Les jeux de la déconstruction dans le corps de la ville / dans la ville du corps

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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L E S   J E U X   D E   L A
D É C O N S T R U C T I O N
D A N S   L E   C O R P S  D E   L A   V I L L E /
D A N S   L A   V I L L E    D U   C O R P S

PAR JURATE CERSKUTE

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[Cet article est le résumé d'un thèse
traduit du lituanien par Margarita Le Borgne.]

Ricardas Gavelis (1950–2002) – physicien de formation, citadin dans l’âme, avait la vocation de devenir écrivain, le regard d’un scénariste et des allures d’aristocrate.

Gavelis fait figure d’exception dans la littérature lituanienne, notamment par son parcours atypique : il a quitté sa blouse de physicien pour la plume de l’écrivain. Bon vivant, il aimait les bonnes choses et les bonnes boissons, il cohabitait avec le désespoir, ses démons et la mort ; il adorait aussi le poker et le blues.

Gavelis était l’un des plus brillants, des plus extravagants et des plus controversés écrivains de l’époque de la Renaissance de l’Indépendance. Ses œuvres sont construites selon une logique très rigoureuse, elles sont volontairement provocatrices et anti-romantiques. Il y a affirmé  son indépendance et son authenticité en tant qu’auteur. Sa mort soudaine, en 2002, a ouvert un véritable trou noir dans la littérature lituanienne qui a perdu un grand artiste, un critique exigeant, polémique et provocateur. Quant à Vilnius, elle a perdu l’un de ses chroniqueurs les plus visionnaires et les plus impitoyables.

Pendant la chute du système soviétique, Gavelis fut le premier à porter un regard critique sur les actualités d’alors. Son œuvre était le reflet cruel et vif des événements de l’époque : le système soviétique se fissurait, l’URSS se disloquait petit à petit, le Mouvement de l’Indépendance animait les esprits. Les changements sociaux et culturels étaient palpables, on essayait de redéfinir l’identité lituanienne. La franchise de Gavelis choquait, appuyait là où ça faisait mal – ce qui ne lui a pas valu l’adhésion des lecteurs ni celle de la critique officielle. Certes, il y eut des admirateurs aussi bien parmi les lecteurs que parmi les critiques, mais à l’époque, il n’a pas été jugé à sa juste valeur. Un poète, Sigitas Geda, a même déclaré que le phénomène nommé « Gavelis » était passé sous le nez du peuple lituanien, qui n’a su ni le saisir ni le comprendre. Indéniablement, Gavelis s’était montré presque trop audacieux, ouvrant au scalpel les plaies de son peuple, tel un chirurgien qui crèverait les abcès d’un malade. Le public lituanien manquait de recul : les événements que décrivait Gavelis dans ses romans étaient ceux que le lecteur était en train de vivre au même moment. Les milieux littéraires n’avaient sans doute pas la capacité qu’avait Gavelis de porter sur la société, ainsi que sur l’actualité, un regard exempt de misérabilisme, de sentimentalisme, de pathos. L’attitude de Gavelis agaçait nombre de personnes, car ses écrits étaient bien loin des traditionnels paysages de campagne, et de la narration réaliste et rurale à laquelle le public était habitué. Les romans de Gavelis ont entrepris une sorte « d’exode rurale » de la littérature lituanienne, qui s’est trouvée du coup plus intellectuelle, et a pu se mesurer à l’échelle européenne. La célèbre phrase de Gavelis « Nous sommes un peuple européen – tâchons de le rester » a retenti pour la première fois en 1989, avant même que la Lituanie ne proclame son indépendance.

Gavelis est né en 1950 à Vilnius dans une famille de scientifiques (son père Vytautas était physicien ; sa mère Vanda, mathématicienne). Il a passé les onze premières années de sa vie, selon ses propres dires, dans une cour morose de la vieille ville, au pied de la porte de l’Aurore. C’était une petite cour bordée d’un côté par l’église de la Sainte Trinité, de l’autre, par un monastère. Cet endroit est entré dans son roman Vilnius Poker où Gavelis le décrit avec les moindres détails : l’église de la Sainte Trinité s’est transformée en cette église désaffectée où est jouée la composition intitulée le « Poker de Vilnius ». La haine que Gavelis voue aux pigeons, ainsi que l’amour indéniable qu’il voue à la vieille ville ont, eux aussi, été engendrés dans cette cour de son enfance.

