C H R O N I Q U E S I
R R É G U L I È R E S
D ' U N L I B R A I R E E
N L I B R A I R I E
PAR CYRILLE PROLES
. . . . . .
Histoire de l'œil
On finit toujours par trouver un arrangement mais il faut tout de même
savoir certaines choses du libraire avant de prendre le risque d’entrer
sur son territoire, la célèbre librairie. Je vais prendre ici
mon cas pour une généralité, en tentant de vous transmettre
ce savoir, au cas où vous viendrait l’idée saugrenue d’y
aller faire un tour.
Il se joue un ballet délicat entre les rayonnages d’une librairie,
dont la complexité chorégraphique n’est pas sans rappeler
les danses nuptiales ô combien mythiques du dindon québécois.
J’ai donc le nez dans les caisses. J’en profite pour préciser
un point important: dans une grande entreprise comme celle où je travaille,
les livres sont dans des caisses. Six caisses font une roulette et quelques
roulettes font le lot quotidien du libraire. C’est un fait, nous ne reviendrons
pas dessus. Mais fermons là cette parenthèse, le nez dans les
caisses, donc.
Il est dix heures cinq, les premiers clients déambulent. En voilà un
qui s’approche de moi. Je le laisse me tourner autour, observer les nouveautés
sur les tables, tapoter la réalité du roman policier fraîchement édité.
Mon œil est dans la caisse verte, mais mon attention englobe son environnement.
Attention, le voilà qui se gratte la gorge ! C’est à ce
moment que mes yeux doivent se tourner vers lui. Nous échangeons les
banalités quotidiennes, formules caractéristiques de politesse, à savoir
où se trouve le dernier Fred Vargas. Je donne la direction d’un
gracieux bras tendu, puis mes yeux replongent dans les caisses.
Nous en tirerons la conclusion suivante : un libraire qui ne vous
regarde pas sait que vous êtes là.
Il existe plusieurs moyens d’attirer son attention. Le célèbre
raclement de gorge a fait ses preuves. Le badinage dit du « comme
si de rien n’était » où vous glissez dans une
conversation le titre du livre que vous cherchez marche comme sur des roulettes.
La chute volontaire d’une pile de livres a le mérite de l’efficacité.
La crise d’asthme est à utiliser en dernière instance.
Quant à la position près du corps, elle est à prendre
avec des pincettes. Le libraire sentira votre présence, c’est
entendu, mais à trop sentir, on perd la nuance. Un geste maladroit est
si vite parti … Pas trop près, donc.
L’approche est très importante, elle introduit une relation plus
ou moins réussie. Le vulgaire « excusez-moi » est
assez irritant pour celui qui le reçoit, il semble néanmoins
que le client moderne ne puisse pas s’en passer. Les retraités
adorent la formule qu’ils doivent penser magique « vous êtes
de la maison ? », à laquelle le libraire répond
par un haussement d’épaule amusé, secouant par là même
son gilet vert et la multitude de peaux mortes qui s’y sont accumulées.
Quand le libraire entend ça, il sait qu’on va lui demander une
biographie de Marie-Antoinette.
Sinon, il y a celui ou celle qui s’impatiente de l’impossibilité de
satisfaire son désir, maugréant dans une langue slave, bousculant
les rayonnages, râlant jusque dans les couloirs sombres de l’outrance.
Cette personne vous lance des signes, vous le libraire, mais jamais ne s’adressera à vous
ouvertement. Elle préfère vous laisser l’opportunité de
la sauver. Ce que vous finirez par faire, bien entendu. Cette dernière
méthode comporte quelques risques car l’humeur du libraire est
parfois incertaine. Ma préférée reste le cas particulier
de l’enfant accompagné de ses parents. Ces derniers lui murmurent « demande
au monsieur. » L’enfant se traînera et posera sa requête
avec une certaine gêne, rapidement détruite par quelques bêtises
grotesques qui le feront sourire.
On finit toujours par trouver un arrangement.