Le lai de bisclavret de Marie de France édité par Julie Berlot.

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L E   L A I   D E   B I S C L A V R E T
D E   M A R I E   D E   F R A N C E

ÉDITÉ PAR JULIE BERLOT

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[NOTE DES ÉDITEURS : C’est presque naturellement que Julie Berlot en est venue à nous proposer de traduire et publier à nouveau quelques textes du Moyen Âge. Si vous aussi vous en avez sous le coude, n’hésitez surtout pas à nous les faire parvenir. Nous les trouvons vraiment géniaux.]

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Lai : du celtique laid « chanson ».
Bisclavret est le nom breton mais les normands l’appellent garou.

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En Bretagne vivait un baron dont j’ai entendu dire le plus grand bien. C’était un beau et valeureux chevalier et il se conduisait avec dignité. Il était prisé par son seigneur et aimé de ses voisins. Il avait une femme noble et de belle allure. Ils s’aimaient tous les deux.

Cependant la femme avait du soucis: elle perdait son époux trois jours entiers par semaine et ne savait pas ce qu’il devenait ni où il allait. Et nul des siens n’en savait rien non plus.

Une fois où il était rentré chez lui, joyeux et content, elle lui demanda : «Seigneur, mon doux et tendre ami, si j’osais, j’aimerais vous poser une question mais je ne crains rien autant que votre colère.»
À ces mots, il la serra dans ses bras, l’attira contre lui et l’embrassa.
«Dame, dit-il, posez votre question ! Jamais je ne vous cacherai quelque chose si vous me le demandez et que je connais la réponse.
– Sur ma foi, dit-elle, je suis soulagée ! Seigneur, les jours où vous me quittez, je suis très effrayée. J’ai si mal au cœur, et si peur de vous perdre que si je n’ai vite du réconfort, je risque d’en mourir sous peu. Dites-moi donc où vous allez, où vous êtes et où vous demeurez. J’ai peur que vous n’aimiez une autre femme, si c’est vrai, c’est très mal agir.
– Dame, dit-il, au nom de dieu, pitié ! Si je vous le dis , il m’arrivera malheur car vous cesserez de m’aimez et je serais perdu.»
Quand la dame entendit sa réponse, elle ne la prit par à la légère. Plusieurs fois elle l’interrogea, elle le flatta et le cajola si bien qu’il lui raconta son aventure, sans rien lui cacher :
« Dame, je deviens un loup-garou. Je me rends dans cette grande forêt, au plus profond du bois, et j’y vis de proies et de rapines. »
Lorsqu’il lui a tout raconté, elle lui demande s’il quitte ses vêtements ou s’il les garde.
« Dame, dit-il, je reste tout nu.
– Dites-moi, au nom de dieu, où sont vos vêtements ?
– Dame, cela je ne vous le dirai pas, car si je les perdais et qu’ils étaient aperçus, je serais loup-garou pour toujours. Je n’aurais plus aucun secours jusqu’à ce qu’ils me soient rendus. C’est pour cela que je ne veux pas qu’on le sache.
– Seigneur, répondit la dame, je vous aime plus que tout au monde. Vous ne devez rien me cacher ni douter de moi sur rien ou alors c’est que vous ne m’aimez pas. Qu’ai-je fais de mal, pour quel péché doutez-vous de moi ? Dites-le moi, vous ferez bien.»

Elle le tourmenta et l’accabla tant qu’il ne put rien faire d’autre que le lui dire. « Dame, dit-il, près de ces bois, près du chemin par lequel je passe, se trouve une vieille chapelle, qui bien des fois, me rend service. Là, sous un buisson, il y a une grosse pierre creuse, toute évidée. Je mets mes vêtements sous le buisson jusqu’à ce que je regagne la maison.»

En entendant ce prodige, la dame devint rouge de peur. L’aventure la terrifiait. Elle chercha plusieurs fois le moyen de se séparer de lui. Elle ne voulait plus se coucher à côté de lui. Elle envoya un message à un chevalier du pays qui l’aimait depuis longtemps, qui l’avait beaucoup priée, suppliée et qui lui avait souvent proposé ses services ( alors qu’elle ne l’avait jamais aimé et refusait son amour). Elle lui ouvrit son cœur :
« Ami, dit-elle, réjouissez-vous ! Je vais mettre un terme à ce qui vous fait souffrir, vous n’aurez plus aucune résistance. Je vous offre mon amour et mon corps. Faites de moi votre amie. »
Le chevalier la remercie vivement, et ils se fiancent et elle prête serment. Puis elle lui raconte comment son mari s’en va et ce qu’il devient. Elle lui indique avec précision le chemin qu’il emprunte et pour l’envoyer chercher ses vêtements. C’est ainsi que Bisclavret fut trahi et par sa femme, condamné au malheur. Parce qu’il avait coutume de disparaître, tout le monde pensa qu’il n’ était pas parti pour de bon. Il fut pourtant recherché et demandé mais on ne put le retrouver. On renonça donc à le revoir. La dame épousa donc le chevalier qui l’aimait depuis si longtemps.

Il s’était écoulé un an entier quand le roi alla chasser. Il se rendit tout droit dans la forêt où Bisclavret se trouvait. Quand les chiens furent lâchés, ils rencontrèrent Bisclavret. Toute la journée, chiens et veneurs courent après lui et il s’en faut de peu qu’ils ne l’attrapent, le déchirent et ne le tuent. Dès qu’il aperçoit le roi, il court jusqu’à lui pour implorer sa grâce. Il saisit son étrier et lui baise la jambe et le pied. Le roi le voit et a très peur, il appelle tous ses compagnons.

