Article du Chicago Tribune sur Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D U
C H I C A G O   T R I B U N E

PAR KIRK DAVIS SWINEHART

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Ce serait une véritable déclaration de guerre que d’inclure dans les programmes de révisions estudiantines le troisième roman cruellement hilarant de Sam Lipsyte, Demande, et tu recevras. C’est le genre de rêverie monstrueuse que pourraient nourrir les professeurs d’université mécontents ou, en l’occurrence, un homme dont le travail consiste à faire les poches de généreux donateurs pour le compte d’une université arrogante, alors qu’il préférerait être en train de regarder du porno sur internet.

Voici Milo Burke : chasseur de mécènes improductif à la « médiocre université », à l’aube de la quarantaine, qui perd son emploi dans les premières pages du roman. Ce n’est pas un travail qu’il appréciait particulièrement.  « Notre équipe avait pour mission de quémander des dons en espèces et en nature pour financer les programmes artistiques menés par l’établissement », explique Milo. « Les parents déboursaient des fortunes pour que leur progéniture puisse se défoncer en agréable compagnie, dessiner d’après nature sur leur MacBook et faire des films subversifs avec des caméras et du mastic. »

Si ce n’est pour le salaire respectable que lui assurait son « bon boulot de merde » et qui offrait une certaine liberté à sa femme Maura, Milo aurait accueilli son licenciement à bras ouverts. Licenciement qui se profile, sans plus de cérémonie, sous les traits d’une étudiante anorexique encline à humilier ceux qu’elle perçoit comme socialement inférieurs. Cette progéniture-là – peintre en herbe et fille d’un important donateur – est le genre de personne sur qui Milo tire à boulets rouges tout au long du roman. Dans une tirade empreinte de présomption juvénile à couper le souffle, et qui glacerait bon nombre d’éducateurs, elle lance à Milo : « Écoute, vieux, sans vouloir être impolie, tu es là pour répondre à mes attentes. Comme dirait mon père : le client est roi. Et en l’occurrence, le client, c’est moi, et la pute, c’est toi. » Milo se hérisse, et il y a de quoi. Dans un geste d’affirmation qui lui est peu habituel, il se rebelle et remet à sa place cette «  grognasse dépourvue de talent et pourrie gâtée par son père », avec une hargne qui le surprend lui-même (ainsi que la dite grognasse). Milo ne révèle pas le contenu de ses propos, il dit juste que « c’était probablement un discours de haine ». Il explique ce coup de sang de la manière suivante : « Je ne pouvais pas la blairer, cette salope ». Mais les choses ne se passent pas comme ça dans le monde académique, « ce qu’on appelle communément un temple du savoir et blablabla ». Le chômage est le cadet des soucis de Milo – dont la liste va s’allongeant. Rien ne tourne rond dans son monde. Sa femme, Maura, est devenue indifférente à l’amour durable qu’il lui porte. Même son fils de quatre ans semble parfois se détacher de lui. Bien qu’il soit loin d’être vieux, Milo se traîne chaque jour avec fatigue, et avec l’esprit cassant d’un infirme irascible. Les moindres petites corvées lui sont insupportables, les gens autour de lui sont tous de parfaits modèles de stérilité stupide. Milo n’est pas un idiot : bien au contraire. En réalité, il pense et ressent trop. Et Milo a commencé à boire, comme s’il voulait rejoindre la masse des zombies pour étouffer sa conscience du monde qui l’entoure.

Mais, juste au moment où tout semble perdu, la responsable de Milo – une ancienne « bébé du crack » prénommée, par-dessus le marché, Vagina – lui offre une seconde chance. Non pas parce qu’elle apprécie Milo, mais parce qu’elle a besoin de lui pour assurer une énorme donation de la part d’un certain Purdy Stuart. Il se trouve que Purdy est une vieil ami de fac de Milo. Dans un rebondissement fantastique qui donne à Demande, et tu recevras son implacable dynamisme, Purdy – qui n’est pas vraiment le genre de personnes que Milo préfère – apparaît comme celui qui peut sauver son job et, dans un sens, sa vie.

Cette alliance vire rapidement au malsain. Purdy, tout comme la jeune femme qui lui a coûté son poste, ne vit que pour humilier Milo. Milo appartient peut-être à cette génération X, hédoniste et désinvolte, dépeinte de façon satirique par Jay McInerney et Bret Easton Ellis, mais le légendaire et éclatant succès de cette génération – et l’immense égocentrisme dont elle se nourrissait – lui a toujours échappé. En gros, il n’est pas l’un des Maîtres de l’Univers. Cependant, on ne peut pas dire la même chose de Purdy, un nabab avec qui Milo n’a rien en commun mais qui éveille en lui la jalousie que de tels hommes – avec leur peau bronzée, leur 80 cm de tour de taille et leurs petites amies mannequins – éveillent chez leurs semblables moins accomplis qu’eux.

Alors que Milo et l’infâme Purdy se rapprochent dans une étreinte étouffante, le roman développe une exubérance macabre qui vous fera exploser de rire – et grimacer – jusqu’à la dernière page. Les observations perspicaces de Milo au sujet des ses contemporains élèvent ce roman au-dessus du reste. Demande, et tu recevras évite les conventions éculées de la fiction moderne ; il offre un changement rare et bienvenu par rapport aux romans d’aujourd’hui, écrits pour le grand écran et dont les intrigues souvent tirées par les cheveux. Il s’agit d’une satire sous sa forme la plus pure. Dans des mains moins douées – Lipsyte possède la dextérité syntaxique d’un neurochirurgien de haut vol – Demande, et tu recevras aurait facilement pu être un nouveau roman à la mode bourré à craquer d’allusions ennuyeuses sur ce qui nous tourmente : l’économie, la guerre en Irak, la futilité « fin de siècle » de tout cela. Mais avec une réussite enviable, Lipsyte parvient à restituer la vie de Milo de façon si plausible et avec une plume si assurée que les développements les plus fous du roman semblent aussi inévitables que crédibles. Lipsyte ne cherche pas à être pertinent à tout prix, mais il n’est pourtant pas loin de parodier les romanciers qui en font leur marque de fabrique. Finalement, lorsque le fils illégitime de Purdy – un vétéran meurtri de la guerre en Irak – entre en scène, il sert un but. Il n’est pas l’appendice artificiel et gratuit débité dans des dizaines de romans actuels.

Demande, et tu recevras n’est à aucun titre un roman conventionnel. Pour Lipsyte, qui enseigne la création littéraire à Columbia, la  « médiocre université » n’est qu’un laboratoire fétide, où les jeunes insipides et aimables de l’Amérique deviennent des monstres. invite à la comparaison avec les meilleures œuvres du genre, y compris Un rôle qui me convient, de Richard Russo (1997).

On referme Demande, et tu recevras avec l’angoissant sentiment de perte que seules les meilleures lectures peuvent engendrer. Si Milo ne trouve pas exactement la rédemption – Lipsyte est un écrivain trop doué pour donner dans la rédemption –, cela n’a pas vraiment d’importance. Milo émerge de ces pages comme quelque chose de plus grand qu’un spécimen vieillissant et disgracieux de cette époque sinistre. Il détient ce qui tend à manquer aux masses : une capacité débilitante – non, paralysante – de conscience de soi. De plus, il a généralement raison sur des sujets que l’on nous apprend à considérer comme offensants. Sam Lipsyte n’est rien d’autre que l’Evelyn Waugh de notre temps – en considérablement plus drôle.

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