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L A F E M M E À L
A C H A I S E
PAR XAVIER GALAUP
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Elle rit, de s’admirer dans ce miroir, emmené
par les huissiers à la mine triste. Elle est dans sa tenue la plus
excentrique, son boléro rouge vif, son châle orange fluo
et ses escarpins parmes. Elle a ses couches de maquillages qui fondent
sous le néon de la cuisine. Elle est assise sur une chaise dans
cette immense pièce où nous avons fait l’amour tant
de fois.
Elle court dans la neige, excitée comme une puce. Elle me bombarde
de boules de neige. Elle fait comme s’il ne s’était
rien passé. Elle gravit avec un acharnement maladif la pente très
glissante où l’on voit scintiller les couches de verglas.
Elle tombe, elle glisse et se relève, elle tombe à nouveau
et son rire nerveux résonne alors qu’elle s’accroche
aux branches de l’arbre pour se remettre debout. Elle piaffe d’entendre
les aboiements du chien. Elle se voit déjà en train de rouler
dans la neige comme quand elle était enfant dans ces montagnes
isolées. Elle voudrait tout faire comme avant. Elle voudrait déguster
ce chocolat chaud cuit sur le poêle à bois par sa mère.
Elle a déjà la langue brûlée.
Elle l’attend comme si... Je la vois s’asseoir et attendre.
Elle l’attend dans tous les lieux qu’ils ont fréquentés.
Elle a repris maladivement leurs habitudes, le café du matin là,
le déjeuner du jeudi ici, la sortie au cinéma en matinée
le dimanche suivie d’un apéritif à La Coupole, comme
si... Elle l’attend aussi avec ses habits, qui ternissent de plus
en plus. Elle a ce souci du maquillage qui tend au masque comme un sortilège
pour le rappeler.
Elle l’attend assise sur sa seule chaise à la sortie de son
ancien travail. Elle transporte cette chaise partout comme si... Je la
connais bien et j’ai peur pour elle.
Elle dort enlacée avec l’édredon. Elle a les yeux
ouverts et son visage mal démaquillé paraît flou.
Elle respire si lentement qu’on pourrait la croire morte. Elle regarde
toujours fixement la fenêtre, pleine de son attente. Devant cette
ouverture sur dehors, il y a la chaise où elle s’assoit pour
dormir.
Elle dit qu’il va revenir et que tout grandira comme avant. Elle
dit qu’il aura des bijoux et elle un stock de bisous. Il aura un
chapeau colonial et un gros coffre en bois couvert d’autocollants.
Elle rira très fort et dansera avec sa chaise devant ses yeux émerveillés.
Ils réchaufferont le parquet de leur amour.
Elle nage nerveusement dans la piscine au milieu d’une foule d’enfants.
Elle a la tête bien hors de l’eau et ses longs cheveux emmaillotés
dans un bonnet rouge. Elle regarde les yeux grands ouverts ces enfants
qui s’amusent, se bousculent, se coulent à tour de rôle
et courent sur le bord.
Elle respire mal à cause de cette forte odeur de javel. Dans un
mouvement irréfléchi, elle plonge sous l’eau et nage
jusqu’à l’extrême limite. Elle sort dégoulinante
d’eau et de fond de teint.
Elle dit que la neige tombe. Elle me regarde de son air le plus triste,
malgré son maquillage qui trace une bouche souriante. Elle me dit
que cela fait longtemps maintenant qu’il n’a plus reparu.
Il est peut être mort. Elle se coiffe à la manière
d’une vieille dont on aurait ébouriffé les cheveux
ou qui aurait fait une traversée en bateau par grand frais. Elle
souligne ses yeux de noir. Elle prend un livre et lit un passage qui parle
d’hiver et d’abandon d’animaux, de lieux et de mise
en sommeil.
Elle ne fait plus comme si il allait revenir. L’hiver s’installe
et elle ne s’est jamais trouvée seule à ce moment
de l’année. Elle chantonne la vie en rose pour se redonner
du goût. Je le sais, je la connais assez bien pour savoir cela.
Mais elle n’y croit pas. Elle a la voix ferme qui déraille.
Elle remet son rouge à lèvres, son geste est maladif comme
empreint de malheur, d’inachevé.
Elle sort en robe légère et je ne peux rien faire. Elle
rase les murs de la rue de la Roquette. Elle tient fermement sa chaise
au-dessus de la tête comme pour la briser sur le premier venu, sur
le premier obstacle. Les flocons légers ne semblent pas l’atteindre,
pas encore. Elle glisse parfois, elle trébuche souvent mais la
couche de neige de plus en plus épaisse ne résiste pas à
ses escarpins parmes.
Il est là. Il est là qui va le sauver cet hiver. Elle s’assoie
en terrasse à leur dernier bar. Elle regarde le grand serveur brun,
le sourire à l’italienne, lui apporter son café. Elle
est à l’emplacement même de leur table pour refaire
comme si... Elle tient la sous tasse de sa main gauche et soulève
la tasse de sa main droite avec le petit doigt levé comme si...
Elle repense à son rire chaque fois qu’il voyait ce petit
doigt comme si... Elle repense à ces taquineries à propos
des ces manières sauf qu’ici il n’a pas ri. Elle se
souvient qu’il n’a pas dit grand chose.
Elle était en train de lire son magazine de cinéma où
tout était beau et plein de paix. Elle enviait alors ces vies consacrées
aux rêves, à faire rêver, à s’amuser et
à n’avoir aucun souci. Elle ressent encore ce soleil de plomb
qui frappait toute sa peau exposée. Elle n’avait pas beaucoup
levé les yeux pendant qu’il la regardait, qu’il la
dévorait...
Elle a espéré ce regard qui l’a toujours fait sourire.
Elle a attendu d’autres regards comme pour conjurer l’hiver.
Elle s’est faite belle à chaque fois qu’une fibre infime
s’illuminait en elle.
Elle est là, seule, assise sur sa chaise, la tasse posée
sur ses genoux. L’hiver est là aussi, tout autour, qui s’abat
comme un glissement de terrain prévisible. Il s’abat sur
la ville.
Je suis son fils et je ne sais pas pourquoi elle ne me voit pas, pourquoi
elle ne me voit plus. Tout ce que je sais d’elle, je l’ai
deviné. Je ne sais pas qui elle attend. Je ne sais plus quoi faire.
Je suis perdu dans ces flocons de vie.
Quand la neige a finis son travail, je ne vois plus qu’une frêle
statue féminine avec une tache rouge qui barre le visage. Elle
palpite comme si...
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