Emil Ferris est une des plus grandes artistes de bande dessinée de notre temps.
Art Spiegelman

En 2002, Emil Ferris (née en 1962 à Chicago), mère célibataire et illustratrice, gagne sa vie en dessinant des jouets et en participant à la production de films d’animation. Lors de la fête de son quarantième anniversaire avec des amis, elle se fait piquer par un moustique et ne reprendra ses esprits que trois semaines plus tard, à l’hôpital…

On lui a diagnostiqué une méningo-encéphalite : elle est frappée par l’une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra sans doute plus jamais marcher. Pire encore, sa main droite, celle qui lui permet de dessiner, n’est plus capable de tenir un stylo.

Le chef du service neurologie d’un des plus grands hôpitaux m’a dit que je ne marcherai plus jamais. Il en était sûr. — Emil Ferris

Alors qu’elle ne se voit plus aucun avenir, les femmes fortes à ses côtés l’encouragent – la thérapeute en charge de sa rééducation, ses amies et sa fille –, et Emil décide de se battre. Elle va jusqu’à scotcher un stylo à sa main pour dessiner, ce qui lui prend un temps fou… mais à force de persévérance, elle s’améliore. Emil décide de prendre un nouveau départ et s’inscrit au Chicago Art Institute, dont elle sortira, avec son diplôme, d’un pas déterminé.

Étudier à l’Art Institute était exactement ce dont j’avais besoin. Je n’avais pas d’éducation artistique de niveau universitaire et décider d’atteindre quelque chose de mieux était comme dire à l’univers que je refusais d’accepter la paralysie sans me battre. — E.F.

C’est à cette époque qu’elle commence l’écriture de son roman graphique. Elle mettra six ans à réaliser cette œuvre de 800 pages. Après 48 refus, l’éditeur Fantagraphics accepte le manuscrit.

Je travaillais sur un scénario basé sur la vision d’une fille loup-garou lesbienne blottie dans les bras d’un enfant Frankenstein transsexuel. Ces deux parias “monstrueux” ont été l’inspiration pour une nouvelle que j’ai écrite en 2004. Karen me parlait toujours (elle grondait plutôt, à vrai dire) et c’est en me fondant sur cette nouvelle que j’ai créé le livre. — E.F.

Le premier tome de son roman paraît en février 2017. Du jour au lendemain, Emil Ferris est propulsée parmi les « monstres » sacrés de la bande dessinée. Tandis que les réimpressions s’enchaînent, c’est unanime : il s’agit d’une œuvre d’exception.

MOI, CE QUE J’AIME,
C’EST LES MONSTRES
d'Emil FERRIS

Karen peut vivement ressentir la souffrance des autres et nous obliger, nous aussi, à l’éprouver.
Chicago Review of Books

L'HISTOIRE

Chicago, fin des années 1960. Karen Reyes, dix ans, adore les fantômes, les vampires et autres morts-vivants. Elle s’imagine même être un loup-garou: plus facile, ici, d’être un monstre que d’être une femme. Le jour de la Saint-Valentin, sa voisine, la belle Anka Silverberg, se suicide d’une balle dans le cœur. Mais Karen n’y croit pas et décide d’élucider ce mystère. Elle va vite découvrir qu’entre le passé d’Anka dans l’Allemagne nazie, son propre quartier prêt à s'embraser et les secrets tapis dans l’ombre de son quotidien, les monstres, bons ou mauvais, sont des êtres comme les autres, ambigus, torturés et fascinants. Journal intime d’une artiste prodige, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un kaléidoscope brillant d’énergie et d’émotions, l’histoire magnifiquement contée d’une fascinante enfant. Dans cette œuvre magistrale, tout à la fois enquête, drame familial et témoignage historique, Emil Ferris tisse un lien infiniment personnel entre un expressionnisme féroce, les hachures d’un Crumb et l’univers de Maurice Sendak.

