La brûtale honnêteté de Frederick Exley

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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A R T I C L E   D U   B O S T O N   G L O B E
L A   B R U T A L E   H O N N Ê T E T É
D E   F R E D E R I C K   E X L E Y

PAR MARK FEENEY

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Last Notes from Home conclue une trilogie entamée en 1968 par Le Dernier stade de la soif, une autobiographie romancée, qui fut suivi de Pages from a Cold Island, l'ensemble constituant en quelque sorte des mémoires fictifs (dans Last Notes from Home, la fiction prédomine clairement ; tout en restant tout à fait clair que ce livre repose sur un certain nombre de faits avérés). Le nombre loin d'être négligeable des lecteurs aimant passionnément Frederick Exley fait de la publication de Last Notes un événement littéraire ; et le fait qu'il ne s'agisse pas d'un très bon livre n'y change rien. Ce qui compte c'est qu'il soit d'Exley, et donc qu'il poursuit ce que Le Dernier stade de la soif (un très, très bon livre) a entamé.

Lire Le Dernier stade de la soif est souvent douloureux, parfois déprimant, et à de rares reprises ennuyeux, mais sa lecture nous régale aussi de grands éclat de rire comme lorsque parfois on observe quelqu'un affronter (même s'il échoue à leur faire face) ses véritables démons — lorsqu'on le voit les affronter avec une honnêteté bouleversante, voire épouvantable; ce livre est brutal, cru, et à plusieurs moment sauvagement drôle. Le Dernier stade de la soif parle de l'Amérique, ce livre est «presque» l'Amérique et les rêves qui s'y attachent, il parle dece que c'est que d'être homme, tout autant que d'être un raté ; tout cela tient en 400 pages loin d'être tendres. C'est un sacré roman, tout à la fois dégoûtant, touchant et enthousiasmant. Une fois que vous l'avez lu — vous ne pouvez pas — l'oublier.

Il s'agit de l'histoire d'un homme du nom de Frederick Exley, dont les évènements qui composent la vie concordent souvent avec ceux de la vie de l'auteur. Fils d'un athlète doué du nord de l'État de New York, il fut étudiant à l'Université de Californie du Sud durant le début des années 1950, travailla dans les relations publiques à New York et à Chicago, fut hospitalisé à trois reprises, buvait à l'excès, fut marié et divorça, menant dans l'ensemble une vie de débauche et de coucheries. Au beau milieu de ce «temps perdu et de ces rêves qui vous coupent les ailes», une seule éclaircie source de réconfort lui restait : ces dimanches d'automne durant lesquels les New York Giants menés par Franck Gifford jouaient au football.

«Je désirais invariablement et désespérément que cet après-midi, ce match, cette lumière ne s'achèvent jamais», nous raconte Exley. Ils le faisaient toujours. De devoir toujours demeurer hors du terrain de jeu, à admirer les efforts d'autres que lui — d'autres qui étaient tellement plus forts, plus adroits, plus adulés que nous tous — voilà ce qu'était son destin, réalisa-t-il. La dernière révélation lui apparaît durant un dimanche soir pourri à Greenwich Village tandis qu'il se frite avec deux autres mecs qu'il a entraîné dans une bagarre. «Je me suis battu parce que j'avais compris, sans parvenir à le supporter, que c'était mon destin — à la différence de mon père, dont la destinée était d'entendre le rugissement de la foule — que de m'asseoir avec la plupart des hommes pour acclamer les autres. C'était mon destin, ma destinée, ma fin, que d'être un fan.» Citée de cette façon, la révélation qu'eût Exley ce jour-là peut paraître banale à première vue. Mais remise dans le contexte de ses envolées imaginatives délirantes et de ses tirades d'auto-exécration implacables, elle éveille des échos que quelques hommes — est-il sexiste de se demander combien de femmes sont allées jusqu'au bout du Dernier stade de la soif ? — auront la faiblesse de reconnaître.

