DU SANG
SUR LES MAINS
MATT KINDT
« Je passe parfois des années à créer quelque chose que vous pouvez lire en un week-end, et je veux être sûr que même si vous pouvez l’avaler d’une traite, vous n’en tirerez pas tout. Vous devrez passer un peu plus de temps avec. Et c’est amusant… enfin… j’espère. »
Matt Kindt

LE DÉMON S’EST-IL EMPARÉ DE LA VILLE ?

À Diablerouge, à la frontière avec le Canada, dans les années 1960, le célèbre Inspecteur Gould se trouve confronté à une vague de criminels singuliers sévissant dans sa ville : une voleuse de chaises proustiennes, un pickpocket amnésique, un don juan aux mille visages… Saura-t-il résoudre toutes ces affaires ? Décèlera-t-il les liens entre elles ? Comprendra-t-il que, dans l’ombre, un être diabolique arme patiemment un piège destiné à l’anéantir, lui et ses idéaux?

Planche

Matt Kindt, auteur des magnifiques Super Spy et L’histoire secrète du géant, porte un regard lucide et plein d’empathie sur des criminels qui, à travers leurs méfaits, cherchent davantage un sens à la vie qu’à s’enrichir. Roman graphique machiavélique et irrésistible jeu de piste livrant une réflexion sur l’art et la morale, Du sang sur les mains doit autant à Usual Suspects et Memento qu’à Sherlock.

DU SANG SUR LES MAINS
de Matt KINDT

« Mais qui êtes-vous pour décider de ce qui est mauvais ou non pou moi ? »
Du Sang sur les Mains.

BIOGRAPHIE

Matt Kindt (né en 1973) écrit des bandes dessinées depuis toujours. Petit génie du storytelling, scénariste prolifique ancré dans la pop-culture, il a publié de nombreux romans graphiques très remarqués, dont MIND MGMT, une exceptionnelle série sur des agents secrets dotés de super-pouvoirs acclamée par la critique et les lecteurs (à paraître chez Monsieur Toussaint Louverture).

Portrait de Matt Kindt
Portrait de Matt Kindt

Se réclamant écrivain avant tout, Matt Kindt est aussi un dessinateur confirmé dont le trait minimaliste, les aquarelles et les vrais-faux collages sont immédiatement reconnaissables. C’est un artiste cosmopolite, le parfait croisement entre un imaginaire américain et le style européen.

Entre récits d’espionnage revus et corrigés, polar existentiel et hommage, cet auteur aussi exigeant qu’ambitieux bâtit livre après livre une œuvre unique, ludique, inventive et terriblement moderne.

DU SANG SUR LES MAINS
de Matt KINDT

« Du sang sur les mains est un polar magistralement pensé, chacune de ses intrigues fusionnant en un instant de narration où tout est lié. »
— Los Angeles Times

À ÉTALER PARTOUT SES BANDES DESSINÉES, ON FINIT PAR DORMIR DEDANS.
PAR MATT KINDT

J’ai le meilleur travail du monde. La plupart des gens qui sont heureux dans leur métier disent ça. Mais je le dis pour de vrai. J’écris et je dessine des bandes dessinées à longueur de journée, chaque jour. Généralement, je suis en pyjama ou en short avec des claquettes aux pieds. Je me lave et m’habille en début d’après-midi, lorsque je dois aller chercher ma fille à l’école. Avant ça, je bois du café assis dans mon atelier et je rêvasse en pensant à des histoires ou à des dessins tout en fixant le jardin par la fenêtre. Honnêtement, y’a pas de meilleur travail si vous aimez écrire et dessiner.

