Le libraire perdu dans ses pensées a l’air fatigué,
mais son œil brille encore. Essayez de lui poser une question,
pour voir. Sachez qu’il a donné à l’art
d’être désagréable ses lettres de noblesse.
Son fidèle compagnon, le client, y est certainement pour quelque
chose, lui qui renouvelle et repousse sans cesse les limites de la
demande.
Bref, voici décortiqué par l’exemple cet art
si délicat.
— Je n’ai jamais lu Balzac. Vous me conseillez lequel
pour commencer ?
— Bah, vous savez, Balzac c’est Balzac …
*
— Vous avez des toilettes ?
— Bonjour.
— S’il vous plaît, c’est pressant !
— Bonjour !
— Oui, bonjour, où sont vos toilettes ?
— Pas de toilettes.
— Ha…
— Hé oui…
*
— Vous êtes une caisse ?
— Jusqu’à preuve du contraire, je suis un être
humain.
*
— Par où est-ce qu’on sort ?
— Par là où vous êtes entré.
*
— Vous avez lu ce livre ?
— J’ai passé l’âge de ce genre de
fadaises.
*
— Où rangez-vous la littérature érotique
?
— Pardon ?
— La littérature érotique ?
— Vous cherchez quoi, pornographie ? Zoophilie ? Sadisme ?
Masochisme ? Pédophilie ? Nécrophilie ? Scatologie
? Mmh ?
*
— Je cherche la nouvelle version du Manuscrit trouvé à Saragosse.
— Allez à Saragosse.
— Sans plaisanter ?!
— Je ne plaisante jamais.
*
— Vous avez des livres-bain ?
— Oui.
— Où puis-je les trouver ?
— Au rayon Jeunesse.
— Où est le rayon Jeunesse ?
— À côté du rayon Bédé.
— Et où se trouve le rayon Bédé ?
— De l’autre côté.
— À cet étage ?
— Non.
— Mais où alors ?
— En dessous.
— Vous voulez dire à l’étage inférieur
?
— Non.
— Bon ! Où se trouve exactement le rayon dans lequel
je trouverai des livres-bain ?
— Au premier étage, à droite de l’escalator,
au fond de l’allée.
— Merci…
— De rien, c’est mon travail.
*
— Combien coûte ce livre, s’il vous plaît
?
— À vue d’œil, dans les dix euros.
— Vous pouvez vérifier ?
— Vous ne me faites pas confiance ?
— Si mais…
— Dix euros, à prendre ou à laisser.
*
— Je cherche l’Avare, de Molaire.
— Molaire, ça ne me dit rien. Il faudra repasser avec
la bonne référence.
*
— Où sont les livres de cuisine ?
— Ha, ça, il faudra demander à mes collègues
qui s’occupent des livres de cuisine.
*
— Vous avez des livres sur la sclérose en plaque ?
— La sclérose en plaque, vaste sujet …
*
— Vous avez quoi sur le cancer ?
— Ça dépend, lequel ?
*
— Vous les mettez où, les livres sur les chiens ?
— Au rayon Politique ? Dans l’allée, prochaine
pièce à droite.
— Ah. Et les livres sur la politique ?
— À votre avis !?
*
— Vous pouvez m’aider ? Je suis pressée, j’ai
un train à prendre.
— Bien sûr, qu’est-ce que vous cherchez ? Attendez,
laissez-moi deviner ! Un beau livre sur les trains ? Un roman d’amour
facile à lire, pas prise de tête, pour le voyage ? Un
guide sur la Corrèze ? Un essai sur les ratages de la chirurgie
esthétique ? Sur l’acceptation de la vieillesse, du
temps qui passe, de la mort ? Un guide pratique pour apprendre à gérer
son temps, ses retards? À ne pas couper la parole ? À ne
pas partir alors que votre interlocuteur n’a pas terminé ?
Madame ?…
La prochaine fois, je vous expliquerai comment le libraire affûte
sa technique du conseil.
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