Chroniques irrégulières d'un libraire

Boutique    |   Articles    |    Listes    |   Suggestions   |   Accueil
Nos livres    |   
Newsletter   |   Facebook   |   Contact   |   La belle colère

.

Personne ne gagne de Jack Black
débarque en librairie !

.

C H R O N I Q U E S   I R R É G U L I È R E S
D ' U N   L I B R A I R E
   E N   L I B R A I R I E

PAR CYRILLE PROLES

. . . . . .

Histoire de l'œil

On finit toujours par trouver un arrangement mais il faut tout de même savoir certaines choses du libraire avant de prendre le risque d’entrer sur son territoire, la célèbre librairie. Je vais prendre ici mon cas pour une généralité, en tentant de vous transmettre ce savoir, au cas où vous viendrait l’idée saugrenue d’y aller faire un tour.

Il se joue un ballet délicat entre les rayonnages d’une librairie, dont la complexité chorégraphique n’est pas sans rappeler les danses nuptiales ô combien mythiques du dindon québécois.

J’ai donc le nez dans les caisses. J’en profite pour préciser un point important: dans une grande entreprise comme celle où je travaille, les livres sont dans des caisses. Six caisses font une roulette et quelques roulettes font le lot quotidien du libraire. C’est un fait, nous ne reviendrons pas dessus. Mais fermons là cette parenthèse, le nez dans les caisses, donc.
Il est dix heures cinq, les premiers clients déambulent. En voilà un qui s’approche de moi. Je le laisse me tourner autour, observer les nouveautés sur les tables, tapoter la réalité du roman policier fraîchement édité. Mon œil est dans la caisse verte, mais mon attention englobe son environnement. Attention, le voilà qui se gratte la gorge ! C’est à ce moment que mes yeux doivent se tourner vers lui. Nous échangeons les banalités quotidiennes, formules caractéristiques de politesse, à savoir où se trouve le dernier Fred Vargas. Je donne la direction d’un gracieux bras tendu, puis mes yeux replongent dans les caisses.

Nous en tirerons la conclusion suivante : un libraire qui ne vous regarde pas sait que vous êtes là.

Il existe plusieurs moyens d’attirer son attention. Le célèbre raclement de gorge a fait ses preuves. Le badinage dit du « comme si de rien n’était » où vous glissez dans une conversation le titre du livre que vous cherchez marche comme sur des roulettes. La chute volontaire d’une pile de livres a le mérite de l’efficacité. La crise d’asthme est à utiliser en dernière instance. Quant à la position près du corps, elle est à prendre avec des pincettes. Le libraire sentira votre présence, c’est entendu, mais à trop sentir, on perd la nuance. Un geste maladroit est si vite parti … Pas trop près, donc.

L’approche est très importante, elle introduit une relation plus ou moins réussie. Le vulgaire « excusez-moi » est assez irritant pour celui qui le reçoit, il semble néanmoins que le client moderne ne puisse pas s’en passer. Les retraités adorent la formule qu’ils doivent penser magique « vous êtes de la maison ? », à laquelle le libraire répond par un haussement d’épaule amusé, secouant par là même son gilet vert et la multitude de peaux mortes qui s’y sont accumulées. Quand le libraire entend ça, il sait qu’on va lui demander une biographie de Marie-Antoinette.

Sinon, il y a celui ou celle qui s’impatiente de l’impossibilité de satisfaire son désir, maugréant dans une langue slave, bousculant les rayonnages, râlant jusque dans les couloirs sombres de l’outrance. Cette personne vous lance des signes, vous le libraire, mais jamais ne s’adressera à vous ouvertement. Elle préfère vous laisser l’opportunité de la sauver. Ce que vous finirez par faire, bien entendu. Cette dernière méthode comporte quelques risques car l’humeur du libraire est parfois incertaine. Ma préférée reste le cas particulier de l’enfant accompagné de ses parents. Ces derniers lui murmurent « demande au monsieur. » L’enfant se traînera et posera sa requête avec une certaine gêne, rapidement détruite par quelques bêtises grotesques qui le feront sourire.

On finit toujours par trouver un arrangement.

 

.

V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E