La vie de Frederick Exley

Boutique    |   Articles    |    Listes    |   Suggestions   |   Accueil
Nos livres    |   
Newsletter   |   Facebook   |   Contact   |   La belle colère

.

« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

.

L A   V I E
D E   F R E D E R I C K   E X L E Y
C O U R T E   E T   E F F I C A C E
B I O G R A P H I E

. . . . . .

La production littéraire de Frederick Exley se résume à seulement trois romans: Le Dernier stade de la soif (1968), Pages from a Cold Island (1975) et Last Notes From Home (1988), et suffisamment d’articles de presse pour remplir un petit volume. Aucun de ces romans ne fut une réussite commerciale, et seul Le Dernier stade de la soif eut un succès digne d’être remarqué. Cette œuvre de qualité s’attira quelques lecteurs dévoués, elle fut lue et appréciée par des étudiants et des auteurs prometteurs, le phénomène est donc comparable à celui que connut le roman L'attrape Cœur de J.D. Salinger dans les années 1950. Le succès du livre, particulièrement auprès des lecteurs les plus jeunes, tient peut être en sa qualité de rébellion romantique contre l’hypocrisie et la répression, ce qu’Exley appelle la défaillance de l’Amérique. Suivant la tradition littéraire qui relie fiction et autobiographie, son écriture repose sur le mode de la confession ; le Exley fictif est au bord de la folie mais il fait face à une dégénérescence encore plus grave, celle de la culture américaine. Comme il l’écrit dans Last Notes From Home, Exley est outré par le fait que l’Amérique soit devenu « un spectacle obscène », mais il réalise qu’il doit se confronter à la réalité de cette Amérique, quoi qu’il lui en coûte, et quoi qu’il en coûte à ses personnages. Pour quelques lecteurs, son succès tient à la critique qu’il fait de l’Amérique contemporaine, mais sa véritable force réside dans l’analyse impitoyable qu’il fait de lui-même, dans un style à la fois drôle et émouvant, et dans les portraits à la loupe des personnages que l’on croise au fil d’incidents riches de détails. Tous ces éléments constituent une voie formidable et unique dans la littérature américaine contemporaine.

Fils d’un technicien des télécoms, Earl Exley, et de Charlotte Merkley Exley, Frederick est né à Watertown, dans l’état de New York, le 28 Mars 1929. Son frère aîné, William, deviendra le personnage central de Last Notes From Home ; Frederick a aussi une sœur jumelle, Frances, et une cadette, Constance. Il fit ses études secondaires dans un établissement public de Watertown, puis refit une dernière année de lycée au John Jay High School à Katona afin d’obtenir de meilleures notes, et ainsi, d’être admis à l’université. Il jouait alors au football et au basketball et fut sélectionné dans l’équipe de John Jay High School pour participer au tournoi inter-écoles des All-Star Games. Exley a une fois déclaré que cette année à John Jay « fut la plus productive de [sa] vie », une époque où il avait le sentiment de vivre à la hauteur de son potentiel. Il fit part de son expérience sportive et de l’influence qu’eut son entraîneur sur lui dans « Holding Penalties Build Men » (1981) et dans Last Notes From Home. Quand l’époque du lycée fut révolue, il intégra, pour faire plaisir à son père, une prépa dentaire à l’université Hobart à Geneva, dans l’état de New York, puis il partit pour la Californie et entra à l’USC (université de Californie du Sud) où il étudia l’anglais. Il finit ses études en 1953.

Durant les quinze années qui suivirent, Exley exerça différents métiers, sans véritable résultat. Aussi, il développa un lien étroit avec l’alcool et en parlera souvent dans ses romans.

Il erra de New York à Chicago, imitant ses doyens des années 1930, ces hommes « qui ont traîné dans ce vieux monde, et y ont joué pendant trop longtemps », travaillant dans les relations publiques, pour l’une de ces compagnies de chemin de fer qui eurent à ce moment là leur dernier souffle de vie commerciale. Après, il y eut des petits boulots dans différentes villes. Le plus ingrat fut peut être celui qu’il exerça pendant deux ans dans les années 1960 : professeur d’anglais dans un lycée de campagne de l’état de New York. Il méprisait le manque d’intérêt et d’ambition de ses élèves, mais aussi la politique de l’établissement, qui consistait à laisser passer ces derniers en classe supérieure de manière à s’en débarrasser au plus vite. Il fait part de cette pratique déplorable dans Le Dernier stade de la soif : « Je donnais mes cours, et j’essayais de faire en sorte que mes élèves ne croient pas que mon dédain ait quelque chose à voir avec eux. Pourtant, nous finîmes par adopter des positions d’attaque, feulant comme des chats antiques. Arrivés aux vacances de Thanksgiving, ils me méprisaient, et je les répugnais. »

Sa vie personnelle suivit le cours de ses performances professionnelles. Il se maria deux fois, et eut deux enfants. Son premier mariage, avec Francena Fritz, dura trois ans et Pamela Rae fut le fruit de cette union. Ils divorcèrent en 1970. Le second, avec Nancy Glenn, ne dura qu’un ans de plus que le précédent, et une autre petite fille vit le jour, Alexandra.

En 1958, Exley fit le premier de trois longs séjours à l’hôpital psychiatrique. Qu’Exley se soit laissé influencer par son côté le plus autodestructeur pendant des années n’est pas très surprenant, ce qui l’est, cependant, est ce qu’il a réussi à accomplir parallèlement. Durant sa deuxième hospitalisation, il commença à écrire ce qui allait devenir Le Dernier stade de la soif.