À travers ce livre, Emil Ferris tisse de courage, de force, de résilience, l’étendard de ceux qui survivent, de ceux qui se relèvent et ne veulent plus se taire. Et si ce n’est pas œuvre autobiographique tout y est néanmoins vrai. La clé de ce projet est la différence, et Emil Ferris l’a écrit pour les minorités, l’a dessinée pour la liberté d’être ce que l’on veut, humainement et intimement, et l’a porté envers et contre tout, pour le droit d'être la femme que l’on veut. Et c’est pour ça que Moi, ce que j’aime, c’est les monstres nous frappe si fort aujourd’hui, car il s’adresse à nous, à nos problèmes, à notre monde.

Extrait numéro un
Lire un extrait

Fiction empreinte de vérité, c’est une œuvre sur la différence qui transcende les genres et abolie les frontières entre les lecteurs. Emil Ferris l’a écrite pour les minorités, l’a dessinée pour la liberté d’être ce que l’on veut, humainement et intimement, et l’a portée envers et contre tout pour prouver que l’on peut se relever, que l’on peut se reconstruire et laisser sa marque. Et c’est pour ça que Moi, ce que j’aime, c’est les monstres frappe si fort aujourd’hui, il s’adresse à tous, à nos problèmes, à notre monde.

MOI, CE QUE J’AIME,
C’EST LES MONSTRES
d'Emil FERRIS

Se déployant par puissantes vagues, son enquête est remarquablement belle, mais aussi intelligemment construite et pleine d'émotion.
Paste Magazine

UNE PRESSE MONSTRE

Dans l’étreinte vampirique que recherche à tout prix Karen, c’est la naissance du désir qui se joue. Se changer en créature de la nuit pour aimer les filles au grand jour. Façon de préempter son entrée officielle dans le bestiaire de l’outre-monde, Karen ne se dessine que sous la forme d’un loup-garou. Dans les visites régulières au musée, Karen s’y rendant comme une enfant se tire chez une copine, c’est le rôle salvateur de l’art qui est affirmé. Pour qui sait leur parler, les grands maîtres sont des amis proches, des conseillers autant que des confidents. Derrière l’enquête sur la disparition d’Anka (qui transporte la petite jusque dans l’Allemagne de Weimar), c’est l’amour filial, la quête des racines qui se dessine. À chaque fois, l’auteure place des paravents, des panneaux qui obstruent la vision sans l’empêcher complètement. Le plus beau de tous ces artifices, c’est la forme même du livre. Ce cahier à spirales pour une BD autobiographie fictionnelle. Se pencher sur l’âme de Karen, c’est regarder les amours et les peurs premières de son auteure. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est une œuvre profondément intime, doublée d’une bande dessinée importante.
Libération

Sous les yeux d'une petite fille encore candide, un monde obscur se fait jour, une comédie humaine poisseuse, salace, tordue, dans laquelle il n'y a ni gentils, ni méchants, juste des appétits contradictoires. Dans ce terrain fangeux dont elle ignore les codes, Karen s'en remet aux goules, loups-garous et vampires, seule la compagnie de ces monstres imaginaires lui permet de contempler l'abîme sans ciller. L'amour de son frère aussi, qui lui ouvre les portes de l'art en l'entraînant dans les musées de Chicago et en lui expliquant comment « entrer » dans les tableaux - des pages magnifiques -, lui sert de fanal. Labyrinthique, vertigineux, émouvant, inspiré, mêlant maîtrise et improvisation, ce chef-d'oeuvre de huit cents pages (en deux volumes) trouve naturellement sa place entre Pinocchio, de Collodi, et le Jérusalem d'Alan Moore.
Télérama

C’est une cathédrale de papier, d’autant plus admirable que ses vitraux découlent d’une technique a priori rudimentaire. En acte, un chant d’amour pour le stylo à bille : à la fois le plus banal qui soit et ce qui sert à écrire un journal ou des lettres intimes, le plus jetable et le plus increvable, le plus standard et le plus personnel – tout comme ce livre parvient à fondre la quotidienneté et le sublime, la pop culture et les ténèbres les plus ineffables.
Le Nouveau Magazine Littéraire

