Les derniers excès d'Exley

Boutique    |   Articles    |    Listes    |   Suggestions   |   Accueil
Nos livres    |   
Newsletter   |   Facebook   |   Contact   |   La belle colère

.

« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

.

L E S   D E R N I E R S
E X C È S   D ’ E X L E Y

PAR PHILIPPE VILLARD
(paru dans L'Express Suisse)

. . . .

En deux livres poignants, cet auteur n’explore rien d’autre que la douleur d’écrire.

Le fait d’écluser plus que de raison et celui de bouffer jusqu’à la boulimie sa platée de vache enragée contribuent-ils à forger un bon écrivain? C’est un peu la problématique que soulève la lecture de Frederick Exley (1929-1993) dans Le Dernier stade de la soif et qu’il explore de nouveau dans À l’épreuve de la faim. Un livre flamboyant et désespéré qu’il est désormais donné de lire en français grâce aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, qui récidivent dans « l’Exleymania ». 

Frederick Exley était un homme d’excès. D’abord, il picolait trop. Ensuite, il était trop sensible. Et c’est sans doute pourquoi il picolait trop. Enfin, il était mentalement instable. Ce qui pourrait aussi expliquer les constats précédents. Mais surtout, Exley cultivait cette sorte de génie littéraire qui emberlificote le lecteur dans une toile de mots et de sentiments qui transforme une potentielle non histoire en un vrai livre. Fi d’autofiction ou d’autobiographie fictive. Frederick Exley raconte ici sans vergogne ses ambitions: devenir un génie littéraire, gagner plein de fric, épouser une belle nana. Tout cela grâce à un talent qui éblouira le monde des lettres.

Mais Exley s’est peut-être aveuglé lui-même. Ses ambitions ont tourné court, et à force de prendre de l’alcool, sa vie, son couple, son art, tout a pris l’eau. Mais son rêve américain ne sent jamais la «lose». Entre le canapé de sa mère, une piaule en Floride, un atelier d’écriture dans une université de l’Iowa et un culte irraisonné pour feu l’écrivain Edmund Wilson, il raconte ici la boucle d’une errance paillarde et autodestructrice. Une dérive nourrie de folie, de sexe, de bibine, de grossièreté, de foirages, de bizarreries, de décalages, d’espérances, d’illusions, de vie quoi ! 

Ce qui captive dans À l’épreuve de la faim (tout comme dans Le Dernier stade de la soif), c’est la capacité de l’auteur à raconter et à se raconter à travers l’histoire du livre qu’il n’écrit pas tout en brossant, dans le glissement constant d’une suite de digressions, le portrait désabusé mais chaleureux d’une Amérique des early seventies encore triomphante. Mais cette Amérique-là où il voit, à New York, Norman Mailer tomber «dans la vulgarité d’un Sinatra littéraire», est encore trop étriquée pour la grande carcasse de cet ours marginal de l’ère critique de l’American way of life. 

Dans À l’épreuve de la faim, Exley continue de se foutre à poil dans un grand strip-tease de l’âme. Un dévoilement impudique et sincère, violent et touchant, désenchanté et vain. Dans sa démesure et sa folie, dans la rage de ses sentiments, de ses échecs et de ses velléités, Exley dit tout de lui en disant tout de l’homme. Il fait peur comme il fait rire car comme le déclare l’auteur anglais Nick Hornby, Exley va «là où la plupart d’entre nous, écrivains, n’oserions mettre un pied». 

On l’aura compris, il n’y a rien de putassier dans ce déboutonnage intégral où Exley nous raconte comment il se l’est trop racontée. Ce Journal d’une île froide peaufiné pendant sept ans par un écrivain en proie à ses démons est imbibé d’un amour immense et d’un respect total de la littérature. Cette littérature qui attise ses faims et étanche ses soifs. Cet amour des lettres illumine ce récit où Frederick Exley ne cesse de nous dire que le métier d’écrire, c’est avant tout écrire contre soi.

RETOUR AU LIVRE

 

.

V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E