Au teenager qui riait pendant matrix

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Personne ne gagne de Jack Black
débarque en librairie !

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A U   T E E N A G E R   Q U I   R I A I T
P E N D A N T   M A T R I X

PAR SARAH B.

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L’énigmatique Sarah B. est l'un de nos fins auteurs publiés dans nos précédentes anthologies de nouvelles: Les Préliminaires, Numerista et Als u kon overal gaan, waar u zult gaan?

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Salut jeune homme,

moi aussi j’ai été jeune, alors je me doute que t’écrire comme ça, va me ranger à tes yeux dans la catégorie des vieilles grincheuses. J’en prends le risque.

Il te faut savoir – si tu ne t’en es pas douté encore – que j’étais dans la même salle que toi lors de la projection du dernier Matrix. En faisant la queue pour avoir ma place, devant le cinéma, j’étais déjà sûre que j’allai te croiser. Mes propres enfants sont aussi allés voir ce film, mais pas en même temps que toi et moi. Tu étais bien là, sur tous ces visages, l'adolescent qui rigole de sa fausse grosse voix pendant les films.

Je sais que la période que tu es en train de vivre est difficile pour toi (pour les autres aussi d’ailleurs), mais je voudrais t’apporter quelques conseils, qui, à mon avis, pourront t’aider dans cette épreuve.

Tu choisis de t’habiller d’une façon assez spéciale, tu n’as pas vraiment mauvais goût, ce n'est pas ça. C'est thermique en fait. Il faut juste que tu comprennes qu’il ne faisait pas spécialement froid dans cette salle de cinéma. Et que cette chaleur inexplicable que tu as ressenti, qui a rendu ton front et ton visage un peu luisants, vient peut-être de ce bonnet et de cette capuche que tu n'as pas quitté ce soir-là, même une fois le film commencé. Prends en bonne note, dans un lieu fermé et chauffé, on suinte facilement, et si c'est le cas, les petits désagréments faciaux qui couvrent ton visage vont prendre une couleur rouge vif et tes boutons, un relief montagneux.

Je sais qu’il existe beaucoup de rites qui régissent au jour le jour ta vie, je lis beaucoup de revues. Par exemple, cette manie que tu as de te déplacer en groupe, il faut que tu saches que ça a au moins deux conséquences facheuses. La première est que ta tentative de sortir du lot par tes choix vestimentaires s'efface sous l’hétérogénéité colorée du groupe. La seconde est cette incroyable difficulté que tu as eu, une fois dans le couloir central, à trouver une place, ou plutôt neuf places. Si tu as pris bonne note de ma première remarque, tu peux comprendre que rester 15 minutes debout devant une salle comble, un peu surchauffée par la projection imminente, et toujours coiffé de ton bonnet et de ta capuche ça a pu provoquer cet écoulement subit de sueur.

Je vais t’avouer que de mon temps certaines choses, même si on ne le disait pas, avaient une certaine valeur, elles voulaient dire quelque chose en particulier, mais je doute que depuis au moins une vingtaine d’années, sentir le gymnase puisse t’aider à rompre la glace avec les filles.

Ce n'est pas que tu sois forcément maladroit, mais il faut te rendre à l'évidence, dans ce corps un peu trop grand, avec cette capuche qui te bouche un peu la vision, tu as l'air maladroit, surtout après une dizaine d'allées et venues pour t'asseoir enfin au premier rang. Alors, la prochaine fois, saisis l'opportunité d'être arrivé une heure avant la séance pour rentrer et choisir des places, plutôt que de rester dehors assis sur les marches à cracher entre tes pieds.

Il y a aussi une chose que je voudrai te dire, je sais qu’elle touche au domaine très féminin de la subtilité, pourtant je m’efforce de croire que tu vas la comprendre et être d’accord avec moi. Je te l’ai dit, je me doute que beaucoup de ces comportements, qui me paraissent désordonnés et sans logique, sont les fruits de rites de réappropriation. Que souvent, tu te dois de marquer ton territoire, ici par ton chewing-gum rageusement collé sous une table, là par ces graffittis colorés mais très peu harmonieux lancés à la face du monde, ou encore par ce style vestimentaire que tu qualifies de “de marque” et moi de “dégaine”. Je suppose que te mettre à rire pendant le film devait aussi en faire partie. Tu as essayé de te réappropier un peu d’attention, indument accaparée par Keanu Reeves. Deux remarques futiles dans ce cas là. À ce moment du film, il n’y avait rien de drôle, ce n'est pas grave, souviens-toi juste de te retenir la prochaine fois, tout le monde peut se tromper; et secondement effectivement, c’est bien toi qui a déclenché ces pouffements juvéniles et féminins. Ce qu’il y a de subtil, c’est que ces jeunes filles de ta tribu, n’ont pas ri avec toi, ni grâce à toi, mais de toi. Je sais que la ligne de démarcation est très fine, mais c’est elle qui différencie le bon grain de l’ivraie. Je sais que ta tête est pleine de rêves, alors ne gache pas tes chances par une interprétation avant-gardiste d'une scène d'émotions fleur bleu, en hahanant bêtement.

J’aurai aimé te dire tout cela en face, mais tu es comme ces êtres assoiffés de sang qui fuient la lumière une fois leur forfait accompli.Il ne faut pas que tu culpabilises de ta conduite, et loin de moi l’idée de te faire culpabiliser de ton comportement un peu outrancier. Il ne faut pas voir en moi, une autre image de tes parents cherchant de vains détours pour te rendre plus responsable. Ces conseils et remarques je te les donne vraiment de tout cœur. Alors, une autre fois, prévois de ne pas fuir de la salle une fois les lumières revenues. De toute façon, tout le monde sait que c'est toi qui a rigolé, parce que c'est toi l'ado en sueur, attifé comme un eskimeau et incapable de se trouver une place qui n'a pas comprit – je suppose dans un élan empathique trop fort – cette scène romantique. Alors fais front (essuis-le d'abord).

Ne me remercie pas, je ne voudrai pas que tu sois gêné de ne pas vraiment savoir comment faire.

Sarah B.

 

D U   M Ê M E   A U T E U R

 

LETTRE OUVERTE EN COURS

 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E