A : Oh !
I : Ah ?
O, riant : Hi ! Hi! Hi!
A : Mais où sont-ils donc ?
O, d’un ton sûr : Il paraît qu’ils
ont disparu.
I, du tac au tac : Quoi ? Ils ont fichu le camps ?
U : Mais qui ? Qui a disparu ?
A à O : Bah ! Non !…
O, fanfaronnant : Si, si ! Nous vous l’affirmons.
I : Alors faisons fissa : fouillons partout !
A, opinant : Oh oui !
O : Allons voir dans nos mots.
I : Allons dans nos bouquins.
A : Sont-ils par hasard sous un point ?
U : Mais qui ?
O, ignorant U : Sur un nom ?
I : Noms connus, noms communs, n’oublions pas un mot sinon nos
doux fripons riront à plus pouvoir.
O, d’un air savant : Ils ont mis, paraît-il, lorsqu’ils
sont partis coquills par milliais ai fauts d’ortograf !
A, riant : Ah !Ah!
I, rigolant : Hi! Hi!
U : Quoi ? Qui ? Où ?
O, ignorant toujours U : Plaît-il ?
I, d’un air coquin : Pour sûr, on vous croit…
O : Oh ! Ça suffit ! Imb..., Imb..., b...
A : Ah! Ah!
O : And..., andouil...
I : Hi! Hi !
O : Cr..., cr...
U : Mais quoi bon sang ?
O à A : A bruti !
O à I : I diot !
U : Quoi à la fin ?
O : Oh, vous : imbaicil !!
imbaicil s’imprimant dans l’air.
O, confus : Oups…
A et I, à l’unisson : Oh ! Contrôlait-vous
!
imbaicil puis contrôlait gigotant
d’un air rigolard.
O : Hi ! Hi ! Vous aussi.
A, rougissant : Non mais ! Taisais-vous rondouillard !
I, paniquant : Oui taisais-vous grassouillait !
O à I : Maigrichon !
A à O : Gros malotru !
O à A : Raplaplat !
I à O : Lourdaud !
O à I : Rikiki !
U : Quoi ?
Tous : Hurluberlu !!!
Mais voici Y.
Y : Il suffit. Qu’y a-t-il ? Qui donc a mis la zizani parmi
vous tous ?
O, riant : Un sot qui, vous trompant, prit à vos mots
la fin.
A : …qui fit la zizani finissant par un i !
Y : Incroyabl !
U, d’un air sûr : Insansai !
O : Jamais vu. Pourtant toisons nos mots puis voyons clair : ils ont
disparu, ils sont partis…
Trois points passant dans un coin, rigolant.
Y, imprimant : Mais oui, ils n’y sont plus…
U : Mais qui ?
A, ignorant U : Oui, oui.
Y : Mais alors, qu’allons-nous fair ?…
O : Nous l’ignorons. Pour l’instant, il faut fair sans…
I : Trouvons la solution.
U : À quoi ?
Tous : Chut !
Tous, fouillant dans un bouquin : Hum… Hum…
A, d’un ton sûr : Fabriquons un r…un r…Oh
zut : un ramplaçant !
Y : Un ramplaçant ! Mais comman ?
Tous, fouillant : Hm…Hm…
I, soudain : Mais oui : coupons un O puis inclinons un brin
son v…, son v…, son bidon ! Co, com ça.
A, conquis : Ah ! Trais satisfaisant !
Y : Aipatant !
O, s’opposant au lifting, d’indignation : Oh !!
Ai pourquoi pas un I ?
I : Impossibl ! Ai pourquoi pas un A ?
A : Incroyabl ! Ai pourquoi pas un Y ?
Y : Impansabl ! Ai pourquoi pas un U ?
U, naïf : Quoi ? Ramplaçai qui ?
A, I, O, Y, à l’unisson : Oui !!! Qu’on
lui tranche la tait !!
U, tout blanc, courant, fuyant : À moi !
À cet instant, notre reine bienveillante et sage, la langue
française, s’avança au dessus de nos têtes
et dit d’un ton très sentencieux :
"Cessez cette idiote querelle, tournez-vous et voyez. "
En une phrase, elle avait mis les points sur les i et nous obéîmes
tous à la lettre.
C’est alors qu’arriva E, revenant de loin, qui dit : "
Excusez-moi, souffrant de surmenage, je me suis éclipsé,
j’ai soudain pris le large ; vacances incognito, fuyant trop de
turbin, je me suis reposé dans les pays latins."
Il nous cloua à tous le bec.
L’histoire semblait réglée puisque tout rentrait
dans l’ordre : fautes d’orthographe, mots incomplets, U
sauvé…
Pourtant, quelque chose me turlupinait, quelque chose clochait et j’étais
bien déterminé à découvrir de quoi il s’agissait…
Deux jours plus tard, je croisai une parenthèse qui me conta
la vérité sur la disparition du E. Il est connu que les
parenthèses apportent des renseignements très précieux.