Mais voilà mon problème. Il y a cette phrase qui dit que si l’on fait ce que l’on aime on ne travaillera pas une journée dans sa vie. Et tout ça c’est vrai. Mais voilà ce qu’on ne vous dit pas. Si vous vivez, respirez et pensez bandes dessinées, romans graphiques et narration toute la journée, quelque chose change. Je ne peux plus regarder un film sans analyser sa structure et remettre en question les décisions prises par les protagonistes. Je ne peux pas lire un roman sans songer à la manière dont l’auteur a construit son déroulement. Il a commencé par une idée générale et bâti au fur et à mesure ? Ou en partant de la fin ? Pourquoi les chapitres sont si long ? Ou si court ? Pourquoi faut-il passer la moitié du livre avant que tout ça devienne intéressant ? C’était fait exprès ? Combien de lecteurs ont abandonné avant d’arriver à cette fin géniale ?

Et pour moi, lire des bandes dessinées se passe un peu comme ça : Pourquoi c’est si petit ? Mais c’est quoi cet espace énorme entre les cases ? Ils ont utilisé quoi comme pinceaux ? Et comme papier ? Ils ont mis combien de temps pour finir ? Pourquoi autant ? Je n’ai mis que vingt minutes à lire ce qu’ils ont réalisé en une année de travail acharné. Il y aurait dû y avoir une case en plus dans cette scène. Pourquoi avoir mis autant de pages blanches ? Ils n’ont pas compris que ça ne ralentit pas l’histoire mais que ça produit l’effet inverse ? Peut-être qu’ils voulaient l’accélérer ?

Je ne sais pas tout à fait quand, mais au cours des dix dernières années, j’ai arrêté d’être diverti par le genre que j’aime éperdument. C’est mon frère, à l’origine, qui m’a fait aimer la bande dessinée. C’était ce genre de grand frère qui revient des courses avec un numéro des X-men ou des Teen Titans et j’étais simplement curieux. Alors j’ai voulu lire des bandes dessinées. Une fois, pour m’abonner à Daredevil et Spider Man, j’ai même pleuré pour que notre mère l’oblige à découper un coupon de souscription à l’arrière d’un de ses comics. Mon frère est un peu maniaque et il n’a jamais oublié. Je lui ai fait découper un de ses précieux comics… Il les rangeait soigneusement par numéro sur une étagère dans son placard. Et moi, je les étalais sur mon lit pour les lire et, trop fatigué pour les ranger, je m’endormais. Je me réveillais le matin avec une bande dessinée inévitablement collée à ma peau moite. Ça rendait mon frère dingue.

Planche de Du Sang sur les Mains

Je me souviens à l’époque me réveiller très tôt les samedis matin pour regarder les dessins animés, bien avant qu’ils soient tous disponibles n’importe quand à la demande. Je me rappelle avoir espéré ne pas mourir avant d’avoir vu Le Retour du Jedi et de savoir ce qui était arrivé à Han Solo. Je voulais juste connaître la suite de l’histoire. J’aimais ces personnages. Qu’allait-il leur arriver ?!

Et puis je me souviens avoir lu Eightball de Dan Clowes début des années 1990 lors d’un road trip avec mon frère et avoir été époustouflé. Il ne m’a pas simplement diverti, il m’a inspiré. C’était… ce que je voulais faire dans la vie. C’est le pouvoir de la bande dessinée ! Elle peut tout faire. Et c’est là que tout a changé. J’ai arrêté de lire pour m’amuser, j’ai arrêté de me laisser entraîner dans des mondes imaginaires et de m’échapper dans d’autres réalités. J’ai arrêté d’être emporté par les émotions que provoquent les films. J’ai arrêté d’être diverti.

J’ai l’air de me plaindre. Mais ce n’est pas le cas, c’est plutôt une observation. J’ai bel et bien le meilleur travail qui puisse exister sur cette Terre. Je peux créer des mondes, des personnages et des livres qui, si j’arrivais encore à les ouvrir lorsque je les ai terminés, seraient mes livres préférés. Mais qu’importe, c’est ce qui arrive aujourd’hui qui est intéressant. Je ne peux pas plus savourer mes livres que ceux des autres, mais les lecteurs eux, m’en parlent. Je reçois des courriers, des mails et je ne les lis pas pour faire gonfler mon ego. Ce que j’aime lorsque je lis tous ces messages, c’est la passion générale qu’ils ont pour la bande dessinée. Ils me rappellent ce qui m’a poussé à en lire. Vous aimez les espions ? Moi aussi ! Les complots ? Oh que oui ! Les crimes étranges et les phénomènes inexpliqués ? Bien sûr ! Pareil pour moi ! J’adore tout ça.