Et si le le très grand livre de cette rentrée littéraire était un roman graphique? Moi, ce que j'aime, c'est les monstres est un classique instantané, un livre-monde, hanté de partout.
Grazia

Sur plus de 400 pages, Emil Ferris déploie un univers aux dimensions étonnantes, sur des feuilles lignées rappelant plus un cahier d'école qu'une bande dessinée avec des cases. Entre quelques pages de dessins naïfs surgissent des pages uniques d'une beauté époustouflante, qui kidnappent littéralement le lecteur, alors que le récit est construit comme une mise en abyme, fonctionnant à la manière des poupées russes.
La Presse+

Comme Emil Ferris rend hommage à ses tableaux préférés (qui sont aussi ceux de son héroïne), il est possible de souffrir, temporairement, du syndrome de Stendhal. Car oui, tant de beauté et de talent coupe le souffle.
Les Inrockuptibles

Lauréat de trois Eisner Awards, ce magnifique patchwork sidérant d'imagination mixe avec une incroyable générosité les références pop et classique. Monstrueusement bien!
Lire

Un travail d’une densité hors du commun : la richesse des textures obtenues par un colossal travail de hachures s’harmonise avec une histoire aux multiples strates. À la fois roman initiatique, polar, témoignage historique, discours sur l’art, cette oeuvre s’impose surtout comme un hommage flamboyant à l’enfance, ce temps durant lequel, par une attention intense au monde et aux détails, chacun recèle en lui de quoi devenir un artiste visionnaire.
Trois Couleurs

C’est un livre monstrueux. Par son ambition graphique démesurée, reposant entièrement sur un dessin au stylo à bille pour imiter un carnet intime d’écolière, avec ses lignes, sa marge et sa spirale au centre. Par le nombre de ses fils narratifs, qui tissent la chronique sociale d’un quartier interlope de Chicago dans les années 1960 et montrent le pouvoir salvateur de l’art. Enfin par son message : les vrais monstres, ce sont les humains.
L'Obs

Emil Ferris boucle une histoire aussi marquante que l’apparition du rock’n’roll. Depuis l’apparition de Robert Crumb et celle de Vuillemin, la planète BD n’avait pas connu un tel tremblement de terre.
Rock&Folk

Narrativement, il embarque le lecteur dans une histoire rocambolesque à travers les yeux d’une gamine de Chicago, qui tient un journal de bord phénoménal.
Les Arts Dessinés

Cette traque aux multiples facettes est restituée par des dessins d’une force impressionnante, réalisés au stylo-bille ou au feutre dans leurs couleurs les plus basiques. Le découpage, la structure narrative du livre, sans cesse en mouvement, sont d’une virtuosité rares.
Livres Hebdo

Première bande dessinée et premier roman graphique pour Emil Ferris qui, c’est évident au bout de quelques pages à peine, signe aussi avec ce livre cyclopéen son premier chef-d’oeuvre. Tout d’abord graphiquement – c’est ce qui saute aux yeux immédiatement –, avec cet incroyable travail au stylo-bille qui anime littéralement ses pages. Ensuite avec sa narration – complexe, multiple, sophistiquée – qu’elle maîtrise avec une aisance insolente. Un livre unique en son genre, original et imaginatif comme jamais, qui va à coup sûr faire parler de lui.
dBD

416 pages au style virtuose qui rappellent Robert Crumb et Maurice Sendak. Un pavé dans la mare.
Rolling Stones

MOI, CE QUE J’AIME,
C’EST LES MONSTRES
d'Emil FERRIS

Envoûtant, ambitieux et remarquable en tous points.
Chicago Magazine

POURQUOI ?