L’écriture d’Exley est dominée par la préoccupation du procédé d’écriture en lui-même, particulièrement concernant le rôle de l’écrivain. Il croit au pouvoir salutaire de la littérature : sa capacité à donner du sens et de l’ordre au chaos, à donner un sens à la vie. La complainte de l’auteur est la plus grande qui soit, et la plus belle forme de culte se résume à la lecture et à l’adoration de l’œuvre d’un autre. Ses romans sont parsemés de références à d’autres écrivains, vivants ou morts ; et il cherche désespérément sa place parmi eux.

Un autre reflexe quasi obsessionnel d’Exley dans son écriture est la référence à la notion de « chez-soi » — l’importance des racines dans une terre d’étrangers. De la même manière que James Joyce écrit à propos de Dublin et, plus tard, Wiliam Kennedy à propos d’Albany, Exley parle sans arrêt de Watertown, sa ville natale. Il explique cette importance qu’il accorde aux racines à Mary Cantwell, en 1976 : « Je déteste profondément cette nouvelle exode, le manque d’héritage et de racines. J’essaye sans cesse de suggérer au lecteur que l’appartenance aux origines constitue un lien extrêmement fragile. » Il étend la « fragilité » — si ce n’est l’impalpabilité — des origines à la fragilité de la vie elle-même. Ses livres sont, en grande partie, chargés de ce qu’il appelle « les fardeaux du chagrin », d’histoires d’injustices et de catastrophes ordinaires. Exley a dit une fois que son œuvre traite du désir de connexion avec tous ceux qui sont, et avec tout ce qui est extérieur à soi. Dans ses romans, les narrateurs deviennent de plus en plus conscients des liens de l’amour.

Exley, qui est en fait un solitaire, écrit des romans truffés de parias. En réaction à la conformité exigée par la société, il s’intéresse aux originaux, à ceux qui ne parviennent pas à se comporter comme l’américain typique et à rentrer dans le moule tout en célébrant le succès du rêve américain. Son panel de personnages constitue une contre-culture : des excentriques, des anti-conformistes, des asociaux, des menteurs, des obsessionnels, des fous et des criminels — chacun d’eux étant peut être l’alter ego d’Exley. Mais que ce soit en public ou en privé, ils montrent tous du courage, de la force et de la discipline — une sorte de conscience professionnelle face à l’adversité.

Dans Le Dernier stade de la soif, Exley se souvient d’une fois où son père lui avait présenté Steve Owen, le coach des New York Giants : Owen demanda : « Es-tu costaud ? — Pardon, monsieur ? — Es-tu costaud ? — Je ne sais pas, monsieur. » Owen se tourna vers mon père : « Est-il costaud, Mr Exley ? » Bien que je voulais plus que tout que mon père dise, qu’en effet, j’étais costaud, je ne fut pas surpris par sa réponse : « Il est trop tôt pour le dire. »

La force est un thème récurrent dans l’œuvre d’Exley, et ses livres sont, dans une certaine mesure, des hommages à ceux qui ont du cran, particulièrement dans leur parcour professionnel – Frank Gifford, membre de l’équipe de football des Giants et commentateur sportif (Le Dernier stade de la soif) ; l’écrivain américain Edmund Wilson (Pages from a Cold Island) ; et le frère d’Exley, William (Last Notes From Home). Exley entretient un rapport basé sur l’amour/envie avec ces héros, et il les dépeint comme des personnages de l’histoire des États-Unis.

Le fait que ces trois hommes soient radicalement différents les uns des autres reflète les polarités et les contradictions qui caractérisent l’œuvre d’Exley, alors qu’il tente lui-même de mettre au jour la complexité de la vie moderne. Thomas R. Edward souligne qu’Exley se définie par polarités : « un inéluctable, inconsolable romantique » se confrontant à la folie de l’Amérique, il souligne aussi très justement que, pour Exley, « la santé et la maladie, la force et la faiblesse font partie d’une même idée. Edwards affirme qu’Exley dépeint également « l’athlète tombant dans l’alcool et la paranoïa, la romance et l’aventure sexuelle, la performance et l’impotence, la fierté de sa famille et de sa ville et le besoin d’en échapper, l’intégrité et la fascination du crime. »

Random House publia Le Dernier stade de la soif en 1968 après quatorze refus d’autres éditeurs. Exley donne le sous-titre de « mémoires fictives » à son roman et, dans la note de l’auteur, il nie la véracité des faits racontés dans son roman : « J’ai laissé libre cours à mon imagination et je ne me suis que très peu attaché aux évènements de mon propre vécu. Compte tenu de tout cela, je demande donc à être considéré comme un auteur de fantaisies. » Plus tard, Exley admit cependant, lors d’une interview, qu’il avait dû « fabriquer une sorte de déguisement » pour certains de ses personnages, notamment pour le personnage de son ex-femme, Francena, afin d’éviter un litige, « mais la majeure partie du roman est restée telle que je l’avais écrite au départ ». La question de la vérité est perpétuellement présente dans les critiques de fictions autobiographiques. Les scènes qui sont restituées dans le roman sont colorées par la mémoire, et embellies par les ressources de l’imagination. Elles sont ensuite modelées par le besoin de l’auteur de donner forme et cohérence à la matière brute qu’est sont vécu. Le fait qu’Exley utilise le mode de la confession suggère néanmoins qu’il se sert de son roman pour restructurer son passer et donner un sens à son présent.

