Salut jeune homme,
moi aussi j’ai été jeune, alors je me doute
que t’écrire comme ça, va me ranger à tes
yeux dans la catégorie des vieilles grincheuses. J’en
prends le risque.
Il te faut savoir – si tu ne t’en es pas douté encore
– que j’étais dans la même salle que toi
lors de la projection du dernier Matrix. En faisant la queue pour
avoir ma place, devant le cinéma, j’étais déjà sûre
que j’allai te croiser. Mes propres enfants sont aussi allés
voir ce film, mais pas en même temps que toi et moi. Tu étais
bien là, sur tous ces visages, l'adolescent qui rigole de
sa fausse grosse voix pendant les films.
Je sais que la période que tu es en train de vivre est difficile
pour toi (pour les autres aussi d’ailleurs), mais je voudrais
t’apporter quelques conseils, qui, à mon avis, pourront
t’aider dans cette épreuve.
Tu choisis de t’habiller d’une façon assez spéciale,
tu n’as pas vraiment mauvais goût, ce n'est pas ça.
C'est thermique en fait. Il faut juste que tu comprennes qu’il
ne faisait pas spécialement froid dans cette salle de cinéma.
Et que cette chaleur inexplicable que tu as ressenti, qui a rendu
ton front et ton visage un peu luisants, vient peut-être de
ce bonnet et de cette capuche que tu n'as pas quitté ce soir-là,
même une fois le film commencé. Prends en bonne note,
dans un lieu fermé et chauffé, on suinte facilement,
et si c'est le cas, les petits désagréments faciaux
qui couvrent ton visage vont prendre une couleur rouge vif et tes
boutons, un relief montagneux.
Je sais qu’il existe beaucoup de rites qui régissent
au jour le jour ta vie, je lis beaucoup de revues. Par exemple, cette
manie que tu as de te déplacer en groupe, il faut que tu saches
que
ça a au moins deux conséquences facheuses. La première
est que ta tentative de sortir du lot par tes choix vestimentaires
s'efface sous l’hétérogénéité colorée
du groupe. La seconde est cette incroyable difficulté que
tu as eu, une fois dans le couloir central, à trouver une
place, ou plutôt neuf places. Si tu as pris bonne note de ma
première remarque, tu peux comprendre que rester 15 minutes
debout devant une salle comble, un peu surchauffée par la
projection imminente, et toujours coiffé de ton bonnet et
de ta capuche ça a pu provoquer cet écoulement subit
de sueur.
Je vais t’avouer que de mon temps certaines choses, même
si on ne le disait pas, avaient une certaine valeur, elles voulaient
dire quelque chose en particulier, mais je doute que depuis au moins
une vingtaine d’années, sentir le gymnase puisse t’aider
à rompre la glace avec les filles.
Ce n'est pas que tu sois forcément maladroit, mais il faut
te rendre à l'évidence, dans ce corps un peu trop grand,
avec cette capuche qui te bouche un peu la vision, tu as l'air maladroit,
surtout après une dizaine d'allées et venues pour t'asseoir
enfin au premier rang. Alors, la prochaine fois, saisis l'opportunité
d'être arrivé une heure avant la séance pour
rentrer et choisir des places, plutôt que de rester dehors
assis sur les marches à cracher entre tes pieds.
Il y a aussi une chose que je voudrai te dire, je sais qu’elle
touche au domaine très féminin de la subtilité,
pourtant je m’efforce de croire que tu vas la comprendre et être
d’accord avec moi. Je te l’ai dit, je me doute que beaucoup
de ces comportements, qui me paraissent désordonnés
et sans logique, sont les fruits de rites de réappropriation.
Que souvent, tu te dois de marquer ton territoire, ici par ton chewing-gum
rageusement collé sous une table, là par ces graffittis
colorés mais très peu harmonieux lancés à
la face du monde, ou encore par ce style vestimentaire que tu qualifies
de “de marque” et moi de “dégaine”.
Je suppose que te mettre à rire pendant le film devait aussi
en faire partie. Tu as essayé de te réappropier un
peu d’attention, indument accaparée par Keanu Reeves.
Deux remarques futiles dans ce cas là. À ce moment
du film, il n’y avait rien de drôle, ce n'est pas grave,
souviens-toi juste de te retenir la prochaine fois, tout le monde
peut se tromper; et secondement effectivement, c’est bien toi
qui a déclenché ces pouffements juvéniles et
féminins. Ce qu’il y a de subtil, c’est que ces
jeunes filles de ta tribu, n’ont pas ri avec toi, ni grâce
à toi, mais de toi. Je sais que la ligne de démarcation
est très fine, mais c’est elle qui différencie
le bon grain de l’ivraie. Je sais que ta tête est pleine
de rêves, alors ne gache pas tes chances par une interprétation
avant-gardiste d'une scène d'émotions fleur bleu, en
hahanant bêtement.
J’aurai aimé te dire tout cela en face, mais tu es
comme ces êtres assoiffés de sang qui fuient la lumière
une fois leur forfait accompli.Il ne faut pas que tu culpabilises
de ta conduite, et loin de moi l’idée de te faire culpabiliser
de ton comportement un peu outrancier. Il ne faut pas voir en moi,
une autre image de tes parents cherchant de vains détours
pour te rendre plus responsable. Ces conseils et remarques je te
les donne vraiment de tout cœur. Alors, une autre fois, prévois
de ne pas fuir de la salle une fois les lumières revenues.
De toute façon, tout le monde sait que c'est toi qui a rigolé,
parce que c'est toi l'ado en sueur, attifé comme un eskimeau
et incapable de se trouver une place qui n'a pas comprit – je
suppose dans un élan empathique trop fort – cette scène
romantique. Alors fais front (essuis-le d'abord).
Ne me remercie pas, je ne voudrai pas que tu sois gêné
de ne pas vraiment savoir comment faire.
Sarah B.