femme qui est sûrement infidèle (« Plus tard, au lit, Maura et moi nous sommes câlinés comme un couple qui ne fait plus l’amour ») et un fils sur la tête duquel Milo aime poser la main, geste « dont je ne savais pas s’il était dicté par la nature ou emprunté aux séries télé. Il me parut naturel. Mais c’est aussi l’effet que me fait la télévision. » Milo erre entre son foyer instable et son travail bancal, se rapportant constamment à des événements passés qui auraient pu changer sa vie. Un épisode crucial a eu lieu à l’université lorsque Milo et Purdy étaient « victimes de ce que je qualifierais plus tard de “violation de domicile”. Je ne connaissais pas le terme à l’époque. Il me semble l’avoir découvert des années après, dans un morceau de rap, ou bien dans un film plus ou moins basé sur la peur qu’inspirent certains morceaux de rap aux médias. »

On retrouve ici et là (surtout dans les dialogues) l’influence de Don DeLillo. Lipsyte a bien saisi le concept de DeLillo, du roman comme un nouvel essai, du dialogue comme un moment où le rythme se fige, du personnage comme un fragment de la réalité. C’est pourquoi la montagne russe ne cesse de faire des boucles, offrant ainsi des aperçus vertigineux de sa propre construction, de l’étoffe qui la constitue : le langage. Purdy est accro aux bonbons et Milo, le petit gros, aux wraps. Lipsyte, quant à lui, utilise ses personnages pour se goinfrer de langage. Les personnages sont sélectionnés et les scènes façonnées uniquement pour le plaisir de révéler la routine de deux ou trois personnes, pour nous rendre compte de la pointe la plus extrême du langage et nous permettre ainsi d’y réfléchir.

Cela va sans dire que Demande, et tu recevras est follement drôle, même en excluant les passages où notre esprit est trop occupé à applaudir et à s’interroger sur les raisons pour lesquelles il est drôle de rire. Il n’y a aucune surprise. Lipsyte a toujours été drôle, mais il lui a fallu du temps pour faire mûrir ce talent en quelque chose d’autre. Depuis le début, la voix était là, dans les premières histoires de Venus Drive et dans son premier roman The Subject Steve,  mais son utilisation avait souvent des relents de fumette. Jonché de brio, son dernier roman, Douce Amérique, était presque un chef-d’œuvre : incapable de contenir sa propre énergie satirique, ce roman allait dans tous les sens, comme un ballon de baudruche qu’on aurait lâché avant de le nouer. Avec Demande, et tu recevras, Lipsyte parvient à canaliser l’énergie. De justesse. Il est toujours sur le point de perdre contrôle, mais le garde toujours.

C’est en cela, et en d’autres aspects aussi, qu’on peut le comparer au Money de Martin Amis : on y trouve la même intensité et la même tension du langage, cette même assurance démesurée dans sa capacité à créer des monologues explosifs, pour mettre l’accent sur un moment historique. Mais, avec son envie insatiable d’énumérer les composantes de la culture nationale, Demande, et tu recevras est aussi la dernière pièce en date d’une tradition d’inspection littéraire urbaine qui remonte à Whitman. Et voilà Milo, se promenant avec son fils : « Nous marchions tranquillement dans la lumière du soleil. J’aimais ma famille. J’aimais ma vie. Nous passâmes devant un mec affalé sur la pelouse, qui empestait l’urine et avait une croix gammée tatouée sur la peau craquelée du dos de la main. Je l’aimais lui aussi. »

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