C H R O N I Q U E S I
R R É G U L I È R E S
D ' U N L I B R A I R E E
N L I B R A I R I E
PAR CYRILLE PROLES
. . . . . .
La danse de l'ours
Nous avions la loi de la jungle, nous avons la loi de la librairie.
Les vacances scolaires automnales sont une préparation parfaite
au mois de l’extrême, le bien nommé mois de décembre.
La rentrée de septembre s’est bien passée, les
impôts ont été prélevés, les Pères
Noël apparaissent doucement dans les vitrines. Le carnaval des
prix littéraires pointe le bout de son nez et la clientèle
reprend goût au bain de foule.
Le libraire se doit donc de réapprendre à donner
le maximum de son corps, ainsi que de sa tension nerveuse. Il faut
ici signaler qu’il
n’y a pas d’égal au mois de décembre. Néanmoins,
novembre est un bon entraînement.
Certains libraires misent sur leur jeu de jambes, à la manière
des grands boxeurs. Lorsque vos bras sont remplis de livres, vous
avez à swinguer entre les déambulateurs désorientés
sans faire chuter votre bien précieux. Si l’on vous
stoppe dans votre élan pour une question directionnelle, l’essentiel
est de ne pas perdre l’équilibre et de savoir jouer
du menton.
J’opte personnellement pour le déhanchement, une méthode
plus proche de la danse contemporaine. En effet, il me semble que
rien ne vaut la position oblique momentanée pour freiner un
empressement compréhensible.
Une pile de livres dans les bras, c’est lourd et fragile. D’ailleurs,
ne pourrait-on pas bannir définitivement les couvertures glacées ?
C’est beau ça brille, mais ça n’adhère
pas, ça glisse !
L’art du libraire peut donc s’apparenter sans complexe à celui
du skieur de Super G. Le slalom, là est la compétence.
J’en ai vu certains qui s’aidaient du corps des clients
pour ne pas perdre l’équilibre, et grappiller quelques
centièmes de seconde. Là, je m’insurge !
En puritain, je revendique l’art du swing, la performance de
démembrement. La beauté du frôlement.
L’autre problème, c’est la roulette. Une roulette,
six caisses. La vision nécessaire au conducteur est partiellement
bouchée. Il faut alors faire un maximum de boucan, du moins
est-ce ma méthode, pour qu’on vous laisse le passage.
Il suffit pour cela de prendre un maximum de vitesse et de rouler
sur la bande de carrelage.
Certains égrènent un chapelet de « pardon,
pardon … » tout le long de leur parcours, mais
je considère que ça rend le client quelque peu passif.
J’appelle par ma technique à son attention sur le fait
qu’une librairie est un endroit dangereux. La roulette broie
le tibia comme la tondeuse coupe la marguerite.
Il y a aussi ceux qui tirent la roulette plutôt que de la pousser.
C’est une méthode intéressante, mais qui est
peu confortable.
Le plus délicat, ce sont les bouchons. Les flux de clients
tiennent de l’aléatoire, et il arrive souvent qu’un
agglomérat se forme au milieu de l’allée. On
reconnaît le bon conducteur de roulette à sa réaction.
Celui qui s’arrête a encore beaucoup à apprendre.
En effet, un léger ralentissement permet à la foule
de se modeler. C’est toujours étonnant de remarquer à quel
point la foule est un organisme à part entière, capable
de se scinder pour vous laisser le passage, et de se refaire dans
votre dos. Un véritable organisme monocellulaire !
Quant au client accroché à son téléphone
portable, je ne sais qu’en penser. Si vous l’avez de
face et que vous êtes encombré, rester méfiant
est l’attitude la plus judicieuse. Car qui peut bien savoir
quelle va être sa réaction ?! Est-il vraiment en
communication, son regard vide va-t-il vous apercevoir, vous fonce-t-il
dessus volontairement ? Nul n’a les réponses à ces
questions. Le phénomène est trop récent et encore
difficile à analyser.
Nous avions la loi de la jungle, nous avons la loi de la librairie.
Chronique
précédente.