Mesdemoiselles,
tout avait plutôt bien
commencé entre nous. D’aussi loin que je m’en souvienne,
les débuts de notre cohabitation ont été sereins,
amicaux même. En feuilletant l’album de famille, je nous
revois, vous et moi, joufflues, dodues, sur une courtepointe matelassée.
Un peu plus tard, c’est en bonne intelligence que nous dévalions
les toboggans du square. Et cette photo, où, lors de notre
communion, nous avons dansé jusqu’au bout de la nuit.
Le temps du bonheur, à l’ombre des jeunes filles en fleurs.C’est
à l’adolescence, je crois, que tout, entre nous, s’est
gâté. En avez-vous eu assez d’être sans cesse
en retrait ? Faut-il voir, dans l’acharnement que vous avez
mis alors à prendre de plus en plus de place, l’expression
d’une souffrance, le mal-être de celles qui n’en
peuvent plus d’être toujours au second plan ? Peut-être…
Toujours est-il qu’à l’âge de quinze ans,
vous n’avez eu de cesse, l’une comme l’autre, de
vouloir prendre de plus en plus d’importance.
Ah ! Je ne le nie pas, j’y ai trouvé
mon compte au début. C’est vrai, je le reconnais, j’ai
été flattée, un temps, d’être accompagnée
de celles sur lesquelles on se retournait dans la rue. Vous étiez
un peu mes faire-valoir, et je vous dois mes premiers flirts. Mais
cela ne vous a pas suffi. Vous en vouliez plus, toujours plus. Grisées
par votre succès, flattées par le regard des garçons,
vous n’avez pas su vous arrêter. Gonflées de votre
propre importance, vous avez pris la grosse tête et avez enflé,
enflé, enflé, jusqu’à ce qu’on ne
voit plus que vous.
J’ai beaucoup souffert alors. Rappelez-vous
comme j’ai tenté de vous raisonner, de vous ramener à
un peu plus de modestie. Mais vous n’entendiez rien. Aveuglées
par votre suffisance, vous n’avez pas compris que les sifflets
admiratifs s’étaient mués en lazzis et quolibets.
Petites sottes, voyez où nous en sommes maintenant
? À vous traîner dans mon sillage, je suis passée
à côté de ma vie. Quelle rencontre peut-on espérer,
quand, toujours, on paraît en compagnie de si pesants boulets
? Vos formes généreuses me masquent le soleil, et c’est
dans l’ombre de vos reliefs que j’ai grandi, triste et
blafarde.
Allez-vous-en ! Faîtes votre vie ! Cessez de
me suivre ! Je ne peux faire un pas sans vous savoir dans le dos,
vous et votre insupportable dandinement grotesque. Floc, floc, floc,
à gauche, à droite.
J’ai déjà essayé de vous
semer, en piquant un sprint inopiné, de vous laisser en plan
devant une vitrine, à la terrasse d’un café, mais,
chaque fois, vous m’avez rattrapée.
Un jour, distraites sans doute, vous ne m’avez
pas vue partir. J’étais déjà au coin de
la rue, cachée derrière un présentoir à
journaux, quand vous vous êtes aperçues de mon absence.
Il aurait suffi que je vous tourne le dos, que je m’en aille…
Ç’aurait été
si simple. Mais j’ai voulu voir comment, sans moi, vous pouviez
vous débrouiller. Je l’avoue, au début, votre
désarroi m’a fait sourire. Vous sembliez perdues, seules
au milieu de la foule, blotties l’une contre l’autre,
totalement désemparées. Aux gens qui autour de vous
ont fait cercle, vous avez fait le coup des pauvres petites abandonnées.
Et que je te pleurniche, que je gémis. Il y en a même
qui étaient prêts à vous adopter. « Mais
prenez-les donc ! », j’avais envie de leur crier. «
Prenez-les et vous verrez qu’il vaut mieux les avoir en photo
qu’en pension ! ».
L’air de rien, je me suis éloignée,
mais je n’avais pas fait dix pas, qu’une brave dame m’a
rattrapée, essoufflée. « Madame, vous avez perdu
quelque chose ». Vous posant dans mes bras, elle guettait sur
mon visage une marque de reconnaissance. «Merci », j’ai
dit et avec vous, je suis repartie.
Depuis, vous vous méfiez, et je n’ai
que peu d’espoir de pouvoir vous perdre à nouveau.
Ce n’est pas de gaieté de cœur que
j’ai pris ma décision. Avais-je d’autres choix
? Je ne crois pas. Je vois là le triste constat de l’indigence
de mon existence, indigence dont vous, et vous seules, êtes
responsables.
En mémoire des années que nous avons
partagées, je me sens quelque part redevable envers vous et
ne peux me résoudre à vous prendre en traître.
Aussi je vous préviens : vos jours sont comptés. Dans
deux semaines, jour pour jour, j’aurais votre peau.
Ne criez pas, ne pleurez pas ! Il n’y a pas
d’autre solution. Ne comprenez-vous pas à quel point
il faut que ma tête soit malade, pour que j’en sois venue
à vous parler ainsi ?
Quand le chirurgien me tendra le bocal, sans larme, sans regrets,
j’irai déposer, mesdames mes fesses, votre masse gélatineuse
au Jardin du Souvenir.