En fait, même si devenir un auteur a tué ma capacité à apprécier le genre que j’aime tellement… je me rend compte que pour qu’un enfant puisse s’endormir sur une pile de bandes dessinées, quelqu’un devait créer ses bandes dessinées. Des scénaristes et des illustrateurs ont travaillé dans leurs ateliers… fixant l’extérieur par la fenêtre et rêvassant pour que je puisse désespérément essayer de rester éveiller pour terminer leur dernier numéro. Leur travail passionné est devenu le mien. Je ne lis plus de bandes dessinées pour m’amuser. Mais je rends dingue ma femme et ma fille… en leur racontant des histoires, en leur parlant de nouvelles idées ou de nouveaux personnages comme si j’avais encore dix ans. Et pour tout ça, je serai toujours fier et heureux d’en écrire.

Le nouveau roman graphique de Matt Kindt, Du sang sur les mains : De l’art subtil des crimes étranges, sort le 18 janvier 2018 chez Monsieur Toussaint Louverture.

DU SANG SUR LES MAINS
de Matt KINDT

« Vous êtes une machine. Une machine bien huilée. Marche… Arrêt… Bien… Mal… Mais où est votre cœur dans tout cela ? »
Du Sang sur les Mains

CRITIQUE DE DU SANG SUR LES MAINS
NPR BOOKS

Matt Kindt est un conteur né, un artiste du storytelling, qui maîtrise tellement ses dons que ses romans graphiques révèlent à chaque fois, et sans en avoir l’air, le potentiel de la bande dessinée.

Avec sa dernière création, le dense et sournoisement existentiel Du Sang sur les mains, il a mis sur pied une histoire que seule une bande dessinée pouvait raconter, remplie de puzzles et d’énigmes qui ne sont possibles que grâce au jeu entre l’image et le texte (lui parle des « effets magiques » produit par l’addition des deux).

Pour construire ce monde où un flic star, l’inspecteur Gould, détient le record d’arrestation, Kindt mêle coupures de journaux, ébauches, couvertures de livres dans une sorte de kaléidoscope pulp et polardeux.

Si ce que je vous raconte vous donne l’impression qu’il s’agit d’un exercice de style un peu fade vous vous trompez, comprenez que Du Sang sur les mains est un polar avec un véritable cœur qui bat. Plusieurs même, puisque le livre consiste en une série d’histoires reliées les unes aux autres et racontées du point de vue de différents individus plus ou moins néfastes, agissant tous dans la ville de Diablerouge.

Planche de Du Sang sur les Mains

En dire plus sur ces interconnexions révélerait la manipulation au long cours qu’opère Kindt sur le lecteur. On peut seulement signaler que chaque personnage rencontré – de la jeune femme qui vole compulsivement n’importe quelle chaise, au marchand d’art qui découpe chaque peinture hors de prix en minuscules fragments – joue un rôle au sein d’une histoire plus vaste, et que chaque petit détail extravagant que Kindt distille tout au long de l’ouvrage prendra parfaitement place dans un ensemble bien plus grand. L’ouvrage est ambitieux à ce point-là.

Et tout ça, sans pourtant se prendre trop au sérieux. Raymond Carver a dit qu’une histoire de détective privé était une tragédie avec une fin heureuse, il s’agirait là du plaisir du genre, de sa nature ludique, qui fait appel à l’intellect, et historiquement aux intellectuels (Ludwig Wittgenstein et Gerstrude Stein étaient de grands amateurs de romans noirs.)