Dans Le Dernier stade de la soif, Exley parle de « ce long malaise, ma vie », l’histoire pénible d’un idéaliste romantique pour qui tout se transforme en échec, y compris tous les métiers qu’il a pu exercer pendant quinze ans, ses mariages et sa paternité. Ancien athlète mis sur la touche, il est réduit au statut de spectateur, il est alcoolique, taxe ses amis, et ses soirées se terminent dans des bagarres d’ivrogne, ou dans le lit d’étrangers. Finalement, il atterrira à l’hôpital psychiatrique. Arrivé à un point culminant dans le roman, il sera condamné à la prison par un juge de Miami qui le dira « fou et stupide ». Pourtant, Exley, dans ce livre étrangement puissant, raconte la désolation avec une telle honnêteté, sans jamais s’apitoyer sur lui-même, que le lecteur se voit contraint de le suivre jusqu’au bout. Aussi, le style très personnel d’Exley, le mélange de rage et d’analyse critique, d’humour outrancier et de sensibilité, de sexe cochon et d’aspirations spirituelles donnent un attrait de plus au roman.

Le Dernier stade de la soif commence vers 1962, avec un Exley saoul assis dans un bar de Watertown, attendant la retransmission d’un match des New York Giants – contre les Dallas Cowboys. Il est victime d’un « malaise » et craint d’être atteint d’une crise cardiaque. Mais cet accident n’est autre que le résultat d’une consommation excessive d’alcool sur le long terme. Suite à ce memento mori, il sera confronté à l’image de l’homme qu’il est devenu, homme qui est tombé bien bas. L’épigraphe du roman est une citation de Nathaniel Hawthorne dans Fanshawe (1828), en la choisissant, Exley s’auto-diagnostique : « Si l’on avait ouvert son cœur au plus profond, on y aurait trouvé ce rêve de reconnaissance éternelle ; qui, bien que ce soit un rêve, est bien plus puissant que mille réalités. » Exley, l’incurable romantique, a besoin de succès et de reconnaissance mais, ayant échoué tant de fois, son existence est réduite à être celle d’un fan – d’où le titre du roman.

Exley, le narrateur, dit qu’il boit « pour expérimenter l’ivresse intellectuelle que procure la sobriété prolongée. » Le fardeau qu’est cette recherche constante de reconnaissance, il l’a hérité de son père, Earl, une figure sportive locale, un modèle de force physique et mentale : « D’autres hommes auraient pu hériter de leur père la bosse des maths, une montre à gousset en or, toute oxydée, ou un air d’ahuri ; ce que j’héritai du mien fut un besoin constant d’entendre mon nom murmuré sur un ton révérencieux… Je voulais l’argent et le pouvoir qu’apporte la célébrité ; et puis, je voulais de l’amour – ou le disais seulement, puisque je sais maintenant que tout ce que je voulais, c’était l’adoration de la foule. « Oh, nom de Dieu, Papa ! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » J’ai toujours regretté de ne pas lui avoir hurlé cela au visage, cette humiliation. Si mon père avait su trouver les mots et me dire pourquoi il avait tant besoin de la Foule, j’aurais peut-être pu sauver mon âme et être aujourd’hui un vendeur de terres agricoles, vivant heureux à Shaker Heights avec ma femme, Marylou, et six morveux qui vomiraient partout. »

Après ses études à l’université et la mort de son père, Exley remplaça la figure héroïque du technicien des télécoms, Earl Exley, par celle de la star des New York Giants et ancienne coqueluche de l’université, Frank Gifford, qu’Exley rencontra alors qu’il était étudiant à l’USC (Université de Californie du Sud). Comme il l’explique dans « A Fan’s Further Notes » (1987) : « J’ai écrit un livre dans lequel Frank Gifford était l’alter ego du narrateur, le narrateur et Gifford étant, comme ils l’étaient en réalité, le côté clair et le côté obscur de l’essence de l’Amérique. » Exley déclara qu’il ressentait une sorte de lien de parenté avec Gifford parce qu’ils étaient tous les deux nés pendant la Grande Dépression, parce que leurs pères étaient des ouvriers et parce qu’ils étaient issus de foyers modestes. Exley était persuadé que Gifford était guidé par un mal terrifiant.

Une autre des attractions favorites d’Exley était le football, qui était pour lui une arène immaculée face à un monde bruyant : « Pourquoi le football me ramenait-il à la vie ? Je ne saurais le dire précisément. J’avais ce sentiment que le football était un îlot de franchise dans un monde de circonspection… Il y avait quelque chose d’ancien, de traditionnel, c’était un jeu dénué de prestidigitation et de subterfuge. Le football avait ce genre de pouvoir sur moi, il m’emportait par la force d’un sentiment familier, d’un vague souvenir, aussi insaisissable que l’intégrité morale – peut être fût-ce simplement la réminiscence d’une enfance oubliée. Quoi qu’il en fût, je me donnai entièrement aux Giants. Ma récompense fut d’avoir le sentiment de me sentir vivant. »

Mais cette dévotion s’avéra bien plus dangereuse pour l’alcoolique qu’était Exley ; il eut une vie par procuration, cette vie-là prenait un sens tandis que le véritable Exley n’avait plus de raison d’être. Comme Edwards le fait remarquer : « Qu’il s’agisse juste d’une passade, ou qu’ils soient bienveillants, les fans sont dans tous les cas atteints de folie. Ils ne sont pas seulement des amateurs ou des fantaisistes, mais aussi des fanatiques guidés par un désir véritablement autodestructeur, le désir d’être ce qu’ils ne sont pas. »

Le Dernier stade de la soif montre l’affrontement entre Exley et le rêve américain, un conflit qui commence réellement lorsque Exley quitte l’université et tente de « se mesurer à New York City ». Mais il en fait les frais et finit par s’enfuir, connaissant ainsi le sort de ceux qui se frottent pour la première fois au succès : il veut la richesse et le pouvoir qu’apporte la reconnaissance, mais refuse que ce soit au prix de son intégrité. A New York, il souffre de cette pression constante, qui force ses habitants à se plier à la conformité, et à faire des compromis ; ce jeune homme voudrait bien être convaincu que New York l’a déçu, et non l’inverse.

