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Je m'arrête à un endroit. Nous sommes
le 27 mai 2004. Je me trouve à Toulouse, plus exactement dans
la librairie des Abattoirs, 76 allées Charles-de-Fitte. Je parcours
les rayons en attendant les étudiants. Je n'en dirais pas plus
pour l'instant, sinon que les étudiants viennent de la ville
d'Angers, dans la région des pays de la Loire et que je viens
de Paris, de la gare Montparnasse bien que j'habite une autre ville
en Ile de France.
Dans ce rhizome d'itinéraires, je me pose là, attentive
un instant, me retrouvant seule, face aux rayons de la librairie. J'ai
peu d'enthousiasme en général pour les livres vendus dans
les annexes de l'art contemporain, peut-être parce que je m'y
suis habituée ? Parce que je suis devenue exigeante, une artiste
en phase de recherche, plutôt que de finitudes ? Je remarque un
livret pas comme les autres. Ma curiosité me pousse à
me hisser sur la pointe des pieds pour l'attraper. Il est placé
si haut, que son inaccessibilité me fait demander de l'aide,
chose rare, à mon ami de 1,85 mètres. Il me l'attrape.
Rassasiée, je me contente d'apprécier la couverture. Des
écritures fines et des dessins géométriques noirs
parcourent le papier blanc et je lis entre autres :
« LOUVERTURE »
« AVENTURE EN TECHNICOLOR »
« LES PRELIMINAIRES »
« NOTRE REVUE DE NOUVELLES EST LA PLUS BELLE/AFFREUSE DU MONDE
VOUS Y TROUVEREZ DES SORCIERS, LA PLUIE, UN TELEPHONE ET DES LETTRES.
SI VOUS AVEZ 20 MINUTES, VOUS AUREZ AUSSI DES SURPRISES »
« CINQ EUROS - MERCI »
J'achète l'impensable. Je mets la revue dans
une pochette avec mon plan de Toulouse et je pars déjeuner avec
les étudiants. Jeunes filles et jeunes garçons, cartes
postales les plus usitées en main me demandent ce que j'ai acheté
en cachette. Je leur montre la revue de "Monsieur Toussaint LOUVERTURE".
Ils sont étonnés. C'est une vue imprenable que je leur
offre. Ils s'en souviendront plus tard. Je tourne les pages en leur
faisant remarquer la finesse et l'attention de l'écriture, des
paginations, de l'imaginaire de quelques phrases lues furtivement. Mon
ami E.C., collègue enseignant me dit :
« Voici des écrits proches de ton île virtuelle,
tu devrais leur proposer quelque chose »
E.C. est plus aisé que moi pour les collaborations. Je ne fais
pas trop attention à sa suggestion.
N'ayant pas tout bien lu, je range la revue dans ma pochette en attendant
d'être seule au calme.
J'accompagne les étudiants dans leur car. Je leur fais un signe
de la main en guise d'au revoir, pas d'adieux car je les retrouverais
quelques jours plus tard aux pays de la Loire.
J'oubliais ! Qui sont-ils ? Que font-ils ? Qui suis-je ?
Ils repartent à l'école supérieure des beaux-arts
d'Angers où j'enseigne les nouveaux médias, des choses
en réseau, en relation les unes aux autres, par regroupements,
par différences, des couleurs et des écritures hypertextuelles,
des graphismes qui n'y paraissent pas, une certaine fabrication des
mots-plaisirs… dans l'option communication depuis 3 ans, 16 heures
par semaine en venant de Paris, gare Montparnasse. Je ne sais si je
vais poursuivre dans cette école ma pédagogie de conte
de fée pour châteaux hantés. Ce que je sais, c'est
que les rencontres me poussent au voyage. Le 26 mai 2004, c'était
le vernissage d'une exposition que nous avons organisé avec mon
ami et collègue E.C. enseignant à l'école supérieure
des beaux-arts de Toulouse pour les étudiants des deux écoles
dans un cadre pédagogique, nommée « Les icônes
Apache ». Un titre spécial pour un même sujet d'étude
d'une année donné avec bonne humeur aux étudiants
de deux écoles distantes, dont je ne ferais cours ici.
Vous êtes déboussolés ? Nous en sommes ici le 27
mai 2004 :
Le lendemain du vernissage, nous sommes partis visiter le centre d'art
contemporain Les Abattoirs. Dans la librairie en attendant les étudiants,
j'ai acheté la revue de M.T.L.
Ils sont partis, je suis seule. Me voici dans une chambre d'hôtel
toulousaine, laissant derrière moi, toute cette effervescence
de groupe. J'ouvre ma pochette et je lis la revue de Z à A en
passant par M.
Quelle surprise ! Enfin quelque chose qui m'excite vraiment dans nos
écritures contemporaines. Quelque chose que je n'ai pas fait
moi-même, rêvé sans doute mais jamais pensé
toucher des yeux un jour. Mes sens s'intervertissent ainsi à
la lecture.
Plus tard.
Je prends le train à grande vitesse jusqu'à Paris, terminus
gare Montparnasse. Je prends la ligne 8, couleur violette du métro
parisien. J'arrive à la station où il y a le mot "école"
dedans. Je rentre chez moi. Je me connecte à Internet et pianote
l'adresse suivante : http://www.monsieurtoussaintlouverture.net
Arrivée dans l'autre monde, je lis le site de Z à A en
passant par M. Je reconnais un auteur dont j'avais lu des textes sur
son site Internet, il y a peu de temps. Il ne me connaît pas.
Personne ne me connaît, d'ailleurs. Je regarde l'adresse postale
de la revue :
Monsieur Toussaint Louverture
82 avenue de Fronton
31200 Toulouse
Incroyable ! J'ai quasiment trouvé la revue dans son lieu d'origine
?
- Une fois ma tête remplie de mots magiques, je me dis qu'il faut
que je propose une collaboration particulière qui relaterait
de cet itinéraire particulier.
- Une nouvelle fois, je me dis, comme je ne connais personne, personne
ne va me lire.
- À chaque fois, je me dis que je pourrais vivre jusqu'à
la fin de mes jours comme une inconnue aimant ce qui n'est pas encore
connu. Peut-être parce que je ne fais aucun effort pour faire
connaître ce que je fais, m'appliquant à retarder la communication
de mon travail, refusant presque l'effet d'annonce ?
- Pour une fois, je me dis, que je vais faire l'effort d'écrire
pour des inconnus que je commence à apprendre à connaître,
dont il me semble que j'ai quelque chose à partager.
Ainsi j'ai pris le risque de me faire connaître en envoyant cet
itinéraire jusqu'au bout du monde.