Plus récemment, des écrivains comme Don DeLillo, Paul Auster et David Mamet ont utilisé les codes du polar pour s'attaquer aux grandes questions concernant la loi, la société et le remords. Kindt se place directement dans cette tradition en transformant, par exemple, une scène d'interrogatoire qui traverse le livre en un dialogue philosophique sur la nature du crime lui-même. Kindt représente cette scène avec seulement des mots flottants dans des cases noires, il parvient ainsi à garder l'identité du suspect interrogé secrète jusqu'à la révélation finale. Nous savons que c'est l'un des personnages que nous avons rencontrés au cours du livre, et si on est attentif, on peut repérer les indices laissés par Kindt tout au long du livre.

Il faut un bon moment pour que les fragments de l'histoire de Kindt se réunissent, la série de révélations clés exigera sans doute du lecteur, sauf le plus assidu, qu’il replonge dans le livre pour mieux en saisir tous les ressorts. Et lorsque Kindt achève la construction méticuleuse de son piège, Du Sang sur les mains se referme sur le lecteur d'une manière impitoyable, irrévocable et entièrement satisfaisante.

DU SANG SUR LES MAINS
de Matt KINDT

« Matt Kindt repousse toujours plus loin ses limites et celles du comics. C’est un explorateur solitaire dans une jungle tachée d’encre et Du sang sur les mains est sans doute son œuvre la plus envoûtante et stimulante à ce jour. » — Jeff Lemire

Entretien de
Matt Kindt avec le
Los Angeles Times
Par Noel Murray

En à peine plus de 10 ans dans le métier, le scénariste et illustrateur Matt Kindt est devenu l’un des auteurs les plus prometteurs de l’industrie, depuis quelque temps les éditeurs se l’arrachent, chacun voulant publier son travail.

La série de Matt Kindt chez Dark Horse, MIND MGMT (à paraître chez Monsieur Toussaint Louverture) a connu un large succès auprès du public et a permis à Matt de gagner la reconnaissance de ses pairs qui ont fait les éloges de cette histoire haletante et tordue d’espions aux pouvoirs psychiques. Pour DC Comics, Kindt a travaillé sur des séries de super-héros décalés tels que My Greatest Adventure ou Frankenstein: Agent of S.H.A.D.E., Justice League America et Spider-Man: Marvel Knights. Il écrit aussi la série Unity, et a fait un épisode de la BD Star Wars. Il a également collaboré avec Jeff Lemire sur sa série chez Vertigo Sweet Tooth (publié chez Urban Comics en France), il a participé à la conception de Lost Girls d’Alan Moore, travail pour lequel il a été sélectionné aux Eisner Award et gagné un Harvey Award.

Il sort aujourd’hui un roman graphique appelé Du sang sur les mains : De l’art subtil des crimes étranges, mettant en scène un détective obsessionnel, dans la veine d’un Dick Tracy essayant de trouver ce qui relie entre eux des crimes inhabituels.

À l’instar de l’ouvrage qui l’a révélé Super Spy (publié en 2008 chez Futuropolis), Du sang sur les mains est une série d’histoires interconnectés mettant en scène plusieurs personnages, représentés de différentes manières qui s’entremêlent afin de nous amener à quelque chose de plus profond. C’est une histoire d’énigmes, souvent drôle, mais il s’agit aussi d’une méditation sur la justice, sa signification, la morale, l’art et ce qu’on fait de ses œuvres.

Matt Kindt a accepté de répondre à quelques questions au sujet de son nouveau livre, de MIND MGMT et de ce qui le motive ou l’inspire.

Portrait de Matt Kindt
Matt Kindt lorsqu'il travaillait pour DC Comics

Los Angeles Times : Certains auteurs de bande dessinée disent que leurs histoires leur viennent d’une seule image ou scène qui reste figée dans leur esprit. C’est ce qui s’est passé avec Du sang sur les mains ?