Il rend compte de cet affrontement avec le rêve américain dans un chapitre où il évoque son amour de jeunesse, Bunny Sue Allorgee. Il avait vingt-six ans, elle était Daisy, et il était son Gatsby. Bunny Sue symbolise le conflit entre attraction et répulsion, un dilemme propre à l’ambition romantique. Elle était « si américaine », d’une beauté à couper le souffle, elle était une de ces étudiantes de la Big Ten Conference. « Elle était la Coqueluche de Sigma Chi – à vrai dire, non, pas précisément ; elle fut la seule étudiante de deuxième année à être élue Reine du Bal de l’histoire du Michigan, de l’Illinois et de l’Indiana, bien qu’elle ne fut pas la seule prétendante d’une beauté solaire. Et enfin, elle était le cadeau inconcevable, presque obscène que m’offrait Chicago. »

Mais Exley finit par se rendre compte du cauchemar que serait sa vie au côté de Bunny Sue lors de son séjour chez les parents de cette dernière, dans une banlieue fantôme du Mid-West, Heritage Heights – ces présentations officielles mettront fin à leur relation. La famille de la jeune fille représente, aux yeux d’Exley, l’insoutenable superficialité de la classe moyenne américaine. Son futur défile devant ses yeux : « Je me vit soudain condamné à rester à la cuisine avec Poppy [le père de Bunny Sue], nos bonnets de laine enfoncés jusqu’aux oreilles, lapant une canette de bière Pabst, l’oreille collé au poste de radio, échangeant un regard entendu de temps à autre et racontant des blagues pas très drôles sur le cancan féminin qui nous parviendrait de la pièce à côté, des blagues qui, bien tristement, révéleraient notre impuissance face au bijou qu’elles trimballent entre leurs jambes. »

Face à cette vision pleine de vérité, Exley se retrouve littéralement paralysé. Il réalisera plus tard : « mon incapacité à être en couple n’avait rien à voir avec elle [Bunny Sue] ; l’Amérique, avec laquelle je n’aurai jamais pu vivre en ménage, en était en quelque sorte la cause. » Mais il aurait dû se rendre compte de tout cela bien plus tôt, lors d’une séance de shopping avec Bunny Sue : « Elle acheta sept culottes bleues, une pour chaque jour de la semaine, avec Lundi, Mardi, etc., brodé tout près de l’endroit où se trouve l’entrejambe. « Plutôt cul-cul, hein » dit-elle à personne en particulier ; puis à la vendeuse, « Est –ce que je peux mettre celle du Jeudi le Samedi ? » Là, elle se tourna vers moi et me fit un clin d’œil… Ce matin là fut le premier jour de ma vie où j’admis qu’il y avait des moments où j’avais vraiment besoin d’un verre ; je crois bien que ce jour là, j’en avais désespérément besoin, comme jamais je n’en eus ou n’en aurai besoin. »

Après l’épisode de Bunny Sue, Exley parle de son départ de la ville, puis de sa rupture avec la réalité, de l’alcool et du sexe dénué d’amour qui le poussent au bord du précipice, et de son éventuelle folie. Il atterrit à Watertown, gagné par un état dépressif et léthargique, allongé sur le canapé-lit de sa mère, il se nourrit de biscuits Oreo, regarde des feuilletons télévisés et fait la discussion au chien. Quelque temps après, il est admis à l’hôpital psychiatrique.

Pendant les trois mois qui suivirent la publication du livre, il n’y eut aucune critique de la presse, mais quand elles finirent par arriver, elles furent généreuses. Ces éloges ne tardèrent pas à donner à l’œuvre d’Exley le statut de découverte littéraire indispensable. Cependant, les ventes ne décollèrent pas : un peu moins de neuf mille copies de la première édition furent vendues. Pourtant, Le Dernier stade de la soif finit peu à peu par être considéré comme un livre culte, il sortit en huit éditions de poches, la plus récente étant celle de la prestigieuse collection Vintage Contemporaries chez Vintage Books (Random House). Christopher Lehmann-Haupt, dans un article du New York Times (23 Décembre 1968), qualifia Le Dernier stade de la soif de « livre singulièrement émouvant, distrayant et drôle… Surtout parce que l’expérience et le personnage d’Exley nous sont à la fois suffisamment familiers pour que nous puissions nous identifier à lui (et donc le craindre), et assez fous, extrêmes et bizarres pour que nous puissions nous différencier de lui, (et donc avoir pitié de lui). On s’implique sans être atteint. » Plusieurs journalistes ont comparé Exley à F. Scott Fitzgerald ; Mike McGrady affirma dans un article du Newsday (19 Juillet 1969) qu’Le Dernier stade de la soif était « le meilleur roman en langue anglaise depuis Gatsby le Magnifique. » Une minorité de journalistes, parmi lesquels Stanley Reynolds du New Statesman (30 Janvier 1970), trouvèrent le roman « décousu, obscur, plein de redondances, et écrit dans ce style américain curieusement exagéré… On a donc plutôt l’impression de se faire alpaguer par un ivrogne dans un bar. »