Pourquoi Monsieur Toussaint Louverture publie Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris ? C’est vrai, ça, pourquoi ? Pourquoi une minuscule structure (nous, quoi) qui ne sort que quelques livres par an et n’a publié que trois bandes dessinées s’est lancée dans un projet de cette envergure ?

On pourrait vous dire que malgré le fait qu’Emil Ferris soit une artiste inconnue, la fulgurance avec laquelle le livre a pu s’ancrer dans le cœur des critiques, des lecteurs et des professionnels est tout simplement incroyable. On pourrait aussi ouvrir les Monstres n’importe où et vous stupéfier par la manière dont les pages sont pensées, cette façon généreuse dont innovation, hommage et lisibilité se mêlent en un tout, nouveau, inédit, jamais vu. Nous pourrions souligner l’habileté de la narration ou la vivacité des personnages et leur originalité. Nous pourrions vous montrer comment cette œuvre est une ode à la différence et un hommage à la survie. Nous pourrions parler de l’amour de l’art qui la traverse de part en part, de sa croyance en ses pouvoirs de guérison, de révélation et d’apaisement. Nous pourrions patiemment décrire l’universalité du sujet, ou comment en mêlant enquête, drame familial et fresque historique, à l’intimité d’une petite fille qui essaie de se construire, cet ouvrage phénoménal s’adresse à toutes sortes de publics, adultes comme adolescents, lecteurs de bandes dessinées comme de romans.

Extrait numéro deux
Extrait

Nous pourrions vous dire tout ceci et bien plus encore, car après avoir travaillé de longs mois dessus, nos mains, nos yeux, nos cerveaux et nos cœurs littéralement plongés dans ses entrailles, nous sommes intarissables à son sujet. Cependant, tout ça, il est évident que vous le verrez, le ressentirez, le vivrez également.

Nous allons nous contenter de ce qui est, à nos yeux, la meilleure raison : nous allons publier Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris parce que. Parce que nous nous sommes battus pour en acquérir les droits. Parce qu’il ne nous a fallu que quelques minutes pour comprendre que nous étions face à un livre exceptionnel, et que malgré sa taille, les monumentaux risques encourus, les frais de productions vertigineux, nous devions irrépressiblement tout tenter, tout donner pour qu’il arrive entre les mains du plus grand nombre. Parce que publier un tel livre n’est pas un devoir, n’est pas un coup de chance, pas une opportunité, c’est un infini bonheur.

MOI, CE QUE J’AIME,
C’EST LES MONSTRES
d'Emil FERRIS

C’est le meilleur roman graphique sorti ces dernières années.
Publishers Weekly

MON AMOUR POUR CE LIVRE...
PAR ART SPIEGELMAN

«Mon amour pour ce livre commence par le dessin. La façon qu’a eue Emil Ferris de surgir de nulle part, d’apparaître avec un trait aussi accompli, aussi parfaitement développé, cela semble irréel. J’aime profondément sa façon de dessiner, comme elle parvient à s’inspirer de la bande dessinée du passé pour proposer quelque chose de parfaitement nouveau.»

«Il est difficile aujourd’hui de trouver quelque chose de véritablement neuf dans la déferlante de bandes dessinées qui sont produites chaque année, et Emil Ferris arrive avec cet objet incroyablement excitant… Je suis bluffé par son utilisation du journal intime, qui évoque immédiatement les carnets de croquis de Robert Crumb. C’est une forme assez piège. En général, les auteurs qui l’utilisent se perdent dans le fil de leurs pensées. Chez elle, le moindre détail aussi trivial qu’une liste de courses qui se trouve perdue dans le coin d’une page vient servir le propos et renforcer le récit complexe de cette autobiographie qui avance masquée.»