Matt Kindt : La plupart de mes livres viennent d’un panel très varié d’idées. C’est juste des pensées au hasard et des listes. Du sang sur les mains est une idée qui me trotte dans la tête depuis un cours d’éducation civique en quatrième. J’étais assis en classe, je regardais par la fenêtre, je m’ennuyais et j’ai alors imaginé que je jetais une pièce par cette fenêtre. Et si cette pièce était ensuite ramassée dans la rue par quelqu’un qui l’utilisait pour passer un coup de fil, déclenchant une autre série d’événements liés les uns aux autres qui mènent à sauver la vie d’une personne. J’ai essayé de nombreuses fois de produire un livre basé sur cette idée, mais je n’y étais pas arrivé jusque-là. Je pense que c’est tout à la fin de la création du livre que je me suis rendu compte d’où ces idées prenaient vraiment leur source. Je cherche toujours des idées au sujet de crimes sans victime ou de crimes parfaits car je suis le genre de personne qui fait tout en suivant les règles et cette idée de commettre un crime qui n’en est pas vraiment un m’a toujours intéressée.

LAT : Je me demandais si vous vous perceviez vous-même autant comme un écrivain que comme un dessinateur ?

MK : Je me vois comme un écrivain/artiste, dans cet ordre. L’histoire, pour moi, vient toujours en premier, elle dicte l’art, la direction – pas seulement ce qui est dessiné, mais comment ça doit l’être et comment ça doit être présenté, conçu. Quand je fais les deux [une grande partie du travail de Matt Kindt est aussi d’être scénariste], c’est comme si je collaborais avec moi-même, réagissant à l’histoire que j’ai écrite tout en la dessinant, l’enrichissant, l’étendant à chaque étape du processus. Il arrive qu’une image surgisse dans mon esprit et je bâtis ensuite l’histoire ou un morceau d’histoire autour, mais la plupart du temps c’est l’inverse.

LAT : L’inspiration de Dick Tracy était-elle dans le livre dès le début, ou est-elle arrivée plus tard ? (L’inspecteur Gould doit d’ailleurs son nom au créateur de Dick Tracy, Chester Gould)

MK : C’était là dès le début. J’écrivais ce personnage de détective inflexible, ce que je n’avais encore jamais fait de cette manière, alors j’y suis allé à fond. Depuis l’enfance j’ai toujours adoré Dick Tracy, alors ce type de personnage et cette esthétique c’est quelque chose qui m’est resté. Des gadgets, des meurtres à résoudre et une violence crue… Comment ne pas aimer ça ?

LAT : Du sang sur les mains possède une structure en apparence simple mais finalement diablement complexe, de sorte que chaque personnage possède sa propre histoire qui ne révèle que progressivement ses connexions avec les autres. L’intrigue était-elle complètement rédigée dès le départ ou s’agissait-il d’une simple ligne directrice dont les éléments se sont imbriqués au fur et à mesure de la création du livre ?

MK : Avec Super Spy, mon précédent livre, j’avais une idée grossière de ce qui devait arriver aux personnages, mais je ne voyais pas comment lier leurs histoires avant d’en avoir créé la moitié. Pour Du sang sur les mains, je n’ai pas voulu repartir comme ça. Cependant sur mon premier jet, je ne savais vraiment pas comment faire. Mais une fois l’ensemble des pièces créées, il a été facile de tout réorganiser pour faire fonctionner l’ensemble. J’ai débuté avec les crimes que je voulais que les personnages commettent — dont les thèmes m’intéressent —, ceux-là étaient établis. Ensuite, il suffisait d’arranger ou d’altérer chaque chose pour qu’elle s’insère parfaitement dans l’ensemble.

LAT : Et pour MIND MGMT ? Se dirige-t-on vers une fin déjà prévue ?

MK : Oui, je travaille d’une manière assez similaire, car je sais vers où j’emmène chaque personnage, mais la matière qui les lie tous est délibérément lâche. D’abord, pour que je ne me lasse pas, mais aussi pour me laisser le champ libre au cas où je trouve de meilleures idées au fur et à mesure. C’est un projet qui s’étale sur trois ans, j’ai bien conscience que je ne serai pas tout à fait la même personne entre le moment où j’ai commencé la série et celui où j’arriverai à la fin. Je me réserve le droit de changer entre-temps.