Le Dernier stade de la soif à été nominé pour le National Book Award, à gagné le Prix William Faulkner en tant que meilleur roman de l’année 1968, et a reçu le Prix Rosenthal de l’Institut National des Arts et des Lettres. Suite à sa publication, Exley à reçu une bourse de la Fondation Rockefeller. En 1972, une version cinématographique du livre sort sur les écrans avec Jerry Orbach, produit par Warner Bros. Exley, qui toucha trente-cinq mille dollars de droits d’auteur pour le film, pensait que la version finale « n’avait rien à voir avec ce qu’il avait écrit. »

Après la publication d’Le Dernier stade de la soif, Exley vécu presque un an à New York, attendant le succès. Il passait la plupart de son temps au Lion’s Head, un café littéraire de Greenwich Village, qui fut le sujet de son article « The Last Great Saloon » (1990). A l’automne 1968, remis à flot par une avance de cinquante mille dollars de Random House et par les dix mille dollars de la bourse Rockefeller, Exley commença à écrire les premiers jet de Pages from a Cold Island, le second volume de la trilogie qu’il projetait alors de faire. Exley, malgré les critiques généreuse, vécu très mal l’échec commercial d’Le Dernier stade de la soif. Il s’agissait plus d’un problème d’ego que d’un problème d’argent. En 1976, il dit à Cantwell : « je suis l’auteur le plus connu des autres écrivains américains, mais je veux aussi être aimé du public. » Exley, dans Pages from a Cold Island, souligne la difficulté du mode de la confession : « On m’a dénigré, et j’ai grossièrement été rangé dans la catégorie de ceux qui n’ont plus rien à donner. Je ne publiai rien avant la fin de la trentaine ; j’étais conscient qu’après des années d’alcoolisme, m’amenant à être interné à trois reprises dans un asile de fous, je n’avais ni le piquant, ni l’esprit qu’il était nécessaire d’avoir pour produire ce que les autres, au Lion’s Head, appelait un ‘mastodonte’. » Au moins, une fois débarrassé sans ménagement du poids du succès, Exley pu se concentrer sur Pages from a Cold Island.

À l’automne 1969, Exley alla habiter en Floride, sur Singer Island, il élu domicile à l’hôtel Seaview qui donnait sur Riviera Beach, et c’est là qu’il continua à travailler sur Pages from a Cold Island, le mot « cold » (froid), que l’on retrouve dans le titre, ne fait pas référence à l’île sur laquelle il a vécu, mais à l’état de découragement dans lequel il se trouvait lorsqu’il repensait « au trajet parcourue par l’Amérique à travers les années 1960, » qui avait commencé par les promesses du discours inaugural du Président John F. Kennedy et s’était terminé à l’automne 1969 à Chappaquiddick, une autre île, où il fait froid. Dans Pages from a Cold Island, il se rend compte que sa vie ne mène à rien. Sa femme l’a quitté (juste avant la publication d’Le Dernier stade de la soif), et il est allé se réfugier en Floride, où ses seules connaissances sont des marginaux : des piliers de bars, des va-nu-pieds qui passent leur été sur la plage, et des prostitués. A un moment donné, alors qu’il sentait bien que le livre ne donnait rien, il jeta les quatre cent quatre-vingt pages de manuscrit dans le coffre de sa Chevrolet Nova et les y laissa pendant trois ans. Dans un état dépressif, il échappa au suicide pour la seconde fois de sa vie.

Deux événements sauvèrent le roman et son auteur. Deux jours après sa tentative de suicide, en lisant un magazine, il tomba sur un article sur Gloria Steinem et décida de lui accorder une interview, pensant ainsi pouvoir se remettre sur sa trajectoire, « sortir les pages de l’obscurité dans laquelle elles s’étaient vautrées. » En 1972, Exley retourna dans le coin de Watertown ; il s’installa à Alexandra Bay, dans l’état de New York, au bord du fleuve Saint-Laurent, à trente sept kilomètres de son lieu de naissance. Là-bas, il vivait parmi de vieux amis d’école, des gens qu’il respectait, et puis sa mère et ses deux sœurs habitaient à proximité. Jusqu’à la fin de sa vie, Exley partagea son temps entre cet endroit et Singer Island. Il apprit la mort d’Edmund Wilson, l’écrivain qu’il vénérait le plus, dans le Watertown Tribune, le lendemain du 12 Juin 1972, jour de la mort de Wilson. Trois semaines plus tard, Exley alla dans la ville où habitait Wilson pour rencontrer son assistante, Mary Pcolar, sa femme et sa fille, ainsi que quelques uns de ses amis. Le but de ce voyage était de recueillir des informations afin d’inclure Wilson dans son roman.

L’hommage à Wilson est l’élément central de Pages from a Cold Island. De la même manière qu’Exley vénère Gifford dans Le Dernier stade de la soif, il admire Wilson parce qu’il est une figure emblématique de son temps, « un homme qui a détenu la vérité pendant si longtemps, et qui a survécu, » et enfin, parce qu’il arrivait à s’accomplir en tant qu’homme de lettre, à avoir un parcours cohérent, contrairement à celui d’Exley, qui est semé d’embûches. Aussi, il se sentait de profondes affinités avec cet auteur d’autobiographies qui dénonçait l’hypocrisie et la superficialité de la société Américaine, qui adorait le nord de l’état de New York et avec qui il était pratiquement voisin. La demeure ancestrale de Wilson à Talcottville, dans l’état de New York, raviva chez Exley un sentiment de connexion à la terre d’origine et de prospérité.

