Lettre à Joshua du 19/01/04

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« Tous les hommes du roi commence
comme une comédie du pouvoir, emprunte les chemins
de la fresque historique et se conclut sur un entrelacs
de tragédies, la somptuosité de l’écriture le disputant
dans chacun de ces registres à la profondeur de la pensée.
Chef-d’œuvre ? Oui, dix fois plutôt qu’une. »
Les Inrocks

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L E S   C H R O N I Q U E S   D E   L A   H O N T E

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Cher Joshua,

encore une fois il m'est arrivé l'autre jour un épisode des plus singuliers (le grand frisson de l'aventure m'en secoue encore) et encore une fois ça s'est passé dans le métro.

Donc,comme à peu prés chaque jour, j'étais dans le métro et comme cela arrive plus rarement en revanche, j'étais assis (aucune vieille dame à l'air implorant pour me faire éprouver un insupportable sentiment de culpabilité – parce qu'il faut bien le dire, l'air outré par contre, ça n'a strictement aucun effet sur moi, mais les petites vieilles intelligentes l'ont bien compris de toute facon et la plupart d'entre-elles ont depuis longtemps abandonné cette méthode, à la place elles préfèrent lancer un regard humide avec un gentil sourire triste du style: "ne vous dérangez surtout pas pour moi, je suis bien peu de chose vous savez" et là, en général, une expression au moins aussi désolée sur le visage, je me léve en un mouvement que je ne peux pas m'empêcher – à ma grande honte – de considérer comme diablement chevaleresque et je leur designe d'un geste maladroit la place désormais vide de ma personne qui ne mérite vraiment pas un tel confort).

Ce jour-là donc, alors que j'étais assis et que je regardais dans le vague, mes yeux s'arrêtèrent sur la vitre en face de moi qui reflétait un visage au menton grotesquement allongé. Alors que je me demandais qui pouvaitêtre le propriétaire d'un visage si disgracieux, je compris qu'il s'agissait tout simplement de moi dont la fenêtre irrégulière avait déformé le reflet. Cette découverte m'enthousiasma et je commençais à baisser légèrement mon visage pour agrandir mon nez qui prit alors à son tour une taille tout à fait demesurée. Je continuais de la sorte à faire des expèriences, ressemblant successivement à un lemurien aux grands yeux implorants, à un macaque au regard fier... et puis soudain une image tout à fait surprenante entra dans mon champ de vision accompagnée d'une légére secousse sur le fauteuil où j'étais installé: quelqu'un s'était assis à côté de moi.

J'observai alors le visage de mon voisin sur la vitre en face qui avait elle aussi pris une apparence tout à fait cocasse (un front et des yeux dont la taille minuscule était soulignée par un organe nasal d'une longueur risible) rendue plus rejouissante encore pas l'expression grave et désapprobatrice qu'il arborait comme pour manifester son agacement devant mes enfantillages.

Je tentai de le dérider en agrandissant mes sourcils qui devinrent aussitot épais et touffus, mes dents... rien n'y faisait. Il gardait le même air excessivement serieux – et du coup excessivement drôle – et même presque en colère.

Un peu irrité par ce manque de fantaisie, je lui lançai, le sourcil froncé, un fugitif regard, à lui cette fois-ci et non plus à son reflet. La verité m'apparut alors, cruelle et saisissante: cet homme ressemblait vraiment, trait pour trait, au reflet grotesque dont je m'amusai depuis un bon quart d'heure, je veux dire, son visage était réellement fait dans des proportions aussi invraisemblables que sur la vitre.

Je le dévisageai grossièrement pendant de longues secondes, l'air médusé, ne pouvant détacher mon regard. Puis, térrassé par la honte, je bredouillai de vagues excuses en baissant la tête et en me recroquevillant le plus possible à défaut de pouvoir disparaître totalement (attitude d'ailleurs bien pire que si j'avais affronté – comme je l'aurais dû – la situation avec panache, sans rien laisser paraître de mon trouble, car tout dans ma présente conduite confirmait son hilarante laideur —la pire de toute). Fort heureusement mettant fin à un moment pénible pour nous deux, l'homme descendit à l'arrêt suivant me laissant seul baigner dans ma honte. J'espère au moins que cet épisode assez humiliant t'aura distrait le temps de cette lettre.

À bientot, Francois.

 

D E R N I È R E   C H R O N I Q U E

 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E