LAT : Pourquoi écrire dans les marges de chaque page sur MIND MGMT ?

MK : Trop d’idées. Et honnêtement, j’ai tendance à m’ennuyer facilement avec les livres et les comics. Je m’ennuie en les écrivant et en les lisant. Alors, en tant qu’auteur, j’essaie de relever des défis, de créer des choses qui sont spécifiques à la page tout en essayant de raconter une histoire plus large. Chaque mois, c’est difficile et une partie de moi déteste le faire. Mais je pense que le sens supplémentaire et l’aspect ludique qui s’en dégage valent le coup. Je passe beaucoup beaucoup de temps, des années parfois, à créer quelque chose que vous pouvez lire en un week-end et je veux être sûr que même si vous pouvez le lire d’un coup, vous n’en tirerez pas tout. Vous devrez passer un peu plus de temps avec. Et c’est amusant, enfin, j’espère.

Dans la tête de Matt Kindt ?
Dans la tête de Matt Kindt ?

LAT : Presque toutes les œuvres dont vous êtes le créateur semblent être profondément philosophiques : ce sont des histoires de genres menées par un débat d’idées et de l’introspection bien plus que par l’action. Est-ce que ça représente bien ce qui lie vos livres ou voyez-vous quelque chose d’autre ?

MK : J’aime que mes livres soient « à propos » de quelque chose, mais honnêtement je déteste les livres qui le revendiquent ouvertement. Parlez-en, mais faites que ce soit divertissant. Quelque chose d’intéressant à lire dont le propos se mettra en place tout seul. Je ne sais vraiment pas de quoi parlent mes livres avant de commencer à répondre à des questions à leur sujet quand ils sont terminés. J’essaie de penser à un scénario divertissant, ce qui finit par l’inscrire dans un genre : crime, espionnage, pouvoir psychiques, etc. Puis je tente d’imaginer dans quelle mesure une personne ordinaire réagirait face à ce scénario. La philosophie arrive naturellement ensuite et elle se mêle à ce que le personnage principal pense. Évidemment j’ai des croyances bien à moi, des avis sur certaines choses, mais je ne les insère pas forcément dans mes livres. Dans les pages qui séparent les chapitres de Du sang sur les mains, j’ai porté une attention particulière à ça dans le dialogue entre les deux personnages. Deux points de vue s’opposent et je voulais que chacun ait la même porté, de façon à ce que le lecteur ne pense pas que je penche pour l’un ou l’autre. Je déteste les livres qui mettent en scène un personnage prête-nom qui véhicule l’unique point de vue de l’auteur. Construisez deux êtres solides aux consciences diamétralement opposés et laissez-les régler ça entre eux, ça donnera quelque chose de bien plus intéressant.

LAT : J’ai lu que deux des bandes dessinées qui vous ont attirés très tôt sont l’arc narratif de Frank Miller sur Daredevil et Eightball de Dan Clowes (publié en France chez Cornélius), ce qui semble logique quand on connaît les sujets de vos livres et la manière dont vous les concevez. Les différents styles de dessins utilisés et la composition ressemblent à ceux de Clowes dans Ice Haven ou dans Le rayon de la mort. Pour vous quelles sont les autres œuvres fondatrices ? Vous lisez quoi en ce moment ?