Pages from a Cold Island est divisée en plusieurs parties, correspondant aux rencontres d’Exley avec quelques unes des figures emblématiques des années 1960 : Wilson, Steinem, et dans une moindre mesure, Norman Mailer. Exley y raconte aussi son expérience en tant qu’intervenant à l’Université de l’Iowa, à l’Atelier des Ecrivains, durant le premier semestre de l’année scolaire de 1972. La vie de l’écrivain est le sujet dominant du livre, et il est illustré en majeure partie par Wilson. Lors d’un de ses cours à l’université de l’Iowa, Exley parle de Wilson, et résume son importance : « Votre vie littéraire – ceci fut le seul commentaire tendancieux que je me permis – ne commencera réellement que le jour où vous en accepterez les conditions, l’isolement, la confusion, la solitude, le travail, et le travail, et le travail – ce sont les conditions que beaucoup de vos pairs ont déjà acceptés, et qu’Edmond Wilson et sa maison en pierre évoquent de manière si vivace et envoûtante. »

Exley cherche aussi à se trouver des points communs avec Steinem – tous deux ont vu le jour l’année de la Grande Dépression, ont poursuivi des études, et ont été imprégnés des événements des années 1960 – et à créer des affinités, tout en étant conscient de sa formidable réussite, et de son propre échec. Mais ici, Exley n’est pas le fan abject de Steinem. Il n’est pas vraiment attaché au mouvement de la libération de la femme, et il la suspecte d’hypocrisie suffisante, cherchant à s’entretenir avec elle pour s’assurer « qu’elle est réellement impliquée. » L’entretien, dirigé sur un sujet à propos duquel il est réticent, tourne mal parce qu’elle décèle rapidement son hostilité arrogante alors qu’il donne une représentation caricaturale dans le rôle du journaliste. Mais cette partie du livre s’avère être plus efficace que le chapitre sur Wilson. L’hypocrisie comique d’Exley dans le rôle du méchant – tour à tour admiratif et lascif, persuadé que « la rigidité avec laquelle elle aborde le débat, se mettant dans la peau d’une missionnaire, la rend totalement vulnérable » face à l’opposition, se moquant de la femme froide et hautaine qui se prend trop au sérieux – le rend en fait étrangement sympathique. Dans le dernier chapitre du roman, Exley raconte l’échec que fut sa rencontre avec Mailer – un incident qu’il comptait peut être utiliser comme base pour une troisième partie.

Le livre se clôt sur l’expérience d’Exley à l’Atelier des Ecrivains à l’Université de l’Iowa. Encore une fois, il rencontre des difficultés en tant que professeur. Cette fois, ses étudiants s’avèrent trop véhéments pour lui, et à la fin du semestre, il « devait s’enfiler une demi-douzaine de doubles vodkas avant même de pouvoir descendre la colline qui l’amenait dans la fosse aux lions. » Il consacre une bonne partie du chapitre à sa liaison d’ordre sexuel avec April, une étudiante de la même trempe que Bunny Sue, une « caricature à fendre le cœur de la Miss Amérique Rurale. »

Les critiques de Pages from a Cold Island furent mitigées, et les éloges furent bien plus timides que celles accordées à Le Dernier stade de la soif, auquel il fut inévitablement comparé. Beaucoup de journalistes eurent le sentiment que ses défauts provenaient du fait qu’Exley avait désespérément eu besoin d’écrire un autre livre. Les critiques négatives mirent au jour différentes préoccupations, notamment l’incapacité d’Exley à rendre ses sujets vivants et à faire en sorte que le lecteur s’y intéresse. D’autres critiques furent consacrées à son incapacité à rassembler les chapitres disparates afin d’en faire un tout cohérent, et au titre du roman qui trahit le fait qu’il s’agisse juste de pages noircies, une série d’articles de magazine rassemblés sous le titre de La Vie en Amérique dans les années 1960. Alfred Kazin, dans un article du Cahier Littéraire du New York Times (20 Avril 1975) écrit ceci : « autant que j’ai pu aimer lire Exley, je suis abattu part le fin que son œuvre semble si instantanément périssable. C’en est trop d’un seul acte – acte qui aurait dû parler de lui-même. Ainsi, ce n’est pas non plus un roman, mais l’article d’un magazine intello, écrit par un très bon écrivain qui a peur de nous laisser entrevoir le dilemme qui a fait que le livre était nécessaire. »

Le Dernier stade de la soif fonctionne parce qu’Exley y est un véritable fan – simple, passionné et pathétique. Dans Pages from a Cold Island il est bien trop en compétition avec Steinem et Mailer pour les considérer comme il considère Gifford, il est trop jaloux de leur succès pour leur laisser la gloire. Il s’immisce tellement dans l’interview avec Steinem que le tout apparaît plus comme l’histoire d’une interview que comme le portrait d’une personne. Qui plus est, les anecdotes dispersées et les aperçus occasionnels du personnage complexe qu’est Wilson ne donnent pas un portrait fascinant, mais plutôt le récit d’Exley à la quête de ce portrait. Le Dernier stade de la soif est un livre intense, profondément touchant. En comparaison, Pages from a Cold Island est creux, digressif, cancanier, et parfois même mesquin. Tout comme Le Dernier stade de la soif, Pages from a Cold Island ne se vendit pas bien et fut rapidement soldé.

Last Notes From Home complète la trilogie autobiographique d’Exley. La note de l’éditeur sur le rabat stipule qu’il s’agit d’ « un roman, » et Exley le décrit comme une œuvre fictive, déclarant qu’il n’a « jamais écrit quoi que ce soit sur Frederick Exley sauf quand il était un personnage monté de toute pièce. » Cependant, le livre se concentre sur la mort du frère ainé d’Exley, Col. William Exley, un officier à la retraite qu’Exley appelle « le Brigadier. » Le livre s’ouvre sur le voyage d’Exley à Hawaii en 1973, il y va avec sa mère pour aller voir son frère qui est atteint d’un cancer. Le décès et les funérailles qui s’en suivent fournissent toute la structure narrative du roman. Mais, comme dans Pages from a Cold Island, Exley s’éloigne de son sujet, est y tisse bon nombre d’histoire.