En 1961, la famille a déménagé à Druskininkai, où Gavelis a eu son baccalauréat avec mention très bien. Il est revenu à Vilnius pour ses études supérieures, est y resta jusqu’à sa mort. Il a effectué de brillantes études dans le domaine de la physique théorique, a travaillé dans une chaire de sciences physiques et de mathématiques. La carrière de Gavelis était prometteuse : en 5 ans, il publia deux thèses, et ses découvertes dans le domaine des conducteurs électriques sont toujours d’actualité.

Cette période d’intense activité au sein de l’Institut des sciences physiques coïncide avec le début de son activité littéraire. En 1973 est publié son premier recueil de nouvelles ; au même moment, Gavelis travaille sur son roman Concerto grosso, jamais publié.

En 1978, Gavelis quitte l’institut des sciences physiques et commence à collaborer dans un magazine de vulgarisation scientifique. En 1980, il rejoint l’équipe des rédacteurs d’un mensuel des arts et de la littérature. A partir de 1992, dès les débuts de la période de l’Indépendance, Gavelis fait partie des journalistes du quotidien « République ».

En 2002, la femme de Gavelis découvre le corps de son mari sans vie. Il a succombé des suites d’un mystérieux « un arrêt cardiaque d’origine indéterminée ».

Le cheminement littéraire de Gavelis s’étend sur un quart de siècle et se scinde en deux étapes assez nettes : avant Vilnius Poker  (1976–1989), et après Vilnius Poker (1989–2002). Autrement dit, avant et après la proclamation de l’Indépendance.

L’œuvre de Gavelis, sa trajectoire et sa destinée, sont indissociables des changements politiques, sociaux et culturels de la Lituanie. Gavelis est un écrivain qui a atteint son apogée au moment où son  pays retrouvait sa liberté. Durant la première partie de sa carrière,  Gavelis s’est fait connaître comme nouvelliste, dramaturge, scénariste. La deuxième moitié de sa vie d’auteur était consacrée aux romans, à sa carrière de journaliste et de critique littéraire. Malgré ces changements, Gavelis sut toujours rester lui-même.

La première période de l’œuvre de Gavelis fut marquée par le soviétisme. En effet, Gavelis a fait des débuts littéraires au moment où la censure et l’asservissement de toute pensée un peu audacieuse étaient les plus féroces. En 1972, le jeune Romas Kalanta s’immole pour protester contre le joug de l’URSS ; la même année, le critique littéraire Vytautas Kubilius publie un article intitulé « Les mystères du talent », qui dévoile la dure réalité de nombreux écrivains lituaniens, contraints à la double personnalité : scribe de la propagande le jour, créateur la nuit. La tension était à son comble. Acculé, le régime décide de paralyser complètement les sphères de la littérature et de la critique lituanienne. Il faudra attendre les années 1980 pour que cet étau se desserre un peu.

Malgré ces obstacles, les débuts littéraires de Gavelis sont bien accueillis : on voit en lui un nouvel auteur de la littérature lituanienne, jeune et intéressant, avec un talent indéniable pour construire « la colonne vertébrale » de ses récits, aux péripéties parfaitement logiques et aux personnages secoués de drames intérieurs. Après la parution de ses deux recueils de nouvelles, Les Intrus (1982) et Les Condamnées (1987), Gavelis a été considéré comme l’instigateur de la prose intellectuelle, si différente de celle à laquelle le public était habitué.

Mis à part les recueils de nouvelles,  Gavelis a écrit trois pièces : Inadaptatus,  en 1976 ; Les Tourbillons, en 1977 ; Le Triumvirat, en 1986. Il a également rédigé plusieurs scénarios de films, mais un seul a été porté à l’écran.  Gavelis disait souvent : « J’ai toujours écrit ce que j’ai voulu écrire, mais je n’ai publié que ce que l’on m’a laissé publier. En 1978, on m’a fermé toutes les portes. Rien de ce que j’ai écrit après 1978 n’a été publié. Pas une seule ligne. Tout est resté enfermé dans mon tiroir».

