Un superman triste et inactif

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D E   S L A T E
U N   S U P E R M A N   T R I S T E
E T   I N AC T I F

PAR WALTER KIM

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À l'instar du Loup des steppes d'Hermann Hesse et de tous les romans d'Antonin Artaud, Le Dernier stade de la soif de Frederick Exley, est de ces livres que seuls des fous vous mettent entre les mains. J'étais à Munich en 1980, occupé à élargir mes horizons à l'aide d'un billet Eurorail, lorsque qu'on me conseilla ce livre. Un beatnik vieillissant portant un sac à dos en loques s'affala à mes côtés dans le wagon et commença de s'enthousiasmer pour le «livre d'entre tous les livres». Il sortit un livre de poche rapiécé et me le mit sous le nez, en avançant que ce livre était trop exceptionnel pour ne pas être transmis de main en main. Lorsque j'ai demandé à ce gars de quoi parlait Le Dernier stade de la soif, je m'attendais à une réponse profonde et mystique ; au lieu de quoi il me fixa de ses yeux brillants, pour dire, «Franck Gifford. Il est uniquement question de ce mec qui adore Franck Gifford.»

Le Dernier stade de la soif, qui est canonisé ce mois-ci avec son édition à la Modern Library, et dont l'auteur a fait l'objet d'une récente biographie par le critique du Washington Post, Jonathan Yardley, est en fait plus une autobiographie qu'un roman, et il ne traite qu'incidemment de l'arrière des New York Giants, Franck Gifford. Publié pour la première fois en 1968, le succès de cet ouvrage a été assuré par des lecteurs zélés, se sentant investis de la mission de le promouvoir, à l'américaine, à quiconque croise leur chemin. Lisez-en un chapitre ou deux et vous comprendrez de quoi je parle. Écrit par un autodidacte pratiquant l'auto-appitoiement, à l'intention d'autres autodidactes s’auto-appitoyant, Le Dernier stade de la soif divise le monde en deux camps : les inadaptés torturés et perplexes (comme Exley) et les conformistes sereins à la coiffure impeccable (comme Gifford). En Amérique, selon Exley – il n'hésite pas à le crier – on est soit un poète écorché vif soit un joyeux luron.

Je souffre, tu souffres aussi. C'est par cette accroche typique du rédacteur de mémoires, évocation du fardeau commun qui unit l'auteur et ses lecteurs contre le reste du monde, à rapprocher du lamento des piliers de bar, qu'Exley entame sa douloureuse biographie. Alors qu'il regarde la retransmission TV d'un match des Giants, cédant à sa passion immodérée pour le football, il s'effondre sous l'effet de l'alcool. L'attaque cause la remontée de souvenirs qui s'emboîtent comme les pièces d'un puzzle : ceux de l'enfance d'un garçon du nord de l'état de New York écrasé par la figure héroïque de son père ; ceux de ses tentatives catastrophiques pour s'intégrer dans le milieu de la publicité à Manhattan ; ceux d'humiliations sentimentales infligées à des pin-up blondes guillerettes ; et finalement les souvenirs de séjours dans des hôpitaux psychiatriques aux allures de mauvais rêves sadiques.

Où sont donc passés tous les anti-héros ? La démence littéraire semble désormais démodée, mais il fut un temps où un passage en asile était de rigueur pour tout écrivain en herbe, à l'instar d'un diplôme de Lettres aujourd'hui. Être un exclu constituait une marque d'honneur, subir des séances d'électrochocs un martyre glorieux. «Étais-je moi aussi fou ?» se demande Exley lorsqu'il se retrouve interné. «Ce fut dur à admettre, mais je suis heureux d'y être parvenu ; et plus tard j'en suis venu à penser qu'admettre cela est la seule façon d'obtenir une quelconque forme de rédemption en Amérique.» La folie était, fut un temps, l'élément de base des grands romans (voyez Catch 22 ou Vol au dessus d'un nid de coucou), et Exley en déploie toutes les facettes, exaltant son propre rôle jusqu'à la nausée. Une famille de banlieue aux joues rouges, assise à ses côtés à l'occasion d'un match de football lui donne envie de «se trancher la jugulaire.» Lorsqu'il tombe amoureux d'une belle jeune femme du Midwest, son teint pareil à du «lait mélangé à du beurre» le rend impuissant.

Exley abonde tellement dans ses descriptions de tout ce qui est sain et américain que chacun de ses objets de dégoût en devient un pour nous aussi. Sa prose est moite de révulsion lyrique. Les journées d'automne sont aveuglantes à force d'être dorées, les jolies filles étouffantes de douceur, les jeunes cadres crispés comme des martyrs. Exley, aussi sensible qu'une dent cariée, ne peut supporter le monde qu'à petites doses, et toute période prolongée de conscience le pousse à retourner au bar ou à l'hôpital. Dans le chapitre intitulé «Voyage sur un canapé», il s'étend sur le canapé de sa mère et entame une sorte de grève existentielle en position assise. «Dans un pays où la mobilité est une vertu, où l'écho des semelles battant rapidement le pavé est une bénédiction sans commune mesure, c'est un geste conséquent, plein de défi et osé que de rester allongé six mois.»

