Le plus affamés des écrivains

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D U   N E W   Y O R K   T I M E S
L E   P L U S   A F F A M É S
D E S   É C R I V A I N S

PAR MARY CANTWELL

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Lorsque j’ai lu au début de l’été que Frederick Exley, connu pour être l’auteur du Dernier stade de la soif, était mort d’une attaque à l’âge de 62 ans, cela ne m’étonna pas. Il fumait à l’excès, buvait comme un trou, et mangeait trop peu. Il s’évanouissait plus qu’il ne dormait, et l’énergie qu’il dépensait en paroles aurait pu alimenter un générateur. Il était foncièrement sédentaire, son esprit s’élançait aussi furieusement qu’un hamster dans la roue de sa cage, et tournait tout autant en rond. Je doute qu’il y ait eu un seul moment de sa vie durant lequel Fred soit parvenu à se libérer de lui-même.

Ainsi, comme je le disais, je ne fus pas surpris. Bien qu’Exley aie obstinément tenté de nouer des relations avec autrui — ses lettres et coups de fil à ses contemporains écrivains étaient légendaires — sa solitude semblait irrémédiable. L’extérieur nous atteint tous autant que nous sommes, mais lui courrait inlassablement après un surcroît de reconnaissance, et il s’agit là d’une course où on est le seul concurrent. Il était insupportable au point d’en devenir impossible, une sorte de professionnel de la complication.

Je ne m’en souciais plus; je n’avais plus pensé à lui depuis des années. Après avoir appris cette nouvelle, en fouillant dans un vieux dossier, je trouvai un lot de lettres écrites avec une écriture d’écolier familière.

Il y avait aussi quelques clichés en polaroïd d’un homme trappu, aux yeux bruns et à la barbe de grizzly, souriant assis sur une chaise brillante à dos droit. Sur un autre cliché, le même homme, souriait de plus belle du fait qu’il posait aux côtés de deux marlins, qu’il n’avait probablement pas attrapés lui-même, mais qui pourrait le certifier ? "Fred est mort", me dis-je en moi-même, et cette fois-ci je ne pouvais y croire. En 1975, quand une de mes amies et moi travaillions sur Mademoiselle, nous avions eu une de ces stupides disputes propres aux littéraires.

Certains écrivains étaient tellement exclusivement masculins ou féminin, clamait-elle, que leur œuvre ne pouvait être saisie que par des lecteurs du même sexe. "Pas s’il s’agissait de bons écrivains", répondis-je en citant Exley. L’Odyssée irritante, priapique — inspirée de lui-même — qu’il éructa dans son premier livre, Le Dernier stade de la soif, transcendait les genres tout en demeurant profondément masculine. Avec lui, on suivait la chronique du temps perdu, à travers son enfance et l’université, on assistait à sa tentative manquée de conquérir New York, à un mariage raté, on lisait l’histoire d’un amour fou à l’encontre du cœur de l’Amérique et celle d’une passion encore plus intense à l’égard du football. Tout à la fois tragique et hilarant, Le Dernier stade de la soif est, affirmai-je à mon amie, "un miracle."

Frederick Exley écrivit trois livres en à peu près trente ans. Le dernier, une autofiction intitulée Last Notes From Home (1988), qui est un livre triste, moins du fait du sujet dont il traite — la mort de son frère y tient une place centrale — que du fait de la franchise avec laquelle son auteur essaya d’imposer un ordre à une narration obstinément imparfaite. Pages From a Cold Island (1975), son second livre, est un ensemble disparate d’essais — au nombre desquels figure un hommage curieux à Edmund Wilson et le récit d’une après-midi passée en compagnie de Gloria Steinem — qui se fait passer pour un roman intitulé Pages From a Cold Island. Le Dernier stade de la soif, le premier livre, qui est lui-aussi une autofiction, est une tentative de justifier ce que son auteur décrit comme "ce long malaise, ma vie." Peut-être qu’après être parvenu à le faire, et ce en 400 pages hilarantes et torturées, il aurait dû s’en tenir là. Fred l’aurait-il fait, cependant, qu’il serait mort de faim. L’écriture était pour lui à la fois une nourriture et une boisson, même s’il est tragique de constater que tout ce que sa prose avait à nourrir était son propre ego alcoolique et outrancier.