Extrait numéro trois
Extrait

«Surtout, Emil Ferris résout avec une incroyable facilité un problème qui hante tous les auteurs de bande dessinée: en général, on entre dans un comics par le dessin, qui sert d’appât, avant que le récit ne prenne le relais et fasse oublier au lecteur qu’il est devant des dessins. Chez Emil Ferris, c’est un échange. Le lecteur est d’abord subjugué par le dessin, puis il pénètre dans le récit, mais chaque nouvelle double page est tellement sublime et surprenante qu’elle le rappelle au dessin. Son trait ne sert jamais de décor, il est un pur moyen de communication. Chez elle, mots et images restent toujours dans l’échange. C’est à cela qu’on reconnaît un grand artiste de bande dessinée.»

MOI, CE QUE J’AIME,
C’EST LES MONSTRES
d'Emil FERRIS

Un épais, somptueux, et inoubliable festin d’images crayonnées et de textes puissants.
Vulture

CRÉATURE CRÉATRICE
PAR MARIUS CHAPUIS

Dans «Moi, ce que j’aime, c’est les monstres», la dessinatrice raconte l’histoire de Karen, enfant anxieuse qui vit dans le Chicago des années 60 et s’invente un monde foisonnant de mystères. Un ouvrage au souffle romanesque exceptionnel, remarquable tant sur la forme que sur le fond.

« Ça serait vraiment la cata si maman se pointait et me trouvait comme ça.» Un ciel noir comme la suie écrase Chicago quand résonne la voix d’une jeune fille. Elle s’appelle Karen Reyes, elle à 10 ans et vient de monter le son pour que personne ne sache ce qu’elle mijote. En guise d’introduction, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres offre un mystère. Il ne tiendra pas bien longtemps mais met d’emblée dans l’ambiance. Cette bande dessinée se présente sous la forme d’un carnet intime, celui de cet(te) enfant sauvage qui vit avec sa mère, superstitieuse et anxieuse, et un grand frère dragueur dans le Chicago bouillonnant des années 60. Le cœur de Karen bat pour les créatures de la nuit. Celles qui peuplent les films de la Hammer et des comics d’épouvante dont elle recopie frénétiquement les couvertures. En journée, elle préfère un imper et un chapeau aux robes à frou-frou des filles de son âge. Un costume à la Marlow qu’elle endosse pleinement pour élucider un mystère qui survient un jour de Saint-Valentin : la mort subite de sa belle et douce voisine du dessus, Anka. Suicide, dit la police. Meurtre, pense-t-elle.

C’est d’ailleurs le visage anxieux et magnifique de cette voisine d’âge mûr qui dévore la couverture de Moi, ce que je préfère… La chose pourrait être anecdotique, elle ne l’est pas. A bien y regarder, Karen est présente, elle aussi, son reflet se dessinant dans la prunelle d’Anka. Un dispositif qui en dit long sur les voies qu’emprunte l’auteure. La vérité n’est pas ailleurs, elle est seulement cachée. Accessible à qui sait observer. Tout sera donc question de regards : celui qu’on porte sur le monde, celui que les autres nous renvoient en biais. Des yeux qui scrutent, d’autres qui jugent, qui font peur, ou qui disent je t’aimerai quoi que tu fasses.

Dans l’étreinte vampirique que recherche à tout prix Karen, c’est la naissance du désir qui se joue. Se changer en créature de la nuit pour aimer les filles au grand jour. Façon de préempter son entrée officielle dans le bestiaire de l’outre-monde, Karen ne se dessine que sous la forme d’un loup-garou. Dans les visites régulières au musée, Karen s’y rendant comme une enfant se tire chez une copine, c’est le rôle salvateur de l’art qui est affirmé. Pour qui sait leur parler, les grands maîtres sont des amis proches, des conseillers autant que des confidents. Derrière l’enquête sur la disparition d’Anka (qui transporte la petite jusque dans l’Allemagne de Weimar), c’est l’amour filial, la quête des racines qui se dessine.

