Frey / Exley

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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F R E Y  /  E X L E Y

PAR CHRIS LEHMANN

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Bien que l'Amérique aie longtemps été le symbole de la réussite individuelle, la façade littéraire de notre république semble toute entière composée d'un ramassis des déchets engendrés par les faillites et les échecs personnels. Horatio Alger est bien loin ; et dans son sillage, toute une nuée d'anxieux et d'illusionnistes aux ambitions fracassés ont monté leurs boutiques. De Scott Fitzgerald et Charles Jackson à Nelson Algren en passant par William Burroughs ou Frederick Exley.

Il n'y a rien de nouveau, ou d'émouvant (ni d'héroïque) dans l'adoption d'une telle pose : c'est, par bien des aspects, le mode opératoire privilégié du genre que James Frey clame vouloir totalement rénover — celui des mémoires fictives. De Saint-Augustin à Rousseau puis à Dave Eggers et Elizabteh Wurtzel, les lecteurs de mémoires sont invités à s'émerveiller de la méchanceté incorrigible d'un narrateur qui semble s'adonner au jeu "d'action ou vérité" : quelqu'un qui semble cacher si peu ses mauvais penchants ne peut que dire la vérité.

James Frey pousse même cette ambition au point de la faire graver dans sa chair ; il s'est fait tatouer l'acronyme FTBSITTTD — pour "Fuck The Bullshit, It's Time To Throw Down" — sur le bras. Et maintenant il semble avoir tout vomi dans Mille morceaux, son autobiographie/confession fraîchement publiée.

Sans surprise, le James Frey de la fin du livre est peu ou prou le même enfoiré furieux que nous avions rencontré dans l'incipit — désormais mâtiné par un peu de sobriété et par quelque chose qui ressemble au taoïsme fat des néophytes. Tout cet éclairage nous conduit à une interrogation évidente : est-il possible qu'un mémoire traitant d'addiction(s) puisse servir à autre chose que d'évoquer la personnalité de son narrateur ?

Eh bien en fait, oui : un livre comme celui de James Frey peut servir à recommander le livre sus-mentionné de Frederick Exley, Le Dernier stade de la soif. Les mémoires vomis par Exley sont en effet certainement la meilleure chronique contemporaine qui aie jamais été écrite au sujet de la dépendance et des addictions.

Le Dernier stade de la soif démarre avec le réveil brutal d'Exley, violemment tiré du sommeil par l'appel impérieux du manque ; celui-ci est si violent qu'il croit être victime d'une attaque cardiaque. Il y est surtout question du rejet féroce par Exley du monde qui l'entoure, et tout particulièrement du rejet de ses proches, qu'il s'agisse de sa famille ou de ses amis.

Mais Exley, à la différence d'un Frey, était capable de reconnaître dans sa propre misère désespérée la conscience aiguë de ses désirs rageurs (et de ses rages pleines de désir.) Il met d'emblée sur la table le fait que les malhonnêtetés et les déceptions de bas-étage d'un ivrogne sont à mettre sur le même plan que les compromis mesquins et plus ou moins conscients que tout un chacun peut-être amener à faire durant sa vie d'adulte ordinaire. Il sait tout aussi bien que le fait de confesser l'ensemble de ses fautes est loin de signifier pour autant que l'on mérite d'être pardonné : «J'avais suffisamment roulé ma bosse pour savoir ça... pour savoir qu'il y a des choses dont, une fois qu'un homme les a commises, il ne peut plus espérer être absout, du moins pas de ce côté-ci du Paradis.»

Le livre aboutit finalement à un résultat inverse de celui de Frey, au refus de toute distinction, à la prise de conscience que d'avoir eu le cœur brisé, qu'avoir été alcoolique ou d'avoir connu des désillusions ne confère pas d'aptitude particulière à mieux déceler la vérité. C'est une conclusion à laquelle Exley nous convie avec un style inimitable (auquel celui de Frey peut faire penser, lorsqu'il emploie constamment des capitales pour les noms propres utilisés dans la saga de sa réhabilitation post-consommation-frénétique-de-pilules.)

En équilibre instable, sur le point d'entamer une plongée sordide dans les entrailles de l'alcoolisme, Exley se refuse à délivrer du même coup quelque pseudo-vérité-personnelle que ce soit, comme le fait Frey dans son livre : "Ma descente en zigzags vers l'état de poivrot ressemble à d'innombrables chroniques blafardes du même type, donc je vous passerai les détails."

Exley s'est également refusé la consolation bon marché qui aurait consisté à donner un tour romantique à ses déboires. Il considère toute sa vie avec sérieux et ne se prend lui-même pas du tout au sérieux. Plus que tout autre, il sait qu'aucune autobiographie ne devrait être frappée d'un sceau aussi définitif et univoque que celui de "la vérité" — si tant est que la question de la vérité aie quelque importance en soi. C'est là une pensée sage et rassurante, bien qu'il soit difficile de la faire tenir sur un tatouage.

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E