La triste histoire de Frederick Exley et du Dernier Stade de la soif / Chicago Sun, 1997

Boutique    |   Articles    |    Listes    |   Suggestions   |   Accueil
Nos livres    |   
Newsletter   |   Facebook   |   Contact   |   La belle colère

.

« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

.

L A   T R I S T E   H I S T O I R E
D E   F R E D E R I C K   E X L E Y   E T   D U
D E R N I E R   S T A D E   D E   L A   S O I F

[ARTICLE PARU DANS LE CHICAGO SUN EN 1997]

HENRY KISOR

. . . . . .

Il y a presque 30 ans, le roman de Fred Exley, Le Dernier Stade de la soif, fit une entrée fracassante sur la scène littéraire. Il s’agissait des « mémoires fictifs » d’un jeune homme du nord de l’État de New York qui s’est battu pour vivre une vie indirectement, sans renommée et sans récompense, à travers les exploits d’un héros du football professionnel.

« Je ne pouvais supporter de comprendre… que c’était mon destin… que de m’asseoir en compagnie de la plupart des hommes et d’en acclamer d’autres. C’était mon sort, ma destinée, ma fin, que d’être un fan.» Nous qui nous asseyons dans les gradins de notre propre chef sommes touchés en plein cœur par ce livre brillant et remuant.

Sa terrible honnêteté — son auteur n’épargne rien à ses personnages, mais se révèle encore plus dur envers lui-même — nous parle à nous, issus de la classe moyenne des hommes blancs, de notre propre désir de gloire, de notre lutte pour la compréhension. C’est drôle, c’est pertinent et ça fait mouche : l’échec, osait-il déclarer, fait partie de la vie. D’Exley lui-même, la plupart d’entre nous sait déjà quelque chose. Durant les dernières décennies, ceux qui fréquentent les cercles littéraires et qui ne le connaissaient pas ont été informés. Il était extraordinairement égocentrique et puéril, affirment ceux qui l’ont connu. C’était également un terrible ivrogne et un mendiant héroïque. Capable de s’inviter chez quelqu’un pour un week-end et finalement d’y rester des semaines.

Mais « Sa Majesté Fred » était également doux, drôle et adorable. Dans son élégant et sympathique ouvrage Misfit: l’étrange vie de Frederick Exley (Random House), son biographe Jonathan Yardley résume son sujet dans un paragraphe plein de franchise: « Quel sujet d’étude il faisait ! Il aurait porté le mot contradiction comme deuxième prénom. Il pensait que le monde lui devait un train de vie, bien que l’argent ait peu de valeur à ses yeux. Il rinçait littéralement quiconque entrait dans sa vie, tout comme il lui arrivait de se montrer étonnamment et sans difficulté généreux. Ses jugements pouvaient s’avérer sans merci — il n’y avait pas une âme croisée dans sa vie contre laquelle il ne se soit pas retourné à un moment ou à un autre — mais il était par ailleurs férocement loyal. »

Il recherchait le respect et la compagnie de l’élite littéraire, bien qu’égalitaire jusqu’à la moelle. C’était un grand et gros bébé n’ayant jamais grandi, connaissant toutefois mieux que quiconque ses points faibles et ses échecs. Bien qu’Exley ait publié deux autres livres — Pages from a Cold Island (1975) et Last Notes from Home (1988) — ceux-là souffraient d’un manque terrible, et n’étaient que de simples échos du Dernier Stade de la soif. Il fut l’auteur d’un livre, ce que démontre Yardley, mais de quel livre ! Le Dernier Stade de la soif est non seulement devenu un livre culte et un classique universitaire, mais il a aussi bénéficié d’une réédition à la Modern Library avec une introduction de Yardley. Misfit est l’élégant compte rendu d’une vie, prouvant qu’avec moins on peut parfois faire mieux. Yardley nous conduit vivement à travers les débuts d’Exley dans la ville froide et isolée de Watertown (NY), fils col bleu d’une mère qui le gâte trop et d’un père star du sport, pour qui l’humiliation de son fils à l’âge de 13 ans lors d’un match de basket-ball fut la première d’une longue série de blessures qui lui firent perdre le contrôle de Fred. Les autres furent un amour non partagé envers une jeune femme, le rejet de l’Armée pour raison médicale, un accident d’automobile dévastateur qui lui retira la possibilité de jouer au football en tant que professionnel.

C’était un puissant mélange de « rejet, de douleur et de perte », comme le décrit Yardley, qui fit de lui « un marginal irréconciliable» quel que soit l’endroit où il se trouve, et plus que tout à Watertown. C’est à l’Université de Californie du Sud qu’Exley trouva sa vocation, réalisant cependant que cela prendrait du temps d’y parvenir. Il trouva un travail dans les relations publiques tout d’abord à New York pour la Gare Centrale, puis à Chicago pour la compagnie ferroviaire de Rock Island, mais ces jobs étaient de courte durée, du fait de la propension qu’avait Exley à s’imbiber d’alcool et à s’embarquer dans des monologues interminables au lieu de travailler. Il est plus probable, ainsi que le montre Yardley, qu’Exley se dispensait de boire lorsqu’il écrivait, ce que fit également un nombre incalculable d’écrivains de la même époque. Il s’en tenait sans doute au régime sec tant qu’il n’avait pas tout achevé. Mais il passait bien plus de temps à boire qu’à écrire, et par voie de conséquence, il en vint à être interné en hôpital psychiatrique.

Le Dernier Stade de la soif, selon la démonstration de Yardley, n’était pas un roman, mais une autobiographie violemment honnête dont les détails — noms, dates et lieux — ont souvent été modifiés par les avocats de ses éditeurs afin de s’épargner des procès. À la façon d’un prototype des mémoires de confessions qui sont aujourd’hui à la mode, il se révèle bien mieux écrit que la plupart d’entre eux. L’une des raisons qui permet de mesurer la réussite d’Exley, continue Yardley, est qu’elle est quasiment complètement innée. Il ne bénéficia d’aucun apprentissage ; il fut son propre professeur, au travers de ses lectures.

Même lorsqu’il devint célèbre, ses démons continuèrent à dévorer son esprit. Il se maria deux fois et eut une fille, mais ne subvint jamais aux besoins de sa famille. Il déménageait constamment, ne conservant jamais un travail bien longtemps, vivant aux crochets des autres jusqu’au jour de sa mort en 1992, des suites de complications dues à l’alcoolisme. Il laissa derrière lui un beau désordre. Mais il laissa également, selon les mots avisés de Yardley, le Frederick Exley tiré du Dernier Stade de la soif, l’un des plus formidables personnages de la littérature américaine, sorte de Huckleberry Finn devenu alcoolique et dissipé, mais partant toujours à l’aventure à explorer les territoires vierges, mettant le plus de distance possible entre lui et la civilisation.

revenir au livre

.

V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E