«Seigneurs, dit-il, venez voir ce prodige, regardez comment cette bête se prosterne ! Elle a l’intelligence d’un homme, elle implore ma grâce. Chassez-moi tous ces chiens en arrière et prenez garde que personne ne le frappe. Cette bête est dotée de sens et de raison. Dépêchez-vous ! Allons-nous en ! J’accorde ma protection à cette bête. Je ne chasserai pas aujourd’hui.»
Le roi s’en est retourné, suivi de Bisclavret, il se tenait tout près de lui et n’en voulait partir, il n’avait pas envie de déguerpir. Le roi l’emmène dans son château. Il était très heureux, cela lui plaisait car il n’avait jamais rien vu de tel. Il tient beaucoup à la bête à cause du prodige auquel il a assisté. Il ordonne à tous les siens d’en prendre soin par amour pour lui, qu’ils ne lui fassent pas de mal, qu’il ne soit frappé par aucun d’entre eux et qu’il soit bien abreuvé et repus. Ceux-ci s’occupent de lui bien volontiers. Tous les jours il allait se coucher près du roi, entre les chevaliers. Tout le monde l’aimait car il était gentil et bien intentionné et qu’il ne voulait pas faire de mal. Ils allaient ensemble tout au long de la journée, il s’apercevait bien qu’il l’aimait.

Mais écoutez la suite de l’histoire.
Le roi tint une cour et invita tous les barons, qui avaient un fief de lui, pour donner à sa fête plus d’éclat. Le chevalier qui avait épousé la femme de Bisclavret s’y été rendu, richement équipé. Il ne pouvait deviner qu’il devait trouver Bisclavret si près de lui. Aussitôt qu’il arriva au palais, Bisclavret l’aperçu, il s’élança vers lui, l’attrapa avec ses crocs et le tira vers lui. Il lui aurait déjà fait bien du mal si le roi ne l’avait appelé et ne l’avait menacé d’une verge. Deux fois, ce jour-là, il tenta de le mordre. La plupart des gens étaient très étonnés car jamais il n’avait eu un tel comportement envers un homme. À cause de cela, tous les gens du château disent qu’il ne fait pas cela sans raison et que le chevalier a dû lui faire tort pour qu’il veuille à tout prix se venger. Cette fois les choses en restèrent là : la fête s’acheva et les barons prirent congé et regagné leur maison. Le chevalier attaqué par Bisclavret est parti parmi les premiers. Ce n’est pas étonnant qu’il le haïsse.

Peu de temps s’était écoulé, je pense, quand le roi, si sage et courtois, alla chasser avec Bisclavret dans la forêt où il avait été trouvé. La nuit, en repartant, il se logea dans le pays. La femme de Bisclavret fut au courant. Elle s’habilla richement. Et le lendemain, elle vint parler au roi, en lui faisant don de riches présents. Quand Bisclavret la vit arriver, personne ne put le retenir : il se précipite sur elle comme un enragé. Ecoutez comme il s’est bien vengé ! Il lui arracha le nez du visage. Qu’aurait-il pu faire de pire ? on le menace de tous côtés et on l’aurait déjà mis en pièce si un sage chevalier n’était intervenu : «Seigneur, écoutez-moi. Nous tous, nous l’avons vu et avons vécu à ses côtés depuis longtemps. Il n’a jamais touché personne ni montré de la cruauté à part envers cette femme. Par la foi que je vous dois, il a des raisons d’en vouloir à cette femme et à son mari. C’est la femme du chevalier que vous aimiez tant et qui a disparu depuis longtemps sans que l’on sache ce qu’il est devenu. Interrogez donc cette femme pour voir si elle n’a rien à avouer pour expliquer pourquoi cette bête la hait. Faites le lui dire si elle le sait. Nous avons déjà assisté à bien des prodiges en Bretagne!»

Le roi suivit son conseil. Il a retenu le chevalier d’un côté et de l’autre, il a saisi la dame et la soumise à la torture. À cause de la douleur et de la peur, elle a raconté toute l’histoire de son époux, de quelle façon elle l’avait trahi, volé ses vêtements, tout ce qu’il lui avait confié, où il allait et ce qu’il devenait. Depuis que ses vêtements lui avaient été dérobés, il n’avait pas reparu dans le pays. Elle était donc persuadée que la bête n’était autre que Bisclavret. Le roi lui demande les vêtements et lui ordonne de les apporter à Bisclavret qu’elle le veuille ou non. Le roi appela le sage chevalier qui l’avait déjà conseillé : «Seigneur, dit-il, vous avez tort. Il n’accepterait pour rien au monde de remettre ses vêtements devant vous et de quitter son apparence de bête. Vous ne comprenez pas qu’il est rempli de honte. Faites- le monter dans vos appartements, et les vêtements aussi et laissez-le un bon moment. S’il redevient homme, nous le verrons bien.»

Le roi en personne l’accompagna et ferma toutes les portes derrière lui. Un peu plus tard, il y est retourné, accompagné de deux barons. Ils entrèrent tous trois dans la chambre et trouvèrent le chevalier endormi sur le lit même du roi. Le roi court le prendre dans ses bras. Plus de cent fois, il l’étreint et l’embrasse. Dès qu’il en eut la possibilité, il lui rendit tout son domaine, il lui donna même plus que je ne saurais dire. Il a banni et chassé la femme du pays. Elle partit avec celui pour lequel elle avait trahi son mari. Elle en a eu beaucoup d’enfants ; on les reconnaissait facilement à leur air et à leur visage:car, bien des femmes de leur descendance naquirent et, c’est la vérité, vécurent sans nez.

L’aventure que vous venez d’entendre est vraie, n’en doutez pas. On en a fait le lai de Bisclavret pour que l’on s’en souvienne toujours.

 

La demoiselle qui ne pouvait entendre parler de foutre aussi édité par Julie Berlot.

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