La rencontre d’Exley avec deux individus qu’il rencontre dans l’avion pour Hawaii constitue un autre élément de l’intrigue. Tous deux sont impressionnants, ont un esprit dénué de tout préjugé, et se créent leur propre histoire : un alcoolique irlandais, James O’Twoomey – peut être bien un chargé des relations publiques excentrique, ou un terroriste de l’IRA, ou encore un escroc et un criminel – qui retiendra peut être Exley prisonnier pendant un moment ; et puis Robin Glenn, une belle hôtesse de l’air secourable qui finira par épouser Exley. Le récit s’égare, passant de cette rencontre de 1973 à des années plus tard, et se dirigeant ensuite vers les réminiscences de l’adolescence d’Exley à Watertown, rappelant son expérience d’athlète au lycée, les conflits familiaux, et l’obsession sexuelle des adolescents. Il y a les histoires d’amis et de connaissances, passés et présents. Le livre se clôt sur le mariage d’Exley avec Glenn, et sur une image où elle est sur une planche de surf, sur les vagues de Waikiki Beach, portant la robe de mariée de sa grand-mère.

Comme dans le roman précédant d’Exley, Last Notes From Home abonde d’un humour déjanté, d’alcool, de sexe, et de comportements autodestructeurs, tous ces éléments étant rapportés avec toute la précision qu’offre la mémoire. Ici encore, Exley utilise le mode de la confession, en s’adressant d’abord à James Arness, qui jouait le rôle du Sheriff Matt Dillon dans la série télévisée Gunsmoke (Police des Plaines), puis à Alissa Tunstall-Phinn, l’ancienne psychiatre et maîtresse du narrateur. Les outils disparates de la narration acquièrent une certaine forme et une cohérence à travers les thèmes qu’aborde Exley. Un des thèmes central est la nature complexe de l’amour qu’il porte à son frère, un héro militaire plus d’une fois décorée pour sa bravoure, et qui à survécu au combat pendant la Seconde Guerre Mondiale, la Guerre de Corée, et la Guerre du Vietnam, tout ça pour mourir d’un cancer à l’age de quarante six ans.

William est le Gifford de ce roman – un homme solide, la combinaison de machisme, de force, et de courage, tout en étant sur le devant de la scène de la vie publique américaine. Il est celui qui accompli des actes héroïques, et sert de support à Exley pour jauger l’échec de sa propre existence, et les failles de la société américaine. Ainsi, l’amour qu’il porte à William est empreint de la culpabilité de ces rivalités fraternelles. Exley était fondamentalement contre l’implication des forces américaines au Vietnam ; il espérait un jour être assis au bord d’une piscine avec son frère et finir par comprendre « ce cauchemar du milieu du XXe siècle. »

Il y a encore d’autres morts que celle de William dans Last Notes From Home. Exley pleure la mort et le malheur des autres, et c’est ce qui rend certains passages si poignants. Dans un de ces passages, il parle de son amour de jeunesse, une relation qui a duré quatre ans, avec une jeune fille de son lycée, Cassandra McIntyre, qui mourra plus tard d’anorexie. Elle représente la force de la jeunesse étouffée par une société répressive qui exige de se plier à la conformité : « Je l’ai aimé plus qu’aucune autre femme que j’ai connu… Il m’a fallu un quart de siècle et une vie intense pour pouvoir ne serait-ce que dire au revoir à Cass. »

Malgré ce qui fait de façon évidente la force du roman, les critiques, encore une fois, adoptèrent ce ton de déception. Les fans d’Exley, qui avaient attendu la publication du roman pendant treize ans, ne furent pas impressionnés. Quelques journalistes qui avaient fait l’éloge d’Le Dernier stade de la soif, remarquèrent tristement une baisse de qualité concernant le style, la technique narrative, la description des personnages et le ton employé. Alors que certains firent l’éloge de Last Notes From Home, ils déplorèrent toutefois la construction peu rigoureuse – particulièrement dans la mesure où le livre adopte l’appellation de roman –, le style saccadé, et l’absence d’idées brillantes. Après Last Notes From Home, Exley continua à vivre à Alexandra Bay, se consacrant principalement à l’écriture d’articles de magazines, dont « A Fan’s Further Notes », un compte rendu de sa présence – sur l’invitation de Gifford – au Super Bowl XXI en Janvier 1987 (les New York Giants contre les Denver Broncos). Gifford avait lu Le Dernier stade de la soif, et avait été sincèrement flatté par le portrait qu’avait fait Exley, et ils étaient devenus amis.