Cette dernière en savait beaucoup, beaucoup trop pour le garder
pour elle seule…
Voici ce qu’elle me révéla ce jour-là :
"L’histoire débute il y a quelques semaines (trois
exactement). Le E, très sollicité par notre chère
langue française, commença à faire courir des bruits
: ses émissaires, les interjections, hurlant sur leur passage,
disaient à qui voulait l’entendre que notre reine l’estimait
plus que tout autre voyelle et même que tout autre consonne (ragots
mensongers que ces propos même si l’on aurait pu prévoir
que le E – passez-moi l’expression – prendrait un
jour le globe).
Mais l’affaire empira : le E condescendant commença à
maltraiter les accents (il usait et abusait de leurs services en les
prévenant au dernier moment !)
Puis un jour, il dépassa les bornes : ce fut fête sur fête,
dîner sur dîner, soirée sur soirée, goûter
sur goûter. Et figurez-vous très cher qu’on y mangeait
– pire qu’on y buvait ! – tout ce qui portait accent
: crêpes, bières, rosé, petits canapés, sucré,
salé… ; on y dansait meringué ou yéyé.
Orgies logorrhéiques de mots accentués…(À
croire que le E le faisait exprès !)
Mais sachez aussi que les accents sont très fiers, très
ambitieux et qu’on ne peut les provoquer impunément. Ils
n’ont, croyez-moi, pas peur d’avoir affaire à de
gros bonnets.
- Excusez-moi d’être si pointilleux mais d’où
tenez-vous cela ?
- Patience et je vous dirai tout…
Déjà par le passé, (exactement quatre siècle
avant J-D(1)), l’accent circonflexe et l’accent
aigu conspirèrent, tenez-vous bien, contre notre S pourtant si
populaire et parvinrent à le détrôner à l’intérieur
de plusieurs mots : ainsi, à la place d’asne, on se mit
à écrire âne, à la place d’isle, île,
à la place de teste, tête, à la place d’estable,
étable,…et je vous en passe.
Nos deux comploteurs, triomphalement perchés sur leurs nouveaux
emplacements, narguaient cette diaspora des S. Mais chut ! Cette honteuse
histoire, gardez-la pour vous ! Laissez-là cette Moyenâgeuse
querelle qui prête à la discorde. Car sachez qu’elle
est niée par les deux fomenteurs, non reconnue et tue par l’ensemble
du royaume (je la tiens pour ma part d’une amie très savante
qui l’appelle amuïssement du S )
Mais on raconte aussi que, suite à cet incident, la moitié
des accents aigus baissa honteusement et sinistrement son chapeau et
c’est ainsi que naquit l’accent grave, le seul accent réglo
de l’histoire de notre langue. "
Je me dis à moi-même que, pour l’enquêteur
amateur que j’étais, cette petite parenthèse valait
bien le détour. Comme il se faisait un peu tard, je l’invitai
au troquet d’en face où nous poursuivîmes notre conversation
devant un Bloody Mary.
"Bref, me dit-elle, pour la deuxième fois dans l’histoire,
l’accent aigu et l’accent circonflexe se liguèrent
en de sombres desseins : cette fois, non sans raison d’ailleurs
(précisa-t-elle un peu éméchée), ils décidèrent
– mais c’est un secret – de kidnapper ce E qui se
riait d’eux !…"
Je laissai alors échapper un Oh de stupéfaction.
"Comment l’affaire s’est-elle dénouée
? ajoutai-je, piqué de curiosité.
- Je n’entrerai pas dans les détails car j’y risquerais
ma peau. Tout ce que je peux vous dire, c’est que la confédération
internationale de l’alphabet (2) a mis la
main sur les coupables et retrouvé le prétentieux détenu…
Waow !!! pensai-je . Je l’savais : cette parenthèse était
un agent double !!!
Je n’en sus guère plus mais je l’avoue, j’étais
moi-même un peu rond. J’avais tout de même élucidé
le mystère mais je n’étais pas très fier
de mes congénères. Quelle jungle ! pensai-je tout bas.
Il faut bien se garder d’employer une lettre pour l’autre
car la langue est faite de lettres aux dents longues…
Je quittai ma très séduisante parenthèse et rentrai
d’un pas lent par les rues désertées qu’avait
recouvertes une nuit bleue et épaisse.
Je savais que, de toute manière, j’aurai "le mot de
la fin". Expression impropre soit dit entre parenthèses
car moi je suis le point final et j’avais, ce soir-là,
"le point de la fin".
(1). Joachim Du Bellay
(2). La CIA