MK : Je lis en fait plus de romans et de nouvelles. Pour moi les bandes dessinées sont ce qui m’a donné envie plus jeune de faire ce métier, mais en vieillissant je trouve de moins en moins d’inspiration dans les BD actuelles et je trouve de quoi à nourrir cette inspiration dans d’autres supports. Je pense aussi que la BD peut être un média ayant facilement tendance à être assez incestueux, alors j’essaie d’y amener quelque chose nouveau. J’ai enfin fini de lire tout John Le Carré, et je suis vraiment heureux d’avoir pris le temps de le faire. Je suis même content de l’avoir lu après avoir fait Super Spy, car je lui aurais tout volé sinon ! Concernant les comics, j’ai vraiment apprécié The Sixth Gun et Black Beetle (tous deux publiés chez Urban Comics). Pour moi, en œuvre fondatrice, il y a sans conteste Cages de Dave McKean (publié chez Delcourt), mais je pense aussi All Star Superman de Grant Morrison et Frank Quitely qui est une de mes BD préféré. Et bien sûr tout ce qu’a fait Clowes.

LAT : Vous avez travaillé avec de nombreux éditeurs : Top Shelf, Dark Horse, DC et maintenant First Second (éditeur original de Du sang sur les mains). Vous proposez beaucoup vos travaux aux éditeurs ou ces derniers viennent vous demander si vous avez des projets qui pourraient leur convenir ?

MK : Les deux, j’essaie de trouver le meilleur éditeur pour chaque projet. Je n’ai eu que des expériences positives et apparemment je n’ai aucune loyauté. J’ai trop d’histoires à raconter avant de mourir, donc j’ai besoin de l’aide chacun d’entre eux.

LAT : Vous avez produit des séries pour DC et Dark Horse, mais aussi des romans graphiques complets comme Du sang sur les mains. Vous avez une préférence ?

MK : La majorité de ma carrière s’est bâtie sur des œuvres comme Du sang sur les mains. C’est avec ça que j’ai commencé et ce que je fais depuis toujours. Une série mensuelle comme Mind MGMT m’a vraiment enthousiasmé, mais c’est tellement difficile de sortir un numéro chaque mois. Avec un roman graphique, on s’assoit et on travaille du début à la fin, on le lit, on change des choses, on en améliore d’autres jusqu’à ce que ce soit parfait. Vous pouvez ajouter des pages ou en enlever au besoin, le nombre ne compte pas vraiment. Avec une publication mensuelle, c’est plutôt comme marcher sur un câble, sans filet en dessous. Vous ne pouvez pas faire d’erreur. Ce doit être parfait, en 24 pages, et on ne peut ni en enlever, ni en ajouter. C’est un travail d’orfèvre permanent. Je ne sais pas combien de temps je pourrai supporter ça, mais on verra bien. Si je fais une dépression nerveuse je devrais sans doute retourner au roman graphique.

Planche de Du Sang sur les Mains

Noel Murray est un critique nommé aux Eisner Awards, il écrit à propos de la bande dessinée, de la télévision, de la musique et des films pour le A.V. Club et pour le Los Angeles Times.

DU SANG SUR LES MAINS
de Matt KINDT

« Le bien et le mal sont des notions qui varient selon la société dans laquelle nous vivons. Selon l'époque et le climat politique dans lesquels nous sommes nés. C'est mouvant. »
— Du Sang sur les Mains

BIBLIOGRAPHIE
de Matt KINDT


PARU EN FRANÇAIS
EN TANT QU’AUTEUR ET ILLUSTRATEUR


MIND MGMT, Monsieur Toussaint Louverture, 2020.
L’histoire secrète du géant, Futuropolis, 2011.
Super Spy, Futuropolis, 2008.
2 Sœurs : un roman d’espionnage, Rackham, 2005.


EN TANT QUE SCÉNARISTE

Poppy! et le lagon perdu, Gallimard, 2017.
Star Wars: Icones Vol. 4, Delcourt, 2017.
Suicide Squad Vol. 4, Urban comics, 2017.
Rai , Bliss Comics, 2016-2017.
Ninjak, Bliss Comics, 2016-2017.
Divinity , Bliss Comics, 2016-2017.
X-O Manowar, Bliss Comics, 2017.
The Valiant, Bliss Comics, 2016.
Justice League Vol. 4, Urban Comics, 2014.
Spider-Man : 99 problèmes, Panini Comics, 2014.