A U X I N C R É D U L E S PAR LUC SANTOLINI . . . . . . Chers amis, Je sais ce qu’on dit des majorités et de ce qu’elles ont parfois raison d’avoir raison. Mais si vous croyez que je vous écris pour vous convaincre, vous pouvez laisser tomber – incrédules ! PREMIÈRE PARTIE Tous les objets autour de nous sont vivants, OUI
! J’ai lu il y a quelques temps sur le fabuleux site de Monsieur Toussaint Louverture une lettre de nains de jardin à leur propriétaire, je me croyais seul, nous sommes légions, le doute n’a pas sa place ici. Il n’y a pas à chipoter, c’est comme ça, vous le saviez déjà, on ne se fache pas contre une porte qui refuse de s’ouvrir ou un ordinateur qui plante, sans avoir eu au moins une fois l’impression qu’il ou qu’elle se foutait un peu de nous. Je vous entends de là, tout le monde s’adresse à son écran, vous aussi. Que le premier qui me sorte un couplet sur le transfert psychanalitique reçoive la première chaise. Je suis banquier, c’est moi derrière le bureau, c’est vous dire si j’en connais un rayon sur la bétîse humaine, mais cette fois l’étourderie n’y est pour rien. Qui n’a pas cherché ses clefs ou ses lunettes alors qu’on les retrouve toujours à leur place. Et ce sac à main où la plupart des femmes plongent leur bras pendant au moins une dizaine de minutes avant de pouvoir en extirper ce qu’elles y cherchent. Vous vous rendez compte du temps perdu ! Moi j’ai fait ce compte là, si on additionne toutes ces minutes où on se sent ridicule à se débattre contre un objet ou à le chercher, on finit par se poser des questions ! Moi aussi je faisais partie de la majorité, maintenant
je sais qu’un magnétoscope n’est pas dur à
programmer, mais qu’il est préférable de ne pas
lui presser certains boutons, de toute façon, il est capricieux
(à cause des DVD) ou jaloux des télécommandes (toujours
fourrées au creu de nos mains), et il n’aime ni certains
doigts ni certaines émissions. DEUXIÈME PARTIE Du temps où ma femme et moi partagions notre maison, je n’avais que des doutes passagers. Depuis son départ, tout s’est éclairci. Le premier moyen que j’ai trouvé pour garder un œil sur mes objets a été de négligemment laissé le camescope familial en marche sur le buffet du salon. Vous savez ce que j’ai découvert ? Que les objets pouvaient se faire passer des messages sans qu’on ne le sache : en effet, sur la bande vidéo : rien. C’est bien la preuve qu’ils peuvent communiquer entre eux pour déjouer mes ruses ! Alors j’ai décidé d’arrêter de faire le malin, pour revenir aux méthodes anciennes : j’ai dressé des listes des objets, de leurs caractéristiques et de leurs emplacements. J’avais des dizaines de listes ! Rien que pour vérifier l’intérieur de ma voiture le matin avant mon départ pour le bureau, ça me prennait une heure, en tout cas ça a eu le mérite d’être dissuasif, rien ne se planquait sous les sièges, même les cassettes de Francis Cabrel qui du temps de Geneviève – bien avant les listes – étaient la plupart du temps introuvables, restaient bien à leurs places. Avant de partir, il me fallait bien faire la liste des choses que j’avais moi-même déplacé depuis mon réveil, cela me prenait un temps ! Mais c’était ça ou devenir fou. En tout cas j’ai eu du temps, parce que le directeur de la banque m’a offert des vacances. Alors je restais chez moi à dresser des listes, mais plus j’en dressais plus j’avais du mal à être sûr d’elles. Alors j’ai fait des listes de listes que j’avais déjà faites. Le soir j’en glissais une dans la poche de ma robe de chambre, elle indiquait l’endroit où se trouvait ma robe de chambre quand je me couchais. J’en calais une entre mon sommier et mon matelas aussi, vous prenez pour un idiot ! Et si c’est le lit qui s’était mis à silencieusement faire des siennes ? Mais les listes c’est pas encore ça, vu qu’on ne peut jamais être assez précis, comment voulez-vous dire avec exactitude qu’une photo dans son cadre qui se trouve sur une table basse qu’elle se trouvait au même endroit le jour d’avant, exactement au même endroit ? On mesure ? On l’attache, on attache bien sa montre autour de son poignet pour ne pas la perdre ou pour ne pas la voir se faire la malle ? On ferme à clé