Boutique    |   Articles    |    Listes    |   Suggestions   |   Accueil
Nos livres    |   
Newsletter   |   Facebook   |   Contact   |   La belle colère

.

Le Séducteur de Jan Kjærstad,
une merveille romanesque venue de Norvège.

Fanny Ardant invite Monsieur Toussaint Louverture
à La Grande Librairie, irréel !

.

E X T R A I T   D E
L A
   D I S P A R U T I O N

PAR XAVIER GÉLARD

. . . . . .

Extrait de La Disparution, une histoire étonnante
entre polar perturbant et énigme mythique de Xavier Gélard (également éditeur du Corps du texte) que vous pouvez retrouver dans Tu dis ça parce que tu m'aimes.

. . . . . .

Un homme qui s’appelle Jumeau.

Un homme qui s’appelle Jumeau, un auteur de romans policiers.

Des romans policiers métaphysiques, avec juste assez de suspense pour que l’on s’y attache. Au centre du diagramme, toujours la même figure : l’enquêteur est suspecté d’être le criminel. Dans L’Exemplaire, un meurtrier laisse des objets personnels appartenant au commissaire sur les lieux du crime. Celui-ci est si troublé qu’il tombe peu à peu dans le piège et finit par se croire coupable. Mais le criminel fait un faux-pas, prend de l’avance sur la personnalité de son ennemi, laisse un objet – l’exemplaire d’un livre – qui n’appartient pas encore au commissaire, et se démasque du même coup.

« Il y a paraître et paraître : l’apparition et la parution.
Disparaître, pour un livre : pas simplement échapper à la presse ; pas simplement tomber dans l’oubli; pas non plus finir au pilon. Le seul livre qui disparaisse vraiment est celui qui, paru, n’a jamais existé pour personne. »

Jumeau court dans toutes les librairies de Paris. Ce soir, il doit faire une lecture, mais il n’arrive pas à mettre la main sur À paraître, son nouveau livre. Personne n’en possède d’exemplaire, ni lui qui pourtant en gardait cinq, ni la librairie qui se trouve dans sa rue, ni aucune autre. Jumeau appelle Michelle, des Lettres d’or, lui annonce qu’il va passer à la librairie pour prendre un exemplaire et lui demande encore un répit – reporter de quelques heures la lecture de ce soir; Michelle lui répond qu’elle ne comprend pas, que rien n’est prévu. Jumeau raccroche sans y croire…

À paraître n’est pas un polar : Maisonneuve, un correcteur très respecté, commence à laisser d’évidentes fautes dans les livres qu’il corrige. Ses employeurs ne lui font plus confiance. Il s’enferme peu à peu chez lui, dans sa tour de livres, et sa seule activité consiste à relever les mots qu’il a laissés mal orthographiés. Un jour, il s’aperçoit que ces mots, mis bout à bout, forment une phrase sensée, limpide mais ambiguë. Il se souvient alors d’une partie totalement occultée de son existence.

Jumeau est correcteur. Son travail ne lui plaît pas. Il l’avait pourtant choisi, y avait sacrifié beaucoup de temps et d’énergie. Dans la plupart des cas, il se sentait le gardien d’un troupeau : les mots, les phrases, les chapitres comme des moutons indisciplinés qu’il faudrait mater, diriger, rassembler. Il ne voulait être le gardien de
personne. Mais, quelquefois, le travail lui plaisait vraiment, pour ce qu’un correcteur est toujours en deçà ou au-delà de la lecture. Il y a trois livres à voler dans chaque livre à lire : celui que l’auteur écrit, celui que le lecteur s’approprie malgré l’auteur; mais seul le troisième comptait à ses yeux : celui qui menace d’exister si on change une seule phrase du manuscrit. Jumeau avait bien des fois été tenté de changer cette seule phrase,
une phrase centrale, importante, des livres qu’il corrigeait, sans jamais s’y résoudre. Il suffirait de ça, pensait-il, pour faire disparaître le livre à sa parution.

Cela avait commencé quand, sur une quatrième de couverture, Maisonneuve avait laissé passer un pronom personnel au singulier pour un verbe au pluriel. Puis, sur un autre livre, dans un titre de chapitre, un verbe conjugué au singulier avec un sujet au pluriel. Jusque-là il n’avait jamais eu ce genre de problèmes. La lecture
lettre à lettre l’en prévenait, et il ne comprenait pas plus que ses employeurs comment cela pouvait arriver. « Je n’en sais rien », répondait-il, et il regardait longtemps la faute sur le livre ouvert, le ventre serré.
— Je n’en sais rien. J’ai relu cette quatrième de couverture au moins trois fois.
— Je ne doute pas que vous l’ayez relue.
— Bien sûr, qu’il faut en douter. Je préférerais en douter.
— Ça arrive.
— Ça ne m’était plus arrivé depuis les premières épreuves que j’ai corrigées. J’avais vingt-trois ans. J’en ai quarante-quatre. Vous allez me virer?
— Si vous ne l’avez pas vu, personne ne pouvait le voir.

Un mot imprimé, c’est l’éternel retour. La faute laissée dans le livre devient, à force d’impression, une partie du livre, qu’on ne peut ôter sans changer le livre lui-même.
C’est ce qu’il pensait quand Michelle sonna. Jumeau alla ouvrir, Michelle lui sourit. Ça va mieux? lui demanda-t-
elle, et il recula pour la laisser entrer, sans répondre tout de suite. «Oui, je crois», dit-il, et il chercha quelque chose à proposer. Il y avait un fond de jus d’orange, du thé refroidi, pas d’alcool, il ne savait quoi dire.
Michelle et lui avaient été amants, par le passé. Ils en avaient gardé une intimité faite de non-dits et de sourires. Jumeau chercha, à la demande de Michelle, sur l’ordinateur, dans ses étagères, partout dans la pièce une quelconque trace d’À paraître. Et enfin, il tomba sur un manuscrit rangé dans sa bibliothèque. Mais quand il l’ouvrit, il s’aperçut que le manuscrit n’avait rien à voir avec ce qu’il espérait, qu’il n’était ni une mouture ni un reliquat d’À paraître, simplement un autre texte, intitulé La Disparution : « Maurice Blanchot a dit que l’essence de la littérature était de tendre vers sa propre disparition », était-il écrit. « Blanchot a tort, la littérature tend vers son éternelle disparution. Elle poursuit cette disparution – je désigne par là ce mode de disparition propre au texte – depuis ses commencements. » Puis Jumeau cessa de lire, cherchant dans sa mémoire quand et pourquoi il avait pu écrire ça – et surtout, diable, ce que voulait dire cette sorte de disparition propre au texte, cette disparution, dont il ne savait rien.

 

. . . . . .

 

D ’ A U T R E S   T E X T E S   M . T . L .


Chroniques irrégulières d’un libraire en librairie II
par Cyrille Poumerie
Le coréen par Thomas Vinau
Méthode de pêche dite « à la Suisse » de l’Abbé Trouville
par Frédéric Legros
« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas »: prière pour Google par Dominique de Chaunac
Comment j’ai acheté ma première ville
par Dominique Bordes

 

.

V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E