BARBE-BLEUE. — Ma jeune épouse,
qui les premiers jours de notre mariage était impressionnée
par la couleur de ma barbe et portait des lorgnons fumés pour
la voir noire, est à présent complètement habituée
et trouve même très poétique la nuance spéciale
de mon système pileux. Mais la voici.
LA JEUNE ÉPOUSE. — Bonjour, mon
seul amour. (Fixant langoureusement la barbe de son mari.) Oh!
la belle bleue!
BARBE-BLEUE.— Mignonne! (Il l’embrasse.)
Voici la triste saison, le ciel est noir, la pluie tombe mélancolique!
N’allez-vous point vous ennuyer, petite aimée, en ce
vaste château?
LA JEUNE ÉPOUSE. — Oh! Mon bien-aimé!
Qu’importent les variations atmosphériques! Mon cœur,
lui, ne varie pas! Écoutez la douce chanson que m’inspire
notre amour. (Elle prend sa viole d’amour et chante en
s’accompagnant.)
Quand reviennent les tristes jours,
Où ne chante plus la fauvette,
Quand l’hiver, glaçant les amours,
Met son manteau gris sur nos têtes,
Pour évoquer le doux printemps,
Il me suffit tout simplement
Refrain (avec sentiment)
De fixer tes poils bleus!
Tes poils bleus!
Aussi bleus
Que l’azur des deux!
Oui, dans ta barbe, mon Daniel,
Je crois revoir le ciel!
Le ciel!
BARBE-BLEUE, ému. — Mignonne! (Il
l’embrasse.) Comme je vous l’ai annoncé l’autre
soir, je vais être obligé de m’absenter deux
semaines pour affaires. Je pars cet après-midi.
LA JEUNE ÉPOUSE. — En prévision
de cette triste séparation, j’ai écrit à ma
sœur Anne de venir avec mon frère de lait me tenir compagnie
pendant votre absence.
BARBE-BLEUE. — Votre frère de
lait?
LA JEUNE ÉPOUSE. — Oui. Je serais
si heureuse de le revoir et d’embrasser ses longues oreilles!
BARBE-BLEUE. — Ses longues oreilles?
LA JEUNE ÉPOUSE. — C’est
vrai, vous ignorez. Dès ma naissance j’ai été nourrie
au lait d’ânesse. Mon frère de lait est un superbe
baudet. Ma sœur Anne, montée sur mon frère de
lait, arrivera au château aujourd’hui même.
BARBE-BLEUE. — Parfait. Je pars rassuré.
Entre sœur Anne et frère âne j’espère
que vous ne vous ennuierez pas trop. Mais avant de partir laissez-moi
vous confier les clefs du château. (Il lui tend un trousseau
de clefs.) Ouvrez tout, allez partout, sauf dans le petit cabinet
au bout de la grande galerie, dont voici la clef. Je vous défends
d’y entrer, et s’il vous arrive de l’ouvrir, il
n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère! (Il
embrasse sa femme, monte dans son carrosse et part pour son voyage.)
DEUXIÈME ACTE — « Frère Âne »
Même décor, le lendemain.
BARBE-BLEUE, rentrant chez lui. — C’est
moi, mignonne! En cours de route j’ai reçu des lettres
qui m’ont appris que l’affaire pour laquelle j’étais
parti venait d’être terminée à mon avantage.
J’ai donc rebroussé chemin et me voici. À propos,
en arrivant, j’ai aperçu votre frère de lait
sur la pelouse du château. Il broutait de bon appétit!
LA JEUNE ÉPOUSE. — Le cher animal!
Depuis hier il nous rend de grands services. Comme les ascenseurs
ne sont pas encore inventés, il nous transporte, ma sœur
et moi, à travers les escaliers du château, nous épargnant
ainsi la fatigue de grimper les étages.
BARBE-BLEUE. — Voudriez-vous à présent,
ma chère, avoir l’obligeance de me rendre le trousseau
de clefs que je vous ai confié avant mon départ.
LA JEUNE ÉPOUSE, tendant le trousseau
d’une main tremblante. — Le voici. (À part.) Je
suis perdue!
BARBE-BLEUE. — Pourquoi y a-t-il du
sang sur cette clef?
LA JEUNE ÉPOUSE, balbutiant. — Je
n’en sais rien…
BARBE-BLEUE. — Vous n’en savez
rien? Je le sais, moi! (D’une voix terrible.) Vous
avez voulu entrer dans le cabinet! Eh bien! Madame, vous y entrerez
et irez prendre place auprès des dames que vous y avez vues!
LA JEUNE ÉPOUSE, se jetant
aux pieds de Barbe-Bleue. — Oh! pardon!
Grâce! Pitié!
BARBE-BLEUE. — Il faut mourir, madame!
LA JEUNE ÉPOUSE. — Puisqu’il
faut mourir, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu!
BARBE-BLEUE, regardant la pendule. — Soit!
Il est trois heures moins le quart, à trois heures, je vous
trancherai le col! Je descends aiguiser mon coutelas! (Il descend.)