Le dégoût qu'Exley en vient à ressentir vis-à-vis de sa propre personne témoigne d'un réel amour propre. Sa déchéance est olympienne. Sa voix, tout au long des pages, est celle d'un gros baryton aviné, et elle résonne, tout en restant capable d'énoncer des vérités cruelles, comme lorsqu'il décrit l'amour dégoulinant d'une de ses petites amies à son égard. «Arriva un moment où Bunny était caractérisée par une terrifiante et constante moiteur, le genre de relâchement soumis qu'un homme peut constater chez une femme qui s'est complètement imprégnée de lui, les yeux humides, les mains chaudes et moites, la poitrine relâchée et moite sous la chemise de coton.» À d'autres moments, l'éloquence enfumée d'Exley peut se faire explosive et verbeuse. «C'est alors que les jours de ma jeunesse se sont envolés à la façon de confettis violemment projetés en l'air.» Exley écrit, en bref, à l'image de ce qu'il est : un romancier, d'âge moyen, n'ayant rien publié et se démenant pour écrire son Grand Œuvre tout en sifflant un dernier verre.

Ce qu'il y a de formidable, c'est que le report continuel de l'exécution de son chef d'œuvre par Exley a inspiré un chef d'œuvre au sujet de l'ajournement, le portrait de l'artiste comme procrastinateur. L'ennui alcoolisé décrit dans Le Dernier stade de la soif n'est jamais ennuyeux. Il est vibrant de ressentiment, vivifié par l'échec, un Superman triste et inactif. Exley trouve une consolation dans la paresse, y puisant même des motifs de transcendance. Son talent pour le dégoût et la moquerie sont compensés par un don paradoxal pour la louange.

Exley, avec sa vie d'indigent splendide, ne changea pas de mode de vie lorsque son livre fut acclamé. Selon la biographie écrite par Jonathan Yardley, Misfit, Exley ne devint pas riche, mais juste quelque peu célèbre, sans que cela soit suffisant pour mettre fin à son inactivité aliénante, basée sur une agaçante auto-caricature. Depuis le bar du Lion's Head, dans Greenwich Village, où il régnait à la façon d'un Bouddha paresseux aux vêtements froissés, il attirait un cercle d'admirateurs minables qui lui fournissaient à volonté de la bière fraîche et de la monnaie en échange d'anecdotes éculées et embellies au sujet de sa jeunesse malheureuse et de ses années d'errance. Il harcelait amis et éditeurs pour obtenir de l'argent, ne dédommageant l'amour que lui vouait son entourage que par une froide négligence, et il écrivit deux suites au Dernier stade de la soif, aucune d'entre elles ne suscitant l'intérêt de la critique. Dans le portrait plein d'affection, encore que discutable que dresse de lui Yardley, qui ne le connaissait que par le biais de coups de fils nocturnes et de conversations décousues, Exley apparaît comme l'archétype de l'auteur ayant écrit un unique best-seller, comme un écrivain qui ne parvint jamais à dépasser son succès. Mais le miracle est évidemment qu'Exley ait pu connaître le succès tout court. Le livre de Yardley donne peu d'éléments pour éclaircir ce mystère qui a permis qu'un homme n'ayant apparemment aucune discipline, une formation minimale et des habitudes terriblement autodestructrices parvienne à écrire un classique des lettres contemporaines dès son premier roman. Pour compliquer encore tout travail de reconstitution, Exley écrivit très peu de lettres, ne vécut jamais longtemps à la même adresse et n'était pas très porté sur les conversations intimes. Lorsqu'il mourut, suite à une attaque en 1992 (trop tôt pour voir son Franck Gifford adoré passer du statut d'athlète en état de grâce à celui de people couvert de boue par les tabloïds), il ne laissait derrière lui aucune trace écrite significative, hormis les mémoires qui assurèrent sa renommée. Yardley cherche dans leurs marges les traces de sa vie intérieure, pour n'aboutir qu'à de pauvres résultats. Il conclut, sur la base de quelques courts passages, qu'Exley était bizarrement obsédé par les fellations. Sur la foi d'indices encore plus rares, il établit qu'Exley devait avoir un penchant homosexuel, et tout lecteur pourra lui rétorquer : qui n'en n'a pas ?

Les conclusions de Yardley n'ajoutent pas grand chose du point de vue strictement biographique, et il admet dans son prologue que : «Exley vivait sur une autre planète, si ce n'est dans un autre univers.» Pourtant, le livre de Yardley vaut en tant qu'étude sur la façon dont la vie de certains écrivains peut s'avérer éphémère, insignifiante et énigmatique une fois retranchée leur œuvre de l'équation. Exley a mit tout ce qu'il avait dans son livre, et ce qu'il avait, hormis son talent, représentait affreusement peu de chose : un cœur tourmenté, une bouteille, une passion pour l'équipe de foot locale et une cacophonie de dérèglements hormonaux. Il n'est vraiment pas étonnant que les fous l'adorent : Exley est allé plus loin que tous les écrivains auxquels je peux penser avec infiniment moins de matériel. Son échec perdurera.

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E