Pages from a Cold Island est plus lisible et en apparence plus intéressant que son prédécesseur — il s'enorgueillit de tirades amusantes et de noms qui nous sont familiers — mais c'est aussi un livre plus ou moins grossier. Ce qui étaient auparavant des défauts aux yeux d'Exley (ou, plus exactement, des tics littéraires), y sont devenues des habitudes. L'ouvrage révèle par ailleurs un penchant à l'auto-indulgence, comme seules les harangues interminables peuvent l'être, qui ne s'était jamais manifesté dans Le Dernier stade de la soif. On y voit relatée la vie dissolue d'Exley en Floride. Quelques rencontres sans remords avec Gloria Steinem et Norman Mailer. Exley passe un semestre cotonneux à enseigner à l'Université d'Iowa. Par-dessus tout cela, il y a Edmund Wilson. Le livre commence le 12 juin 1972, lorsqu'Exley apprend la mort de ce grand homme de Lettres. En dépit de son comportement d'alcoolique aux yeux rougis, Exley vénère la chose littéraire (l'un de aspects qui rende si touchant Le Dernier stade de la soif tient au fait que chaque page transpire de l'extrême sensibilité de son auteur), et il s'avère qu'Edmund Wilson symbolise la littérature dont il pourrait être l'hymne. Ainsi qu'Exley l'affirmait dans son premier livre «cela me réchauffa véritablement le cœur de savoir qu'un homme pouvait vivre intègrement aussi longtemps et survivre.» Wilson est mort à Talcottville, dans l'État de New-York, à une heure de route de la maison où vit la mère d'Exley à Alexandria Bay. Exley développa une obsession à l'encontre de Wilson et entama des recherches en vue d'écrire un article sur ses derniers jours. Partageant avec Wilson l'amour des mots et celui de leur région d'origine — partageant également, une capacité hallucinante à boire de l'alcool — Exley trouva en lui un homme à révérer et une carrière qui, sur l'échelle du désastre, se mesurait à la sienne.

De la même façon qu'Edmund Wilson est le Franck Gifford de Pages, le frère aîné d'Exley, Bill, tient une place comparable dans Last Notes from Home. Militaire de carrière, "le Brigadier" (ainsi qu'il fut surnommé par son fils il y a longtemps) est en train de mourir sur un lit d'hôpital à Honolulu lorsque commence Last Notes. Il constitue la présence la plus intéressante dans un livre qui est pour l'essentiel une péroraison bavarde et difficilement compréhensible. Exley et sa mère prennent l'avion pour assister à la mort du Brigadier. Durant le vol, Exley partage sa douleur avec "M. James Seamus Finbarr O'Twoomey, un Dublinois complètement fou," qui occupe le siège voisin. Les événements qui s'enchaînent ensuite, voyant Fred et James tenter de s'en sortir en se supportant l'un l'autre, vont continuer tout le long du livre. James semble avoir pu faire partie de l'IRA, ou pas ; ses coups de mains d'ordre financier d'une prodigalité inextinguible — il semble avoir pu travailler pour la Lotterie Irlandaise, ou pas — sera le soutien indéfectible d'Exley tout au long des années qu'il passe à Hawaii. Exley rencontre égelement dans le même avion la belle menteuse Robin Glenn (à la différence de ses autres défauts, la misogynie d'Exley n'a pas présentée comme devant faire l'objet d'une rédemption par son exposition littéraire), qui partage son temps entre son activité d'hôtesse à plein-temps et sa vie à Honolulu — en mettant l'accent sur "lulu" — ou "call-girl". "Tentante à un point inimaginable, Robin portait mon sang à ébullition. Si seulement elle avait pu être déclarée débile à la naissance." Au lieu de cela, elle se retrouva mariée à Exley.

Last Notes s'achève sur leur lune de miel, événement qui aboutit à une image ahurissante et surréaliste, justifiant à elle seule les 395 pages précédentes. D'autres éléments du livres valent aussi le détour, comme par exemple les souvenirs de l'adolescence d'Exley à Watertown (N-Y) durant les années 1940 : un profond sens du placement, un entraîneur de football féroce, un bel orphelin qui dépucela Exley. D'autre part, ce roman est un vrai fouillis : vulgaire, verbeux, bilieux. Exley dédie plusieurs chapitres à l'image télévisuelle de James Arness (comme pour Marshal Dillon, dans Gunsmoke). D'autres hommages prennet la forme de lettres qu'Exley écrit depuis Hawaii à sa psychiatre et première amante, Alissa. Il y a des vides à combler en ce qui concerne John Foster Dulles et la guerre de Corée (où le Brigadier fut gravement blessé), et il est fait un usage abusif du rôle de l'ivrogne qui vit dans le Nord. Lorsqu'il est décrit sans trop d'outrance, sans être usé jusqu'à la corde, comme c'est le cas dans Le Dernier stade de la soif, ce rôle d'ivrogne est l'un des plus mémorable que l'on puisse trouver dans les Lettres Américaines d'après-Guerre. Et la seule chose qui surpasse la déception que l'on ressent à lire ce livre triste est de savoir que l'on peut remercier son auteur d'en avoir écrit un autre 20 ans auparavant. Tous les trois forment un tout ; c'est cela, ainsi que quelqu'un l'avait prédit qui fait que Le Dernier stade de la soif ne pourrait être suivi que d'une pâle copie. L'homme qui se débat ici avec "le vertige et la soif qui rallongent la sensation du temps qui passe," ainsi qu'il l'écrit, s'est tellement surpassé dans l'échec que lorsqu'il rate même cela, personne d'autre que lui ne peut s'en plaindre.

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