A chaque fois, l’auteure place des paravents, des panneaux qui obstruent la vision sans l’empêcher complètement. Le plus beau de tous ces artifices, c’est la forme même du livre. Ce cahier à spirales pour une BD autobiographie fictionnelle. Se pencher sur l’âme de Karen, c’est regarder les amours et les peurs premières de son auteure. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est une œuvre profondément intime, doublée d’une bande dessinée importante.

Plus fou, c’est un premier livre. Cela semble impossible, tant le dessin, splendide, est parfaitement abouti. Mieux, il cultive l’oxymore : l’hyperréalisme ne s’envisage pas sans onirisme ; le caractère grandiose de ce travail minutieusement ouvragé se conjugue au côté lo-fi de l’outil, un simple Bic multicolore. On pense à Crumb pour cet art du croisillon, à Eric Lambé pour ce stylo-bille qui ne connaît pas de limite, au jeune Daniel Clowes pour ces tronches outrées. Au Maus d’Art Spiegelman aussi, lui qui fut l’un des premiers à crier la splendeur de ce livre extirpé de la chair.

Extrait numéro quatre
Extrait

Mais le dessin nu n’est rien. On a déjà dit son art de la narration enchevêtrée. Il faudrait ajouter que l a langue est belle, un verbe soutenu qui vient de la rue. Surtout, textes et images dansent ensemble. Au point qu’on en viendrait presque à réhabiliter un terme abhorré: «roman graphique». Une a bsurdité des marchands de livres pour draper leurs bandes dessinées d’une fausse respectabilité empruntée ailleurs, à un art autrement plus noble. Une façon de se défausser, de dire aux adultes qu’ils pouvaient venir voir les petits Mickey. Mais l’ampleur de la fresque que l’on a en mains, son souffle romanesque concourent à dire que, oui, le terme roman n’est pas ici absurde. S’il fallait un argument de plus, on ajouterait que le livre paraît chez Monsieur Toussaint Louverture, éditeur peu versé dans la bande dessinée (trois ouvrages, à ce jour).

Jusqu’ici, on a tu le nom de la créature derrière Moi, ce que j’aime… Il fallait parler de l’œuvre avant de s’attarder sur les mille barrières qui se sont hissées pour empêcher sa venue au monde. L’auteure est une Américaine de 56 ans. Elle s’appelle Emil Ferris. Enfant, les médecins lui annonçaient qu’elle ne vivrait pas au-delà de 30 ans. Un terrible problème de dos. A 40, c’est un moustique qui la terrasse. Méningo-encéphalite : l’une des formes les plus graves du virus du Nil occidental. Les médecins lui disent qu’elle ne marchera plus.

Au lieu de quoi elle s’inscrit au Chicago Art Institute et se pointe en fauteuil au milieu de jeunots hallucinés. Convalescente, elle scotche un stylo à sa main pour dessiner. Et sort diplômée. Moi, ce que je préfère… a débuté sous la forme d’un court récit, publié dans une anthologie que personne ne remarque. Elle persévère, étoffe, essuie 48 refus avant que l’éditeur indépendant Fantagraphic se lance. Après six années de boulot, le premier tome du Monstre est prêt pour Halloween 2016 -évidemment. Mais le pavé incandescent échoue au Panama. Le transporteur qui ramène les premiers exemplaires d’Asie fait faillite, les livres sont bloqués… Il faudra attendre la Saint-Valentin.

Une quinzaine de mois et un titanesque travail d’adaptation plus tard, la France. Enfin. La sortie sera accompagnée par une expo à la galerie Martel en septembre, Emil Ferris étant attendue au festival America (plutôt dédié à la littérature), du 20 au 23 septembre à Paris. En attendant, l’auteure s’échine sur le second tome depuis des mois, pestant contre le monstre qui a eu l’idée de faire ça au stylo-bille.

