Préface imaginaire de Theo Hakola

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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P R É F A C E   I M A G I N A I R E
[PUBLIÉE EN 2009 DANS COLLECTION IRRAISONNÉE
DE PRÉFACES À DES LIVRES FÉTICHES
PUBLIÉ
PAR LES ÉDITIONS INTERVALLES]

PAR THEO HAKOLA

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Theo Hakola, né à Spokane (États-Unis) en 1954, est un artiste chanteur, musicien, homme de théâtre et écrivain américain travaillant et résidant en France depuis la fin des années 1970. 

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J’étais à cheval... À l’époque, les voitures étaient encore dépourvues de ceintures de sécurité et un garçon pouvait emprunter un cheval et partir en promenade à cru et sans équipements. Ce jour-là, une bande de joyeux lurons avait pris position sur la plage où je galopais et, lorsque je me suis approché d’eux, ils m’ont gentiment proposé un verre de jus de fruit, du Kool-Aid. Il faisait chaud. J’avais soif. J’ai bu...

Jadis, un jeune Américain révolté par les cartes que lui avait distribuées le destin pouvait rêver de « s’enfuir avec le cirque » si jamais une troupe passait dans le coin. Mais pas en 1964. Et pas dans mon coin. En revanche, il y avait les Merry Pranksters de Ken Kesey qui passaient par l’immense plage du Pacifique à Neskowin alors que ma famille fracassée y commettait une tentative de vacances. À bord du Furthur, un car de ramassage de 1937 reconverti en trait d’union roulant entre les beatniks et le psychédélisme – entre Sur la route et The Grateful Dead –, les Pranksters ne ressemblaient à rien que personne n’avait jamais vu. Et moi, en cet été 1964, j’y voyais avant tout une famille bien plus attrayante que la mienne. (J’apprendrais plus tard qu’ils revenaient alors de New York où Kesey – auteur déjà célèbre pour son Vol au-dessus d’un nid de coucou – avait dû se rendre pour la sortie de son deuxième roman.)

Ma dernière vision de cette plage a été celle de Deenut, un superbe appaloosa à la robe tacheté dont chaque flanc était maintenant coloré en étoile fluorescente : rose, pourpre, vert, jaune... C’était beau ! Beau à pleurer, mais je me suis dit que je ne pourrais jamais rendre ce cheval dans cet état ! Alors je me suis couché sur le toit aménagé et sonorisé de ce bus et me suis réveillé, aux anges, en Californie... où Ken, qui était très gentil, m’a demandé si j’avais bu du jus de fruit, la veille.

« Oui, ai-je répondu.
Il a secoué la tête.
— Qui est le con qui... Neal !
— Ça va, c’était quand même pas de la gnôle ! gémissait ce dernier. Tu vois, Ken, il y avait un cheval. La clef de cette histoire, c’est ce cheval. Puis le gosse, tu vois, puis... Mince ! Au Mexique, on dit qu’un cheval...»
Il était gentil, Neal, lui aussi, mais il ne pouvait pas arrêter de parler.
« Oh, putain...», soupirait Ken en posant sa grosse patte sur mon épaule. Avec ses cheveux tire-bouchonnant sur les côtés et plutôt absents au sommet de son crâne, il me faisait l’effet d’un clown, un Bozo doté d’un physique de demi de mêlée.
« T’as quel âge ? m’a-t-il demandé.
— Douze ans, lui ai-je menti.
Jeee-sus... On va te...
— Je veux rester avec vous.
— C’est pas le cirque, cette histoire.
— C’est quoi, alors ?
— C’est une fête, m’a répondu Ken, une fête d’adultes, nonobstant la présence de ce nase de Neal. Mais lui, il ressemble à un adulte alors, pour l’instant, on le garde. On le laisse même conduire le bus, tandis que toi, on va te ramener avant de se faire arrêter pour kidnapping, et... Tu diras que tu t’es perdu, d’accord ? Pour le reste, tu veux bien ne rien dire à personne ? Enfin, attends au moins une douzaine d’années, d’accord ?
— D’accord », lui ai-je dit.

Puis j’ai attendu 44 ans. Je ne sais pas exactement pourquoi – peut-être parce que cette rencontre invraisemblable est devenue dans mon esprit quelque chose de sacré. J’avais vite perdu la foi dans laquelle j’avais grandi, mais j’avais au moins ça – le souvenir de Kesey et sa bande et son bus, sans parler de Neal Cassady, celui de Kerouac. Vers seize ans j’ai lu Vol au-dessus d’un nid de coucou, ma première rencontre avec un vrai roman – mieux qu’un bon début, plutôt un miracle. Quant aux exploits des Merry Pranksters tels que Tom Wolf les racontera dans Acid Test ; quant à toute cette culture de drogués hirsutes, mis à part la musique qui en sortait, cela finissait par me sembler plutôt futile.
Ce qu’on ne dirait pas du deuxième roman de Kesey : Et quelquefois j’ai comme une grande idée, roman au titre tiré d’une chanson de Leadbelly, Goodnight, Irene...

Quelquefois j’habite à la campagne
Quelquefois c’est en ville que je vis
Et quelquefois j’ai comme une grande idée
De me noyer dans la rivière aussi

Et roman sans grand lien avec la révolution contre-culturelle de son auteur. L’ayant relu afin de composer cette préface, je me pose la même question qu’il y a trente ans : comment a-t-il fait ? Le cerveau explosé par un tas de substances hallucinogènes (devenues illicites seulement en 1966), comment a-t-il fait pour pondre un tel monument, et ce, si vite après la publication de son premier tour de force en 1962 ?

C’est une œuvre massive – un roman du grand Nord-Ouest, de forêts, d’une rivière, bien sûr, et des bûcherons. De la nature belle et violente, assassine et assassinée. De l’individualisme têtu et libertaire (pour ne pas dire foutu et réactionnaire) face à l’action collective, celle des syndicats notamment. C’est la saga des Stamper, une famille coulée dans le moule du vieil Ouest contraint à faire face à l’Amérique nouvelle, à l’Amérique domptée. Une famille masculine où la place de la femme n’est pas sans rappeler celle de la femme chez Kesey lui-même où l’énergie vitale comme la capacité créatrice sont toujours un truc de mecs, de copains – comme Hunter S. Thompson. Où les Carson McCullers, Toni Morrison, Joyce Carol Oates et compagnie évoluent dans un univers parallèle, voire insoupçonné.

Passé ce bémol – banal, mais éternellement irritant – nous avons toujours cette plume miraculeuse, cette histoire où le point de vue, comme le moment raconté peut changer au détour d’une phrase. La prouesse insensée de l’auteur est de pouvoir exécuter ces virages sans perdre le lecteur. Par son souffle, ce livre, jamais publié en français, vole à côté de ceux des grands Russes du XIXe siècle et a le droit de tutoyer Sous le volcan, même si l’auteur lui-même ne s’imaginait jamais à de telles hauteurs.

Et même si l’auteur, tel Lowry après son chef d’œuvre, n’a jamais pu atteindre à nouveau de telles hauteurs... Grand lutteur universitaire presque qualifié pour l’équipe olympique, Ken Kesey expliquera son manque de productivité après 1964 par l’épuisement, se comparant à un lanceur de baseball qui n’a plus rien dans le bras après avoir tout donné dans deux matchs sans faute consécutifs. Il n’avait que vingt-huit ans lors de la publication de Et quelquefois j’ai comme une grande idée, a mené une vie haute en couleurs jusqu’à sa mort en 2001, mais... plus rien dans la plume. Il faut peut-être lire ce roman pour comprendre pourquoi.

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M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E