de peur des voleurs ou pour éviter la désertion subite de son canapé et ne pas se retrouver seul dans de grandes pièces vides ? Alors j’ai utilisé la poussière. Ça m’est venu comme ça, je fixais avec attention mon téléviseur pour voir s’il allait me faire encore le coup du Canal + qui ne fonctionne pas, une liste attendant sur mon canapé et mon tee-shirt en train de bâiller. Une pellicule terne a attiré mon attention sur l’écran, en passant le doigt dessus : de la poussière. Depuis ce jour là je ne fais plus venir de femmes de ménages, si les objets faisaient un mouvement, ils seraient vite trahis. La lutte psychologique venait de commencer, ça serait à celui ou à ceux qui craqueraient les premiers. Finalement, c’est tombé à l’eau, des déménageurs sont venus chercher les meubles et affaires de Geneviève. Je trouvais cette coïncidence réjouissante, qui connaît mieux les objets que les déménageurs. Mais je n’ai rien pu tirer d’eux, ils ont sans doute peur de quelque chose, peut-être que je ne les crois pas, pourtant je les ai assuré plusieurs fois que : JE SAVAIS, que j’étais de leur côté. Ensuite, j’ai compris qu’ils étaient bien plus malin que moi, qu’ils ne pouvaient trahir leur savoir en en parlant ouvertement, ne dit-on pas que les murs ont des oreilles ? Alors que dire de ma chaîne hifi, avec ses grosses enceintes ! Vous me prenez pour ce fou qui radote seul ? TROISIÈME PARTIE C’est dans l’air du temps, appelez ça
de la décoration, de l’architecture d’intérieur
ou du feng-shui, mais il est temps désormais de vivre en harmonie
au milieu de ses objets. J’ai donc écrit tout un recueil de prières utiles, à réciter dans sa tête pour enfin tendre vers la symbiose avec son mobilier : Objets de considération / Considération aux objets au Seuil, Collection Pratique et Spiritualité, disponible sur Amazon et la Fnac.com. Le livre se divise selon les problèmes rencontrés : Votre évier se bouche à répétition, le cyclone du trou d’écoulement de votre douche reste noyé ? reportez-vous à la page 51 – Prière digestive pour évier constipé ou page 53 – Psaume IV pour le pardon aux objets concernant les malheureuses déjections et déchets, ou encore page 52 – Prière d’aise pour facilité les étirements des objets trop crispés (utiles aussi pour les sacs à main féminin trop étroit) ; Votre Canal + ne fonctionne pas correctement ? Feuilletez pp. 212 et 213 pour les Prières du pardon aux objets pour la cupidité et la concupiscence (pour le foot et les films x) ; ou alors p.12 avec la célébre Prière pour assainir et facilité le dialogue entre les objets ; Vous n’avez jamais de chance avec les escalators ou vous restez coincez dans les ascenseurs ? Les Prières Générales de Soumission sont faites pour vous, en plus elles sont drôles ; Vous ne supportez plus les musiques de supermarchés, celles d’ascenseurs ou la fonction shuffle/random/aléatoire de votre lecteur cd vous rend insupportable même votre cd favori ? Pensez toujours à avoir sur vous l’une des Prières Harmoniques, courtes et en rimes, vous verrez, elles sont faciles à utiliser. Procurez-vous mon livre et votre vie va changer. Aujourd’hui, mes vacances forcées ont pris fin et si je ne suis plus derrière le bureau du banquier, j’ai tout de même à la banque une place d’importance. Ma femme – Geneviève – est revenue, sans encombres, et même si malgré ma Prière spéciale « un, deux, trois soleil » pour l’immobilité de certains objets, mes cassettes de Francis Cabrel restent parfois introuvable, je peux vous assurez que les objets sont vivants. Je vous entends d’ici – incrédules ! De toute façon je sais parfaitement qu’à cette lettre vous ne répondrez jamais – pas par manque de conviction, mais parce qu’elle ne parviendra jamais à Monsieur Toussaint Louverture, vous ne pourrez donc jamais la lire, et pourquoi parce que les objets ne sont pas encore prêts à laisser cette révélation voir le jour, Apocalypse je t’attends dans mon salon! Car si nous nous savons désormais qu’ils sont doués de vie et de sentiments, le plus grand pas reste à franchir : leur prouver notre existence en temps qu’objets. Mes amitiés, Luc Santolini
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