Frederick Exley, One-hit Wonder

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D E   S W I N K
O N E - H I T   W O N D E R

PAR DAVID L. ULIN

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J'ai toujours eu un faible pour les auteurs d'un seul livre, ceux qui ont produit une œuvre unique, remarquable, puis n'ont plus jamais rien achevé qui vaille la peine d'être signalé. Si je regarde dans mes étagères, je peux y trouver les preuves de leurs carrières curieusement tronquées, brillant comme les phares de leur potentiel avorté (ou démodé), suggérant que parfois, la longévité est surestimée, que les honneurs devraient se multiplier du fait d'être le prototype même du feu de paille. Il y a Hubert Selby Jr., dont l'œuvre de fiction de 1964, Last Exit to Brooklyn – peut-être l'évocation la plus viscérale qui ait jamais été faite de la vie urbaine en langue anglaise – semble encore plus remarquable une fois considérés les six livres suivants de l'auteur, qui se lisent comme des ombres fantomatiques, reliquats de l'explosion d'une étoile. Ou encore Malcom Lowry, qui n'acheva aucun roman après Sous le Volcan, le portrait frappant d'un homme en train de se désintégrer, désintégration qui, sans qu'il s'agisse d'une coïncidence, reflète celle de l'auteur lui-même.

En 1968, alors que j'étais en lune de miel au Canada, je traînai ma femme, Rae, à la plage de Dollarton, en Colombie Britanique, où Lowry avait vécu de nombreuses années dans une bicoque insalubre, essayant de se sortir du désespoir et du manque de confiance en lui par l'écriture, alors même qu'il se saoulait à mort. De ce jour, je conserve un amas de pierres polies noires, provenant de cette plage, désormais posées en cercle sur mon bureau, un peu comme un talisman, me rappelant que parfois, tout ce dont on a besoin, c'est d'une lueur brillante pour illuminer une vie qui paraîtrait autrement ordinaire (ou même catastrophique).

Évidemment, lorsqu'on évoque les noms d'auteurs n'ayant écrit qu'un seul livre, pour moi, aucun ne résonne aussi puissamment que celui de Frederick Exley, dont les «mémoires fictifs» intitulés Le Dernier stade de la soif sont parus en 1968. Pour ce qui est de savoir pourquoi il en est ainsi… eh bien, Exley faisait un héros particulièrement peu littéraire, le plus improbable des écrivains qui soient. Né le 28 mars 1929 à Watertown, dans l'état de New-York, il était un alcoolique passant le plus clair de son temps à se comporter comme un indécrottable profiteur, écrivant de façon sporadique sinon pas du tout. Ses relations amoureuses, incluant deux brefs mariages, furent désastreuses, et durant bien des années, il n'eut même pas d'appartement, se contentant d'aller, tour à tour, chez ses amis et ses concubines en tant qu'invité quasi-permanent.

L'incapacité d'Exley à se comporter comme un adulte s'étendait à son être intérieur, qui se rattachait à plusieurs figures extérieures — comme celle de son père Earl, et celle du critique Edmund Wilson — qui lui donnaient un semblant d'identité, comme si, à travers leurs succès à eux, son propre manque d'accomplissement personnel pourrait être pardonné. Parmi ces personnalités, aucune ne compta autant que le joueur de football, Franck Gifford, qu'Exley avait rencontré pour la première fois à l'Université de Californie du Sud au début des années 1950. Lorsqu'il arriva à Manhattan, où Gifford était l'une des stars du club des New York Giants, Exley commença à lui vouer une véritable obssession .Comme il l'explique dans Le Dernier stade de la soif : «J'ai nourri pour lui un enthousiasme si peu ordinaire… si bien qu'au bout d'un moment, il devint mon alter ego, cette partie de moi qui avait sa place dans le monde compétitif des hommes… Chaque fois que j'entendais le rugissement de la foule, il résonnait à mes oreilles autant pour moi que pour lui.»

Par bien des aspects, Le Dernier stade de la soif est le grand moment de triomphe d'Exley, un miroir impitoyable, œuvre autobiographique éclipsant la distinction entre réalité et fiction, utilisant à cet effet la relation imaginaire entre l'auteur et Franck Gifford comme un point d'appui sur lequel examiner «ce long malaise, ma vie.» Le livre reçut le prix William Faulkner en tant que meilleur premier roman, et fut finaliste du National Book Award. Que Le Dernier stade de la soif existe en soi est tout simplement époustouflant, puisque c'est en fantasmant sur le fait de devenir écrivain qu'il a finalement accumulé la matière nécessaire à son accomplissement.

Il est toutefois aussi remarquable qu'Exley se dévoile avec une telle profondeur, pointant ses faiblesses jusqu'à ce que, derrière le filtre raffiné de la révélation, elles s'en trouvent transformées. Il est ironique qu'un livre traitant de l'échec représente, pour son auteur, le comble du succès, comme c'est le cas pour cette explication de la nature d'un fan, dans laquelle Exley parvient finalement à se retrouver sous le feu des projecteurs. Cependant, peut-être que l'ironie dans tout ça, c'est qu'en définitive, Le Dernier stade de la soif ne transforma en rien, ou presque, la vie d'Exley. Durant les années qui suivirent sa publication, il s'exprima brièvement lors des ateliers d'écriture de l'Iowa, et écrivit deux autres romans, Pages from a Cold Island et Last Notes from Home, qui complétèrent la trilogie qu'il avait entamé avec Le Dernier stade de la soif. Il demeura un ivrogne et un tire-au-flanc, et avant même de mourir suite à une attaque le 17 juin 1992, il était oublié de tous, tout autant que son œuvre.

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E