J’eus l’occasion de découvrir à quel point sa personnalité pouvait s’avérer alcoolique et outrancière quelque mois après cette dispute, lorsque j’allai dans le nord de l’État pour l’interviewer. Je l’avais décrit à mon amie comme représentant l’essence même de l’écrivain américain viril, qui de mieux, avait-elle donc suggéré, pouvait figurer dans un texte portant sur le Bicentenaire des États Unis ? Fred ne sut jamais la raison qui m’avait poussé à écrire à son sujet, pas plus qu’il s’y intéressait. Il était avide de nouveaux fans, avait faim de célébrité, faim de tout ce qui avait été accordé à Saul Bellow, à Kurt Vonnegut ou à Joseph Heller. "D’autres hommes hommes, disait-il dansLe Dernier stade de la soif, ont hérité de leurs pères un visage ou une initiale, une montre à gousset en or oxydée et mouchetée par les ans, ou encore une expression éternellement étonnée ; du mien [Earl Exley fut un athlète et une figure locale] j’ai reçu ce besoin d’entendre mon nom chuchoté avec admiration."

Fred a vécut à Alexandria Bay, un village de pêcheurs situé à quelques kilmètres de Watertown (état de New York), où il avait grandi et qui était pour lui ce que Dublin est à Joyce. Il se maria deux fois, eut deux enfants, avec lesquels il ne sembla jamais s’entendre, et habita dans les quatre pièces très dépouillées et ordonnées d’une maison victorienne. Il n’y avait rien dans le réfrigérateur, si ce n’est quelques canettes de bière australienne, et les deux oreillers posés sur son dessus-de-lit à rayures y étaient placés si précisément qu’on aurait pu croire qu’il avait utilisé une équerre. Les chemises à manches courtes qui se trouvaient dans le placard étaient aussi propres et amidonnés que celles d’un que la robe d’un enfant de cœur, et la salle de bain sentait l’Ajax. Je me souviens de tout cela parce qu’avec ça générosité coutumière, Fred m’avait accueilli dans son appartement, moi un étranger, lui-même déménageant temporairement chez un ami pour me laisser la place. Les lits, avec ce qu’ils impliquent de repos, de paix et de contentement, ne servaient à rien selon lui. En fait, je me souviens d’une foule de choses s’étant passées ce week-end-là — le déjeuner à la Taverne de la Mine d’Or, la lecture à l’Université Saint Lawrence et l’affection qu’avaient à son égard ses potes à Alex Bay — mais ce qui me revient avant tout c’est de sa façon de parler. Quand Fred parlait, il enchaînait les phrases jusqu’à ce qu’elles atteignent le plafond et que, finalement, elles s’envolent par la fenêtre. Et ce qu’il révélait, sur un mode qui pouvait donner le bourdon, c’était une âme romantique.

Il avait des groupies, par moment par exemple, de jeunes femmes qui lui écrivaient des lettres comportant des lignes de l’acabit de "peut-être que si nous nous mettions ensemble, nous pourrions donner un sens à ce monde fou", auxquelles il donnait systématiquement des réponses lubriques. Mais si son corps n’était pas délicat, son esprit était pour sa part aussi minutieux que celui d’un moine. Il lui arriva ainsi à New York, après sa séparation d’avec sa seconde femme, alors qu’il avait pris l’habitude de "sauter de lit en lit", de se réveiller à côté d’une femme dont il ne se rappelait pas le nom, dans une partie de la ville qu’il ne reconnaissait pas. "Et je me rappelle avoir pensé", affirme-t-il, "alors c’est ça qu’on appelle... la liberté. Mais c’est juste... la damnation, bébé."