Exley mourut à Alexandra Bay le 17 Juin 1992 à la suite d’une attaque cardiaque. L’ensemble de son œuvre est toujours en attente de la critique approfondie qu’elle mérite. A ce jour, il n’existe aucun livre qui y soit consacré, ni aucune étude biographique, et peu d’essais sur le sujet ont vu le jour. Certains critiques considèrent Le Dernier stade de la soif comme étant le seul véritable succès d’Exley. D’autres trouvent dans toutes ses œuvres un jugement pertinent et approfondi de la culture américaine, une originalité stylistique, et un courage et une passion qui font de lui un grand écrivain. Larry McMurtry disait d’Exley qu’il était, « bien que plus brutal, une sorte de Dante américain. » Dans « The Last Great Saloon », Exley écrit : « Et ce n’est pas avant l’année dernière, lorsque j’atteins l’age de soixante ans et réalisai que j’avais écrit trois romans et assez d’articles de presse pour remplir un volume, qu’il m’est venu à l’esprit que même si je ne buvais pas une goutte d’alcool lorsque j’écrivais, je ne faisait pas grand-chose d’autre lorsque je n’écrivais pas, et que ces périodes de travail battait systématiquement en retraite face à l’assaut des périodes de saoulerie. Malgré cela, je suis encore incapable de m’excuser de ma maigre production, ou de regretter de n’avoir pas fait ce qu’il aurait fallu. »

Bob Loomis, l’éditeur d’Exley chez Random House, fit ce commentaire : « Last Notes est vraiment un livre qui parle d’amour – ou plutôt de l’obsession de trouver l’amour – raconté par un narrateur dont le comportement machiste ne parvient pas à camoufler un tant soit peu l’irrépressible sentiment de compassion et de rage qui domine son cœur. »

[Exley mène] une existence semée d’embûches [dans Pages from a Cold Island], il cherche sans arrêt à s’attirer des problèmes. Il se met, ou plutôt se jette, toujours là dedans. Avec lui, c’est tout ou rien ; il n’y a pas de juste milieu. Mais alors qu’il décrit ses rencontres embarrassante, souvent comiques, parfois joyeuses avec les étrangers qu’il trimballe à droite, à gauche et taquine sans qu’ils s’y attendent, alors qu’il parle de son intimité avec les étrangers, ce qui semble d’ailleurs être la seule forme d’intimité qu’il connaisse, il nous rappelle qu’une majeur partie des problèmes qu’il découvre sont des problèmes que nous aussi, avons eu, et que, presque tous les autres sont des problèmes que n’ont n’avons pas le courage d’aller découvrir. La plupart d’entre nous sommes victimes de l’adversité ; Exley, lui, la recherche, et l’atteint.

Il réalise en majeure partie cet objectif dans ses livres. Il est en quelque sorte un rédempteur, nous disculpant de nos fantasmes malsains, et de l’absence de nos actes, en en faisant lui-même l’expérience. Ses agissements sont guidés par la force du subconscient qui fait que nous sommes, en tant que lecteurs, transportés par un sentiment au-delà de la honte, et par une résignation libératrice. Nous avons honte de lui, de nos propres désirs et de notre grossièreté. Il est facile d’imaginer que si tout le monde se comportait comme Exley, le monde serait réduit à un tas de bout déserté ; mais l’auteur, agissant à notre place, nous permet de voir que nos peurs sont souvent plus grandes qu’elles ne devraient l’être. Exley fait pour nous le travail de l’écrivain. Pourtant, il est, pardessus tout, obsédé par le courage de l’écrivain et la performance littéraire, en poursuivant l’histoire de l’écriture de sa propre biographie.

Ainsi, l’inconnu qui préoccupe le plus Exley dans Pages from a Cold Island est Edmund Wilson, dont la mort marque le début du roman…

Wilson et Steinem sont tous deux, dans un rapport réel-fictif que seul un auteur de génie a pu rendre convaincant, des supports de la grande viabilité de Pages From A Cold Island. Quand Wilson meurt, Exley se trouve être en pleine lecture de Memoirs of Hecate County afin de décider s’il doit, ou non, inclure ce livre dans son programme d’enseignement à l’université de l’Iowa – travail d’enseignant pour lequel il s’engagea parce qu’il ne parvenait pas à finir son propre livre. Aussi, Exley croit que, d’une façon ou d’une autre, Steinem lui montrera la voie à suivre pour sortir de la misère constante dans laquelle il est plongé à cause de l’abandon de ses premières épreuves.

Le dernier entretien [avec Steinem] s’avère très tendu. Mais Exley le rend drôle, et en fait la métaphore de beaucoup de relations intersubjectives qui se passent en des circonstances bien moins superficielles. Plus loin, il utilise Steinem afin de créer le lien qui permettra ensuite d’unifier les différents éléments du livre.

Après l’épisode de Steinem, il revient à Wilson… Il ne le dit pas réellement, mais c’est comme s’il sentait que chaque moment et chaque petite action de Wilson pendant soixante dix sept ans avait de l’importance, et que tout cela était accumulé de manière incroyablement cohérente – en opposition au laissé aller de son apparence dû à son alcoolisme, à son agressivité, à son indiscipline, et à ses erreurs. Wilson, tel qu’il est présenté, contrôle des personnes, ainsi que toutes sortes d’information ; Exley, lui, est soumis, et ce qui le guide est, en grande partie, hors de contrôle. Il est d’ailleurs allé à trois reprises à l’hôpital psychiatrique.

Incontrôlable, débordant d’amour, s’apitoyant sur lui-même plus que de raison et bien trop envieux, Exley est néanmoins admirable. Il a le courage de ses obsessions. Tout comme Wilson, il est sui generis, et il en souffre. De plus, très peu de personnes qui se conduisent comme Exley ont cette lucidité. Il expose les faits, il est l’écrivain. Il marque sa différence avec des personnages publics comme Steinem, en affirmant qu’ « Emerson… celui là répond aux questions du public parce que sa lâcheté incurable a absorbé toute son énergie, et il est donc devenu incapable de faire son propre travail ou d’accepter le fait douloureux de dialoguer avec ses démons. » Exley a trouvé un but à sa souffrance, et il nous étreint de cette souffrance, et cela, pour notre plus grand bien.

Revenir au livre

 

.

V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E