MOI, CE QUE J’AIME,
C’EST LES MONSTRES
d'Emil FERRIS

Ce livre est étrange, unique, fabriqué avec amour, soin et dévouement – c’est un livre que je sais que je vais chérir.
The Comics Journal

Pleine lune
PAR JOLIE MYERS
ET PETRA MAYER

Emil Ferris, auteure et artiste, a remporté trois Prix Eisner – la plus grande récompense dans l’univers de la bande dessinée – pour son roman graphique Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. C’est un énorme volume, plein de dessins réalisés au stylo-bille, allant d’esquisses en vrac à des couvertures de magazines d’horreur bon marché dessinées avec amour.

D’après Emil Ferris, quand elle a commencé Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – son premier roman graphique –, elle ne se doutait pas qu’il serait aussi imposant. « C’est simplement venu et ça a commencé à former un monde plus grand. » Ce monde, c’est le Chicago des années 1960, un monde plein de mystère et de meurtres, vu à travers le regard d’une petite fille de dix ans obsédée par l’horreur, Karen. Les notes et dessins de cette dernière forment la colonne vertébrale du livre, et relatent l’enquête menée par Karen pour résoudre le meurtre de sa mystérieuse voisine du dessus, Anka. Mais pour Ferris, ce roman graphique raconte bien plus que ça : « Je crois que ce livre parle surtout d’accepter le monstre qui est en nous. »

Karen se dessine en loup-garou méprisée par les villageois – et même pourchassée. C’est une scène classique de films d’épouvante, qui selon Emil Ferris reflète ce qui se passe dans la réalité. « Il y a les villageois armés de torches, c’est la nuit et ils arrivent pour chasser le monstre, ok ? Et puis il y a le Troisième Reich, et vous avez la même image. Et puis il y a Charlottesville, et toujours la même image. Le monde serait bien différent si nous n’avions pas cette mentalité de villageois, si nous prenions conscience que nous sommes tous des monstres. »

Pour Emil Ferris, ce qui fait de nous des monstres, ce sont les toutes les caractéristiques qui nous distinguent des autres. Elle confie avoir été fascinée par les monstres depuis son enfance, lorsque son handicap l’empêchait de jouer pendant la récréation. « J’ai compris qu’il y avait des choses liées au physique qui rendaient le monstre différent, comme c’était le cas pour moi, puis quand j’ai commencé à prendre conscience de ma sexualité » – Ferris se définit comme bisexuelle – « c’était comme une couche supplémentaire qui, j’ai réalisé, me rendait apte à la monstruosité, que j’ai accueilli en moi sans hésiter, parce que les monstres c’est cool ! Et ils ont une histoire ! »

Extrait numéro cinq
Extrait

Née dans une famille d’artiste, Emil aimait dessiner – ses cahiers d’école étaient truffés de gribouillages et d’histoires, comme ceux de Karen. Adulte, elle a travaillé comme femme de ménage pour joindre les deux bouts quand son métier d’illustratrice ne suffisait pas. En tant que mère célibataire, elle confie avoir souvent amené sa fille avec elle dans les maisons qu’elle nettoyait, « puis nous racontions des histoires. Nous le faisions pour conserver un peu de magie en nous, car ce genre de travail est vraiment difficile à vivre. »

Puis, il y a quinze ans, quand elle a quarante ans et sa fille six, elle contracte le virus du Nil occidental à cause d’un moustique. La maladie la laisse presque totalement paralysée et incertaine de son avenir. « Les médecins étaient peu optimistes quant à mes chances de guérison, mais il y avait aussi ma fille, qui disait : “Ne les écoute pas, écoute-moi, tu vas récupérer totalement.” » Peu après son retour à la maison, à la sortie de l’hôpital, la famille d’Emil organise une exposition, à laquelle elle veut contribuer avec quelque chose de nouveau – un portait d’elle-même affligée par la maladie. Mais elle est incapable de tenir un stylo – ce qui la laisse au bord des larmes, jusqu’à ce que sa fille lui scotche le crayon à la main. « Et elle m’a dit : “Fais-le quand même.” Je veux dire, je me retrouve là, avec cette petite fille de six ans, qui est si forte, se rappelle Emil, elle bougeait mon bras, plongeait le crayon dans l’encrier, et je le ramenais sur le papier, et c’était si dur, parce qu’il tombait, inerte, et certains des dessins que je faisais n’étaient que des pâtés d’encre. »