Il vivait à Alex Bay parce que cela lui permettait des rester "sain", parce que "là-bas, quelques valeurs perdurent. Les gens accomplissent encore leurs devoirs." Il avait plusieurs représentations de la damnation, la plupart s’inspirant de faits et gestes propres à l’Amérique. "La nouvelle mobilité, le manque d’héritage et de racines d’aujourd’hui m’insupportent," affirmait-t-il. "J’essaie autant que je le peux de suggérer au lecteur ce qu’un piètre foyer implique." Toujours resté un éternel enfant, il n’avait eu de cesse de trouver une femme qui soit capable de lui administrer "une bonne fessée verbale." Et il clamait son abomination à l’égard de New York, qu’il voyait comme le centre de la vie littéraire où tout le monde avait une main dans la poche de son voisin de droite et un œil sur le travail de celui de gauche. Il aurait sans doute moins détesté cette ville s’il avait su que son passage dans la 5e avenue, disons, serait porté aux nues et chuchoté tout autant que le fut celui de Norman Mailer. M. Mailer est le seul écrivain — avec Alfred Kazin, qui fit une chronique lapidaire de Pages — à l’encontre de qui Fred se montrait systématiquement odieux.

Mais Exley était avant tout un vrai croyant. Il croyait au pouvoir rédempteur de la littérature. Il n’y avait pas d’appel plus impérieux, selon ses propres termes, que celui de l’écriture, et pas de plus pieuse dévotion que celle consacrée lors de la lecture. Pur produit des années 1950, il ne se lassa jamais de T.S. Eliot; il qualifiait Jean Rhys, dont je lui avait recommandé l’œuvre de "putain de merveille," et il adulait William Styron. Être en relation avec un Styron ou un Dickey, ou avec un critique qu’il admirait (ceux-là étaient très peu nombreux), de près ou de loin, était importantissime à ses yeux. Il y trouvait un réconfort à sa solitude; et plus important encore, cela faisait de lui un membre de leur confrérie. Durant les longues années qu’il passa à écrire Last Notes From Home — "peut-être que le chaos est la face cachée de l’aboutissement d’une création," m’a-t-il dit un jour — Fred se rendit souvent à Lanai, une petite île hawaïenne. C’était alors un lieu peu développé, principalement composé de champs d’ananas, et il en fit une réplique d’Alex Bay. Tout le monde connaissait Fred sur Lanai: il était tranquille là-bas.

Je me rendis à Lanai un beau jour, entassé dans le cottage d’un cultivateur avec Fred, et un de ses amis d’enfance qui travaillait sur la plantation d’ananas, et la femme de ce dernier. Le soir, après dîner, Fred s’étendait sur le canapé, une bouteille de vodka à ses pieds, un grand plat de beurre de cacahuètes placé sur son bide, et il parlait. Il était heureux, alors, à jouer le bébé de la famille, nous entraînant dans des éclats de rires scandaleux. Il m’est impossible de retranscrire les conversations de Fred, et le résultat ne serait de toute manière pas imprimable, mais quelqu’un l’a toutefois fait, quoique par inadvertance. Lorsque je vit la pièce de David Mamet qui s’intitule American Buffalo, je chuchotai à un ami: «Mon Dieu. On dirait une soirée avec Fred Exley.»

La dernière fois que je l’ai vu, c’était en 1988, à une fête donnée en son honneur par Franck Gifford, l’ancien arrière des Giants, à l’occasion de la parution de Last Notes From Home. M. Gifford, avec qui Fred avait été à l’université de Californie du Sud, était le pendant héroïque de l’antihéros qu’est Fred dans Le Dernier stade de la soif, et Fred était rendu particulièrement fier par l’événement. Il était en fait tellement gonflé d’orgueil que je ne me souviens pas l’avoir vu circuler au milieu des convives. Au lieu de cela, il s’était planté crânement sur un tabouret de bar à côté de l’un des invités, et il n’en bougea plus. Durant ces quelques heures, il fut là où il avait toujours rêvé d’être: à la droite de William Styron. Après cette nuit, il y eut un peu plus de coups de fil, encore quelques lettres et ensuite le silence. Notre amitié, je suppose, avait fait son temps. Mais puisque j’ai tendance à partager mes coups de cœur, je n’ai pas cessé de sonner à la porte de mes amis, de mes ennemis et de tous ceux qui se trouvent entre ceux-là pour les pousser à lire Le Dernier stade de la soif. Maintenant, il y a une raison de plus qui me pousse à sonner aux portes. C’est le moins que je puisse faire pour Fred — et il s’agit là, sans doute, de la meilleure chose que chacun de ses fans puisse faire pour lui.

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