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Le Séducteur de Jan Kjærstad,
une merveille romanesque venue de Norvège.

Fanny Ardant invite Monsieur Toussaint Louverture
à La Grande Librairie, irréel !

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L E   J O U R   O Ù   J ’ A I   C O M P R I S
Q U E   J E   N E   S A V A I S   P A S
C E   Q U E   J E   D I S A I S
M A N I È R E   D E   R É P O N S E
À   U N E   L E T T R E
D U   1 0   J A N V I E R   2 0 0 9

PAR JAKUTA ALIKAVAZOVIC

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Le temps n’existe pas, ou à peine. L’espérance de vie d’un ouvrage en librairie est, ordinairement, de trois semaines à trois mois ; dans d’autres espaces, il en va autrement. Qu’on me pardonne de revenir sur un épisode vieux de plusieurs mois, voire de plusieurs années.

En septembre 2007 parut un roman, écrit de ma main et signé de mon nom. J’y contrevenais allègrement aux préceptes énoncés par mon cher Stevenson (guerre à l’adjectif / mort au nerf optique). J’estimais y avoir pesé le moindre mot. Belle présomption !

Bien après sa disparition de tous présentoirs, je l’offris à un ami, brièvement de retour en France. Cet ami, que nous appellerons Emeric Kleit pour à la fois satisfaire aux besoins de la narration et protéger son anonymat, m’écrivit le 10 janvier 2009 la lettre dont je vais parler.

Je me dois de préciser qu’Emeric Kleit est un ami de longue date et de confiance. Les hasards de la vie l’ont mené, voici de nombreuses années, au sud du Japon. Ses courriers finissent toujours par « Que tes jours soient de jasmin ». Pour ces raisons je lus sa lettre avec une émotion particulière.

Il me pardonnera, je l’espère, d’en citer deux passages, où il revenait sur la lecture de mon déjà vieux roman :

« Donc il me semble avoir repéré deux petites références (...), mais peut-être que je me gourre complètement (si j'ai tapé juste ce serait juste trop fort) :

1) Le coup de se cramer la main au-dessus des plaques chauffantes et de panser la plaie (mal) : est-ce que tu aurais vu Fou à tuer (...)? Le héros (si on peut appeler le héros un Klaus Kinski halluciné qui roule des calots pendant tout le film, et qui incarne un médecin nazi de camps de concentration qui continue ses expériences sur les humains dans son appart — trop trop sympa le film) fait la même chose avec sa plaque de gaz. Ah, Fou à tuer, la bande annonce je l'avais vue au ciné avant un Walt Disney — un traumatisme à vie : “Quand le fauve observe une proie qui s'amuse... Il pense déjà à la mise à mort!

(...)

2) Dans La Rivière, un film taiwanais chelou de Tsai Ming Lian, le héros épie son voisin en plaquant un verre contre la cloison (pour percevoir les moindres sons). Ça a un rapport avec Colin qui écoute le violoniste ou c'est juste un hasard (ou une pratique courante quand on veut savoir ce que son entourage bricole?)»

Or, je n’ai vu ni Fou à tuer ni La Rivière. Je n’en avais même pas entendu parler. Bien entendu, je résolus sur-le-champ de n’en jamais voir aucun. Je repensai à la lettre d’Emeric Kleit. Etait-ce une coïncidence ? Sans aucun doute. Pourtant celle-ci avait créé, chez mon ami, un sens oblique, tout à fait indépendant de mon intention.

C’est ainsi que j’ai compris qu’en dépit de tous mes efforts, je ne savais pas ce que je disais.

Ce fut la première fois que je me rendis compte, réellement, que mon livre, comme tout livre, était hanté. C’est une expérience étrange : à la fois un cas de possession et de dépossession. C’est aussi très commun. C’est sans doute ainsi que les livres prennent et reprennent vie, après avoir disparu des présentoirs.

Pour dire les choses autrement : parfois, lorsque j’ai longuement travaillé à mon nouveau projet, je devine une géographie étrange et invisible. Des films que je n’ai jamais vus et des livres que je n’ai jamais lus, dont j’ignore jusqu’à l’existence, se penchent sur mes mots. Leurs racines poussent entre mes lignes, comme celles de mes phrases entre les leurs. Des vagues et des vagues d’images inconnues recouvrent les miennes ; celles-ci émergent à la surface et flottent, légères, vers des endroits dont je n’ai pas la moindre idée. Moi, je n’en sais rien. Je n’en ai qu’une intuition, vague elle aussi. Alors je me dis simplement que La Rivière est en crue.

 

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M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E