Ces mots sont confirmés par des notes trouvées dans ses carnets qui attestent aussi que de 1977 à 1981, Gavelis était occupé à écrire Vilnius Poker et sans doute Vilnius Jazz. Par conséquent, Gavelis faisait partie des rares auteurs qui, durant des années de censure soviétique, écrivait « pour son tiroir ». Vilnius Poker est l’un des fruits les plus célèbres de cette absence de publication.


La deuxième période de l’œuvre de Gavelis débute en 1989. C’est pour lui une sorte d’âge d’or. Cette année-là, la Lituanie est en train de vivre de grands changements, le mouvement pour le Renaissance de l’Indépendance gagne en puissance, la censure est abolie, les esprits se libèrent. Cette année-là, la revue « La victoire » publie un roman épistolaire de Gavelis, Les Mémoires d’un jeune homme. La même année, le roman le plus célèbre de Gavelis, Vilnius Poker, voit enfin le jour. En peu de temps, Gavelis, connu surtout comme auteur de nouvelles, devient le plus grand romancier du moment. Cependant, ce bouleversement dans la carrière de l’auteur n’annonce aucun changement brutal de sa manière d’écrire.

Vilnius Poker a fait l’effet d’une bombe littéraire, laissant plusieurs empreintes indélébiles dans la littérature lituanienne :

— une structure romanesque puissante, forgée de multiples versions du même récit

— une vue en coupe du système soviétique

— la définition de l’« homo sovieticus » que Gavelis fut le premier à  conceptualiser

— une façon nouvellement audacieuse de mettre à nu le corps humain par un érotisme destructif

— cette image qui en a blessé et outré plus d’un : celle de Vilnius déchue.


On comprend mieux pourquoi ce roman a pu susciter un tel déferlement de critiques, de la part de la société catholique notamment, mais également une curiosité non mois soutenue de la part des lecteurs des milieux les plus divers. Plusieurs centaines de milliers d’exemplaires furent tirés en deux ans.

Pour la majorité des Lituaniens, le nom  de Gavelis est associé uniquement au titre de Vilnius Poker. Ce roman a provoqué une vraie polémique dans les milieux littéraires, divisant les lecteurs en deux camps opposées : ceux qui aiment Gavelis et ceux qui le détestent. Ce face-à-face a perduré jusqu’à la mort de l’écrivain en 2002… et continue.

Une fois apaisé le tumulte provoqué par la sortie de Vilnius Poker, son auteur a trouvé une sorte de vitesse de croisière dans son travail littéraire : un roman tous les deux ans. Durant la première décennie de l’Indépendance du pays, Gavelis fut l’un des auteurs les plus prolifiques : Vilnius Jazz (ou Le Jazz de Vilnius) est paru en 1993 ; La Dernière génération des habitants de la Terre en 1995 ;  Le Quatuor des illusions perdues en 1997 ;  Les Sept chemins qui mènent au suicide en 1999 ; et, à titre posthume, en 2002, parut son dernier roman La Vie de  Sun-Tzu dans la ville sacrée de Vilnius.

Tous ces romans témoignent d’une qualité bien particulière de l’écriture de Gavelis : sa façon de construire un roman selon une méthode de recherche scientifique : il décrit le milieu dans lequel évolue son personnage (son spécimen), différentes conditions extérieures qui viennent interférer et obligent le spécimen à évoluer, à changer ; les stratégies que le personnage peut mettre en œuvre pour survivre ou résister etc… Il y a aussi les constantes, qui agissent sur le personnage de façon inéluctable : la puissance et la métaphysique de la mort, le mythe de la grandeur de Vilnius, le corps de la ville,  le corps humain et les façons dont il s’exprime, le système politique et social. [...]

Gavelis était un chercheur, et c’est bien du point de vue d’un anthropologue qu’il a analysé non seulement sa ville mais aussi son peuple et les différents systèmes idéologiques que ce peuple a connus. Les travaux littéraires de Gavelis sont particulièrement audacieux, choquants, provocateurs. Ils nous troublent, nous empêchent de nous complaire dans un demi-sommeil confortable, nous obligent à ouvrir les yeux et à chercher à voir, chercher à savoir…
 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E