Au centre du pays, du pays où nous vivons, il existe
un désert, que peu soupçonnent d’exister
et beaucoup d’autres tentent d’oublier. C’est
un désert de sable, un vrai désert, et sa surface
est inexplicablement grande.
On ne le verra sur aucune carte car on retranche systématiquement
sa superficie des calculs géographiques. Qui voudrait
que la grandeur d’un Etat dépende en partie d’un
désert ?
Les habitants de la ville qui le borde en ont honte, absolument
honte, et perpétuent la tradition de lui tourner le dos,
de ne pas le regarder – quitte à poser la main sur
leurs yeux –, et d’orienter leur maison plein nord
pour qu’aucune fenêtre ne donne sur lui – quitte à se
passer de soleil et de lumière. Aucune de leurs enseignes
n’indique la proximité de ce non-lieu : aucune boulangerie
Des sables, aucun troquet Notre Sahara, aucun hôtel Des
dunes. Les habitants, gardiens du désert, ont pour mission
tacite de détourner les regards et de les orienter autre
part, par exemple sur la cathédrale toute proche, ou vers
la rivière non loin. Ainsi, celui qui passe en voiture
dans la ville ne se doutera rien, tant les maisons, grandes,
sont faites pour cacher le désert à la vue des
autres, et tant les chemins, tortueusement étudiés,
les en éloignent savamment. Quand, obligés d’aller
plus vite, les habitants passent par le chemin qui borde le désert,
et qui relie le centre-ville à la gare, ils le longent,
et marchent en crabe pour toujours être face aux maisons,
et jamais au désert. Cette coutume a cessé depuis
longtemps de les faire rire, et l’habitude n’interrogera plus
jamais personne.
La température en ville est normale ; la chaleur dans
le désert est étouffante. Quoique l’eau abonde
ici, on meurt de sécheresse là, pour peu qu’on
s’aventure dans le sable par un après-midi de printemps.
Son existence se perd dans la nuit des temps, comme la volonté de
l’oublier. Aussi aucune chronique, aucun fait, aucun personnage
de l’histoire n’a voulu l’évoquer ; c’est comme si le
désert n’existait pas. Mais le désert s’étend,
et commence à mordre les perrons : chaque jour il faut
déblayer devant sa porte ce qui s’est accumulé pendant
la nuit, et il est impossible de fermer les yeux désormais
: eux aussi sont remplis de grains. Faudra-t-il déménager
? Mais, tôt ou tard, le désert viendra nous rejoindre,
où que nous soyons. Faudra-t-il condamner le désert
? Mais aucun mur ne résistera, aucun ne suffira à contenir
une puissance si patiente, un acharnement si concentré.
Le désert a un nom, mais nul ne sait qui le lui a donné :
c’est un nom ancien et forgé de sons magiques, que l’on
prononce aussi peu que possible et en faisant toutes sortes de
signes pour se protéger de lui. Car le désert s’attaque
maintenant aux rêves de ceux qui ne se doutent pas de son
existence : et celui qui n’y prend pas garde se retrouve enseveli
bientôt.
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