Remembering Frederick Exley

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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E N   S O U V E N I R   D E
F R E D E R I C K   E X L E Y

PAR JEFF TURRENTINE

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Jeff Turrentine est le rédacteur en chef du magazine Hémisphères et a écrit pour le New York Times ainsi que pour Slate.com

Juin 2002, il y a précisément dix ans, j'ouvrai le New York Times, en mangeant mon petit déjeuner dans mon box d'un grand groupe de presse à Manhattan, pour apprendre la mort de Frederick Exley. La rubrique nécrologique indiquait que le 17 juin 1992, l'auteur du du roman autobiographique Le Dernier stade de la soif alors âgé de 62 ans, avait succombé à une attaque qui l'avait frappé une semaine auparavant, chez lui, dans le nord de l'état de New-York… tout lecteur familier du Dernier stade de la soif se demandera si Exley s'est finalement tué suite à un énième week-end de «beuverie héroïque, le ventre vide» pareil à ceux qu'il décrit avec acuité dans ses pages.

J'ai terminé l'article, puis appelé mon collègue, Randy, que j'avais récemment initié au culte d'Exley en lui prêtant mon exemplaire écorné du Dernier stade de la soif ainsi que ceux des deux suites du livres, Pages from a Cold Island et Last Notes from Home. Il n'y aurait pas de road-trip entre Brooklyn et Alexandria Bay comme je l'avais imaginé. Nous avions manqué notre chance de nous montrer embarrassés sur le palier de la porte d'Exley, pour lui offrir des habituels cadeaux (une bouteille de Smirnoff, une cartouche de cigarettes), lui demander des autographes ou — encore mieux — pour obtenir une entrevue avec l'homme dont les phrases élégamment construites, truffées de grossièretés hilarantes, étaient pour nous une source inépuisable de citations. Randy et moi observâmes le deuil à l'occasion d'une cérémonie privée dans un bar du voisinage.

J'étais arrivé à New York un an plus tôt et avait aussitôt entamé des recherches pour trouver Exley dans les « points d'eau » qu'il avait fréquentés lors de ses passages dans la ville, des bars comme celui de P.J. Clarke en centre-ville, Chumley dans West Village et surtout un endroit appelé le Lion's Head, mitoyen du Sheridan Square. Bien qu'étant parfaitement conscient qu'il ne vivait plus à Manhattan, et bien qu'à peine assez âgé pour avoir le droit de boire de l'alcool, je me rendais régulièrement au Lion's Head après le travail, pour me poster sur un tabouret avec un ouvrage de Nabokov et d'Edmund Wilson (deux des auteurs favoris d'Exley, à ma connaissance) et commander ce que je pensais être une breuvage viril et digne de ce nom, afin d'être fin prêt pour l'instant où Fred franchirait le seuil du rade et — m'épiant du coin de l'œil et me comparant à de vagues souvenirs de ses vieilles connaissances — m'estimerait intuitivement digne d'être à la hauteur de son héritage.

Ainsi, croyais-je, commencerait mon apprentissage littéraire, qui se prolongerait sous la forme d'un lien filial qui m'enverrait passer de longs week-ends dans le nord de l'État avec le vieil homme, à écumer les bars, draguer les filles et dénigrer l'état lamentable des lettres Américaines contemporaines. Par gratitude, tout autant que par admiration de mes talents, Fred lirait, éditerait et défendrait mon manuscrit, s'assurant qu'il aie «la bonne patte» — une attitude paternelle qui m'adouberait comme partie intégrante de son cercle de proches, un peu comme une invitation à rejoindre son père et ses potes à une partie de chasse au cerf.

Mon propre père est mort d'un cancer quand je n'avais encore que 12 ans. J'ai découvert Le Dernier stade de la soif cinq ans plus tard, en tant que jeune étudiant, époque à laquelle j'avais déjà amalgamé plusieurs personnages de la culture populaire — ici une rock star, là une star de cinéma — pour me modeler un substitut paternel aux multiples facettes, un idéal portable qui combinait tous les attributs que je considérais alors comme dignes d'être admirés.

Je ne me souviens pas de la façon dont le livre m'est arrivé entre les mains, mais par contre je me rappelle de ce que j'ai ressenti au fur et à mesure que je m'y consacrai, au détriment des devoirs de maths, de sciences ou d'histoire. Jusqu'alors, j'avais suivi le régime du lycéen typique : Beowulf, Le conte de deux cités, La médaille rouge du courage, Une paix séparée. Toutes les œuvres au programme semblaient être des études solennelles à propos de l'héroïsme individuel ou des avertissements sinistres à l'encontre de l'ambition et de l'hubris. J'appréciai chacun d'entre eux, mais aucun d'entre leurs auteurs ne me fit rire, ne me fit grimacer, ne me poussa à relire un passage encore et encore par pur plaisir, comme Exley le fit.

