Le libraire que je suis, perdu dans ses pensées donc, à l’air
fatigué, mais son œil brille encore. C’est bon
signe. D’ailleurs, vous ne vous y tromperez pas. Comme vous
l’avez deviné, ô intelligences subtiles, il
pense au client idéal. Peut-être même vient-il
de le renseigner et a-t-il du mal à retrouver toute sa tête?
C’est une certitude, la barre est haute pour franchir les
marches de l’olympe clientéliste. Je me propose de vous éparpiller
les ingrédients nécessaires pour être un client
idéal.
Si vous passez me voir, sachez vous en souvenir…
— Il ne demande jamais le livre sur/de Cécilia Sarkozy.
— Il
lit sans difficulté, ou à peine, le titre qu’il
a lui-même écrit sur un bout de papier de taille convenable.
— Il
se lave avant de venir en librairie, pas après.
— Il
ne répond pas au téléphone quand il s’adresse
au libraire. D’ailleurs, il ne répond pas au téléphone
tout court.
— Il s’intéresse énormément aux auteurs
préférés du libraire, même s’il
n’en a jamais entendu parler.
— S’il consomme des stupéfiants, c’est après
son passage en librairie.
— Il ne touche pas le libraire, sauf
si celui-ci le lui demande.
— Il articule correctement et ne
parle pas à voix basse,
ni même n’a de cancer de la gorge.
— Il rit aux
blagues du libraire sans postillonner, à toutes
ses blagues. Lorsqu’il ne les comprend pas, il rit encore
plus.
— Il est beau, élégant, poli, cultivé. Il sait
garder une part de mystère.
— Il n’oublie pas ses lunettes à la
maison.
— Il n’a pas de malformation faciale.
— Il garde
ses habits en librairie, quelque soient les circonstances.
— Il
revient.
— Il ne perd pas son enfant dans la librairie.
— Il comprend
vite, même si le renseignement qui lui est donné est
très incomplet.
— Il ne perd pas ses parents dans la
librairie.
— En cas de besoin pressant, il sait se retenir.
— Il
ne pense même pas à utiliser les livres comme
couverture.
— Il ne vole que des livres de poche.
— Il ne demande
pas au libraire s’il est du magasin, surtout
si ce dernier porte un veston ridicule à l’enseigne
de son entreprise chérie.
— Il ne se jette pas sous les
roues d’une roulette poussée
par un libraire.
— Il ne demande pas le dernier livre de Jacques
Attali, il n’y
en a pas.
— Il ne confond pas les toilettes et l’ascenseur.
— S’il lui prend l’envie de raconter sa vie, il n’en
trace que les grandes lignes, à la manière d’une
quatrième de couverture.
— Il ne se bat qu’à l’extérieur
du magasin.
— Il ne demande pas s’il y a une photocopieuse dans la librairie
(bien sur qu’il y en a une).
— Il ne pense pas pouvoir
payer en tickets-restaurant.
— Il connaît l’alphabet.
— Il ne cherche ni
aspirateur, ni sous-vêtements.
— Il ne demande jamais
au libraire si ce dernier a lu le livre qu’il
vient de lui conseiller. Là n’est pas le propos.
La prochaine fois, je vous expliquerais l’art d’être
désagréable lorsqu’on est un bon libraire.