LA JEUNE ÉPOUSE, appelant sa sœur. — Ma
sœur Anne, monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir
si notre frère Henri, le lieutenant des Pétardiers
du Roi, ne vient point! Il m’avait annoncé sa visite
pour aujourd’hui, et si tu le vois fais-lui signe de se hâter! (Apercevant
l’âne qui monte l’escalier de la tour.) Vite!
monte sur son dos, tu arriveras plus rapidement au sommet de la tour! (Sœur
Anne grimpe sur l’âne-ascenseur et s’éloigne.) Ciel!
trois heures moins cinq! Barbe-Bleue va revenir! Oh! quelle inspiration
désespérée! (Elle fait rétrograder
les aiguilles de la pendule et les place sur deux heures dix.) Mon
Dieu! il remonte!
BARBE-BLEUE, entrant et consultant la
pendule. — Vous n’avez plus que cinquante minutes
pour vous recueillir! Priez, madame! (Il redescend.)
LA JEUNE ÉPOUSE, courant à la
fenêtre, d’où elle aperçoit la tour. — Pourvu
que mon frère Henri arrive à temps! J’aperçois
au sommet de la tour ma sœur Anne qui interroge anxieusement
l’horizon! Mon pauvre frère de lait, les deux pattes
posées sur les créneaux, regarde aussi comme s’il
comprenait la gravité de la situation. (Criant d’une
voix étouffée.) Anne, ma sœur Anne ne
vois-tu rien venir?
SŒUR ANNE, du sommet de la tour. — Je
ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie!
LA JEUNE ÉPOUSE. — Seigneur!
protégez-moi! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
SŒUR ANNE. — Je ne vois qu’un
laboureur qui labouroie et un faucheur qui fauchoie.
LA JEUNE ÉPOUSE. — Ciel! mon
mari remonte! Gagnons du temps! (Elle place les aiguilles de
la pendule sur une heure moins cinq.)
BARBE-BLEUE, entrant et consultant la
pendule. — Vous n’avez plus que deux heures cinquante-cinq
pour vous préparer a la mort! Priez, madame! (Il redescend.)
LA JEUNE ÉPOUSE. — Anne! ma sœur
Anne! ne vois-tu rien venir?
SŒUR ANNE. — Je ne vois qu’un
rémouleur qui remouloie et qu’un chasseur qui chassoie.
VOIX DE BARBE-BLEUE. — Quittez cette
tour et rentrez dans votre chambre, sœur Anne, ou c’est
moi que vous allez voir venir! (Sœur Anne, épouvantée,
quitte la tour.)
LA JEUNE ÉPOUSE. — Ah! je suis
bien perdue cette fois! Plus personne pour m’avertir de l’arrivée
de mon frère Henri et le prévenir! Seul, mon fidèle
frère de lait est toujours sur la tour et semble consulter
l’horizon!
Ah! s’il pouvait comprendre, je lui crierais. (Elle crie
inconsciemment.) Âne, mon frère âne! Ne vois-tu
rien venir?
FRÈRE ÂNE. — Hi-han! Hi-han!
Hi-han!
LA JEUNE ÉPOUSE. — Ciel! on dirait
qu’il comprend! Mais non! je deviens folle. (Elle crie.) Âne,
mon frère
Âne! ne vois-tu rien venir?
FRÈRE ÂNE. — Han-hi! Han-hi!
Han-hi!
LA JEUNE ÉPOUSE. — Qu’entends-je?
Mon frère de lait vient de braire à l’envers!
Que veut dire cela?
FRÈRE ÂNE. — Han-hi! Han-hi!
Han-hi!
LA JEUNE ÉPOUSE. — Han-hi! Han-hi!
Que veut-il dire? Oh! je comprends tout! Le brave animal vient d’apercevoir
mon frère Henri! C’est Henri qu’il veut dire en
criant: Han-hi! Han-hi! Mais Barbe-Bleue remonte! Vite, retardons
la pendule! (Elle s’élance vers la pendule.)
BARBE-BLEUE, entrant et la surprenant. — Ah!
je vous y prends! Mais on ne me la fait pas à moi! Allons,
madame, préparez-vous à mourir à l’instant!
VOIX DE FRÈRE ÂNE. — Han-hi!
Han-hi!
LA JEUNE ÉPOUSE. — Encore une
minute de grâce!
BARBE-BLEUE. — Non! non! Recommande
ton âme à Dieu! (Il lève son bras armé du
coutelas. Mais à ce moment la porte s’ouvre brusquement
et Henri le Pétardier du Roi se précipite sur Barbe-Bleue
et le transperce de son épée.)
LE PÉTARDIER. — Sauvée!
petite sœur! Sauvée! grâce à l’organe
puissant de ton frère de lait qui eut l’inspiration
géniale de braire mon nom du haut de la tour. J’ai compris
qu’il se passait un événement anormal au château,
j’ai éperonné mon coursier, et Dieu soit loué!
Je suis arrivé juste à temps pour sauver ma sœur
et châtier le Barbe-Bleue!
RIDEAU