Le Dernier stade de la soif si vous ne l'avez pas encore ouvert (et si vous ne l'avez pas fait, vous devriez), se lit comme l'autobiographie du pilier de bar le plus érudit de la planète : un amoureux du football, un puit-à-vodka, un malotru à l'esprit grossier qui contribue aux discussions sur Saul Bellow ou Robert Penn Warren avec la même érudition et le même enthousiasme qu'il accorderait à l'appréciation des performances de Franck Gifford et de son équipe chérie, les New York Giants. Pour un apprenti-écrivain de 17 ans à la recherche de modèles littéraires — et pour qui Stephen Crane n'en constituait pas un — c'était une révélation.

Bien que je ne m'intéresse pas au football, je tombai instantanément amoureux de la prose inimitable d'Exley. Voilà quelqu'un qui décrivait les circonstances les plus épouvantables au moyen du langage le plus élaboré, le plus élégant que j'aie jamais rencontré. (Plus tard je lirai Anthony Trollope et Henry James et découvrirai où Exley avait puisé ce style.) J'étais fasciné par l'étrange mélange qu'il opérait entre la forme sacrée et des sujets aussi profanes, mais ce qui me plaisait le plus c'était le blasphème désinvolte au moyen duquel cet homme étrange lançait à la figure du lecteur des définitions que mes professeurs donnaient à l'héroïsme et au trop-plein d'ambition. Son père — qui, je l'ai remarqué avec intérêt, est mort d'un cancer quand il n'avait que 16 ans — avait été un sportif légendaire à Watertown, état de New York, le genre de mec dont on parlait encore chez le coiffeur bien longtemps après sa mort.

Fred a grandi en ayant une conscience aiguë de son patrimoine héroïque et avec une égale conscience de son incapacité de l'assumer. Cette tension nourrit son appétit de célébrité dans des proportions dont on m'a rapporté qu'elles étaient tout à la fois inimaginables et malsaines. «D'autres hommes héritent de leurs pères un visage ou une initiale, une montre à gousset en or oxydées par les ans, ou encore une expression éternellement étonnée ; du mien, j'ai reçu ce besoin d'entendre mon nom chuchoté d'un ton admiratif», écrit-il. En lisant Le Dernier stade de la soif, j'ai tout d'abord décodé le message œdipien factice qui est sous-jascent au rêve américain. Il ne s'agit pas seulement de bien s'en tirer, d'obtenir un bon job, d'acheter une maison et d'élever des enfants. Il faut aussi faire mieux, ostensiblement mieux, que ce qu'a réalisé son père.

Plus de 30 ans après sa publication, Le Dernier stade de la soif est toujours une merveille. Sur le plan formel, il parvient à effacer la frontière entre biographie et roman, préfigurant en cela les mélanges à venir. De la même façon qu'un roman picaresque, il regorge de sagesse roublarde et rusée. Mais il est probablement plus juste de le voir comme comme un récit pathétique hilarant, révélant les produits dérivés et nocifs du Rêve Américain : Peurs et Tremblements. Exley, loser brillant et amer, fut rendu fou non seulement par l'alcool, mais aussi par la peur sans échappatoire de ne jamais parvenir à réaliser quoi que ce soit, une peur amplifiée par son adulation pour Gifford et d'autres figures légendaires.

Il était maudit, croyait-il, à ne jamais surpasser ses racines ouvrières du nord de l'État, maudit à vivre une vie passive à aduler des héros exposés sous les feux des stades de football, maudit à n'être connu après sa mort que par les riverains de Watertown en tant que fils de son père et rien d'autre. Arrivé au fond du trou — et sa vie telle qu'il la chronique dans Le Dernier stade de la soif semble n'être qu'un succession de trous — un Exley ivre injurie un couple de métis homosexuels dans Greenwich Village, entendant bien se prévaloir du droit qu'on les plus lâches à profiter des membres les plus marginalisés de la société. La rixe qui s'ensuit laisse Exley dans le caniveau, au sens propre comme au sens figuré, saignant et pleurant tandis qu'il lutte pour comprendre sa propre monstruosité.

Il conclut que cela n'avait pu être qu'une réponse désespérée et pathétique au constat qu'en Amérique, si l'on n'est pas quelqu'un alors on n'est personne. Ou, comme il le dit : «Je me suis battu parce que je comprenais, et je ne pouvais supporter de comprendre, que c'était mon destin — contrairement à mon père, voué à entendre le rugissement de la foule — de m'asseoir dans les gradins avec la plupart des hommes et d'acclamer les autres. C'était mon destin, ma destinée, ma fin, que d'être un fan.»

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