C H R O N I Q U E S I
R R É G U L I È R E S
D ' U N L I B R A I R E E
N L I B R A I R I E
PAR CYRILLE PROLES
. . . . . .
Ombre de l’ombre
Il y a des jours comme ça. Tout s’enclenche en
pleine nuit agitée, et passablement pleine de matière
onirique. Puis se délie au matin : on se lève
douloureusement, le poids des cernes nous maintenant au sol.
On se prépare en marmonnant des formules destinées à nous
rendre invisible. Enfin, le trajet de métro se fait les
yeux plongés dans l’obscurité des tunnels.
Quelque part, on l’a eue notre invisibilité.
Arrivé au
boulot, les bonjours adressés
aux collègues restent un peu trop en bouche. Ils ont compris,
je suis dans un mauvais jour.
L’inconvénient de l’horaire du jour, le fatidique
12h-20h30, me projette à jeun dans l’épaisseur
de la foule du quartier qui vient faire de l’emplette sur
ses heures de repas. Cinq roulettes m’attendent, impatientes,
débordant de coffrets pour Noël. Hé oui, à Noël,
on vend du coffret, c’est-à-dire quelques titres
d’un
auteur avec du carton autour. Bref, je grogne. Ça va être
lourd, ça va être fastidieux.
On m’assaille
déjà de questions subsidiaires,
est-ce que j’ai un livre sur l’affaire Villemin ?
Sur le shopping à Paris ? Sur la cuisine hongroise ?
Désolé, mais non, il va falloir quitter la pièce
des littératures policière et de science-fiction
messieurs mesdames. Ici, on fait dans le flingue, l’épée
de feu, l’arnaque et le hobbit rêveur. Sans oublier
la princesse en haut de la tour.
Il est vrai que la pièce
en question, celle où je
travaille, donc, se situe tout près des escalators. Lorsque
les clients arrivent à l’étage librairie,
la probabilité pour que je sois le premier gilet vert à portée
de vue est assez forte. Surtout que la pièce est à gauche,
vous savez, le sens de déplacement d’un client dans
un espace de marchandises… Ça mériterait
une prime.
Mais mon regard de renard blessé, ma voix momentanée
de bûcheron, mon attitude un peu expéditive je l’avoue
font que seuls les plus téméraires et les grands
enfants me tiennent la jambe. Certains arrivent même à me
tirer un sourire. Heureusement qu’ils sont là ceux-là,
tiens ! Je dis ça, mais je ne blâme pas les
autres.
Je trie, je range, j’empile, je mets de côté tout
ce qui mérite un peu plus que du mécanisme, à savoir
la mise en place des nouveautés. Il faut savoir qu’avec
le peu de place dont je dispose, celui qui arrive prend la place
de l’autre. Cent centimètres carrés valent
de l’or sur mes tables.
Mais voici que mon collègue
revient de manger. Je ne vous l’ai pas présenté ?
Il s’occupe
de la science- fiction, domaine totalement étranger à mes
habitudes littéraires. Il est donc une heure et quart.
Je lui laisse le réassort à ranger et je commence à m’occuper
du reste. À deux, ça va plus vite.
Pffft, trop de
nouveautés ! On dirait que les éditeurs
se filent le mot. Puisque c’est ça, je vais me fumer
une cigarette. Profitons-en, ça sera bientôt interdit.
Allez, il est 14h, la foule commence à s’amincir.
Mon collègue est en forme aujourd’hui, il m’oblige à dire
quelques conneries. Il faut dire qu’avec les couvertures
de livres de science-fiction, il y a du matériel à moquerie.
L’imagerie du guerrier mâle conquérant a encore
de beaux jours devant lui.
Clac clac font les caisses vertes qui
se plient. J’installe
le Nestor Burma de Léo Malet tome 3 à côté de
son ami le tome 2. Il y a de la logique, il ne faut pas croire.
Mais il est 14h30, il faut que j’aille manger ! Il
y a des jours, j’vous jure !
Chronique précédente.