Mais elle finit le portrait, et sa fille dessine deux personnages en bas – l’un la représentant assise dans une petite chaise, et l’autre représentant sa mère. « Elle m’a dessinée en train de me lever de mon fauteuil roulant parce que, elle m’a dit, “C’est ce qui va se passer”. À cette époque, je ne pouvais pas – mais cette fillette croyait que je le pouvais, alors je l’ai fait ! C’est ça le pouvoir des petites filles, pas vrai ? »

Après beaucoup de rééducation et de travail acharné, Ferris regagne en grande partie ses anciennes capacités. Et Moi, ce que j’aime, c’est les monstres témoigne de tout ce travail. « Chaque dessin était une victoire et chaque dessin était imprégné de joie », déclare Ferris. Et elle ajoute qu’elle a écrit ce livre pour ceux qui, comme Karen – son héroïne loup-garou précoce –, on parfois besoin d’aide pour hurler. « Chaque pleine lune à laquelle nous pouvons hurler est une victoire sur les villageois. »

« Le monde serait bien différent si nous n’avions pas cette mentalité de villageois, si nous prenions conscience que nous sommes tous des monstres. » Emil Ferris

MOI, CE QUE J’AIME,
C’EST LES MONSTRES
d'Emil FERRIS

Cet excitant roman graphique ­fourmille des secrets et des désirs qui occultent l’enfance…
The New York Times

PRIX & DISTINCTIONS

Récompenses reçues :

  • Prix Eisner du meilleur album 2018.
  • Prix Eisner de la meilleure auteure 2018.
  • Prix Eisner de la meilleure colorisation pour Emil Ferris 2018.
  • Prix Reuben dans la catégorie roman graphique 2018.
  • Prix Ignatz de la meilleure auteure 2017.
  • Prix Ignatz du meilleur roman graphique 2017.
  • Prix Lynd Ward du meilleur roman graphique 2017.
  • Prix Lambda Literary du meilleur roman graphique 2017.
  • Personnalité de bande dessinée de l'année pour la Comics Beat 2017.

Le livre a été retenu dans les sélections suivantes :

The New York Times : Seule bande dessinée dans les meilleurs livres de 2017 • The Washington Post : Les 10 meilleurs romans graphiques de 2017 • Entertainment Weekly : Les meilleurs romans graphiques de 2017 • Forbes : « Peut-être une des 5 meilleures bandes dessinées de tous les temps. » • The Boston Globe : Meilleurs Romans Graphiques • NPR : Meilleures lectures de 2017 • Book Riot : Meilleurs livres de 2017 • Entropy Mag : Meilleures bandes dessinées et romans graphiques 2017 • Comicbook.com : Nommé parmi les meilleurs romans graphiques de l’année • Publishers Weekly : Meilleur roman graphique de l’année • The Turnaround Blog : Meilleures bandes dessinées de 2017 • Third Coast Review : Les meilleurs livres que nous avons lus en 2017 • The Irish Times : Bandes dessinées et romans graphiques préférés de 2017 • YALSA : Meilleur roman graphique pour les adolescents • New York Public Library : Les 10 meilleurs livres de 2017 • Vulture : Une des 10 meilleures bandes dessinées de 2017 • Paste Magazine : Une des 25 meilleures bandes dessinées de 2017 • Omnivoracious Review : Les meilleures bandes dessinées de 2017 • The A.V. Club : Les meilleures bandes dessinées de 2017 • Chicago Public Library : Meilleurs livres de 2017 • New Statesman : « En course pour être la meilleure bande dessinée de l’année. » • Amazon Best Selling List : Les meilleures bandes dessinées de 2017.