L E C O R É E N
PAR THOMAS VINAU
. . . . . .
Les quatre poilus se mirent à tourner dangereusement autour du cadavre.
On pouvait voir l’ombre de chaque corniauds se répandre en collier
sur les murs de la cave. Soudain les quatre chiens arrêtèrent
leur ronde et l’un d’entre eux se mit à parler:
— Il est à moi. Tout ce qui reste est à moi, ça
me revient de droit.
— Et pourquoi donc s’il te plaît ? Tu n’as pas plus
de droit que nous autres, et ce n’est pas en bavant dessus que tu nous
convaincra.
— Il est à moi, le monde est à moi, dans mon pays, j’étais
le chien du maître du monde.
— Tu n’es plus dans ton pays, le bridé, il n’y a plus
que nous quatre et ce n’est qu’un bout de viande après tout.
Partageons-le.
— Jamais.
— Alors jouons-le, rétorqua le quatrième, à moins
que tu n’aies peur de perdre.
— Ne me provoquez pas. La peur est une notion d'occidental paresseux.
— Allez, tout s’achète, se vend, se joue ou se monnaye.
Choisis ton jeu; bridge, roulette russe, concours d’apnée, dico,
course de p édalos.
— Je connais un jeu sympa avec des quilles et des boules, mais il nous
faudrait des quilles et des boules.
— Poker ?
— Poker, répondirent les trois autres.
Ils se roulèrent des cigares, attrapèrent un paquet
de cartes et les quatre chiens se mirent à jouer au poker pour
mâchouiller l’ennui et se remplir le ventre.
On est jamais contre une bonne vieille partie de poker lorsqu’on
est enfermé dans une cave après la fin du monde. Il y
a là: Matraque, le fayot régressif et amoureux de l’ordre;
Capsule, un bâtard fallacieux sorti du caniveaux; Glucide, un
gros et débonnaire bon chien à sa mémère;
et enfin le petit Hargneux, un belliqueux et minuscule enfant gâté tendance
asiatique qui veut dominer le monde. Ces quatre-là, au fond
de leur cave, sont tout ce qu’il reste de la SPA qu’il
y avait au-dessus, et de la ville qu’il y avait autour de cette
SPA, et du pays dans lequel brillait cette ville, ainsi que du continent
sur lequel s’étendait ce pays, autrement dit, ces quatre-là,
au fond de leur cave, sont tout ce qu’il reste de vivant sur
la planète après que les quelques complexés belliqueux
que furent leurs maîtres ne se soient mis à comparer la
taille de leur bouton rouge.
Ces quatre-là ont senti la terre trembler, le jour devenir
nuit puis redevenir définitivement jour, alors qu’une
odeur particulièrement inconnue de leurs truffes expertes recouvrit
tout ce qui est recouvrable. Des types à moitié carbonisés
sont venus se réfugier dans la cave pleine de cage avant d’agoniser
lentement, et puis plus rien. Le temps s’est arrêté.
Les chiens ont rongé leurs ongles en attendant que quelqu’un
vienne les chercher, mais personne n’est venu alors ils ont mangé les
morceaux de cadavres, un à un jusqu’à ce qu’il
n’y en ait plus qu’un et maintenant ils ont faim, très
faim et si un bon poker pouvait résoudre ça, hé bien,
c’était tant mieux.
Capsule remuait les cartes. Il était tellement professionnel
qu’il pouvait distribuer avec ses quatre pattes. Glucide mâchait
son cigare, il n’avait jamais fait, ce gros balourd, la différence
entre la vie et du chewing-gum. Matraque restait concentré,
comme toujours. Il semblait évident que le petit Hargneux souffrait
d’un complexe d’infériorité, car avant même
de jeter un œil sur ses cartes, il avait lâché un «Ne
me provoquez pas !» entre ses petites dents serrées de
gniaqueur de mollets.
— On mise quoi ? demanda Glucide
— La bouffe, répondit aussitôt Capsule
— Le gagnant remporte la carcasse, confirma Matraque. Mais il devra donner
un bout de son choix à chacun, poursuivit il.
— Ok ! répondirent-ils tous en chœur, alors qu’une
inquiétante sécrétion blanche se mit à dégouliner
de la gueule serrée du petit hargneux. Il ne put s’empêcher
de lâcher un dernier «Pas peur de vous ! Enfoirés d’impérialistes!» avant
de commencer.
Malgré tout, la partie se déroula plutôt sereinement.
Matraque tenta une technique de reniflage de carte fort peu fructueuse,
tandis que Glucide se laissa complètement dépasser par
sa salivation excessive en se retenant de mâchouiller ses cartes.
Capsule fumait son cigare avec l’apparent plaisir de celui qui
se laisse aller quand sa femme n’est pas là.
— On est pas bien là quand même ! s’exclama-t-il.
Liberté, poker et pas un casse-couilles. Et puis ce silence,
quelle merveille…
— Moi, il m’endort un peu, rétorqua Matraque. Déjà que
je ne sens plus rien.
— C'est mon pays qui a inventé le silence. Et le poker aussi,
c'est mon pays qui a inventé le poker, grogna Hargneux.
— Ta mère devait être un chat, se moqua Capsule.
— Ma mère était la plus belle dame du monde, les livres
d'histoire raconte que lorsqu'elle est née, les étoiles se sont
baissées pour mieux voir.
— Et le ciel lui est tombé sur la tête non? rigola Glucide.
— Vous n'êtes que d'impies bâtards bourgeois! s'exclama le
petit, toujours plus énervé.
— Tss, Tss, Tss! Allons, allons, messieurs, jouons plutôt. Réglons
cela sur le tapis comme de vrais gentlemen. Je vous rappelle qu'il nous reste
un homme pour le dîner.
— Et après, qu’est ce qu’on va manger? demanda Glucide
obsédé par les bruits de son ventre.
— Nous jouerons celui qui sort en premier, répondit Matraque,
s’il revient vivant nous irons en chercher d'autres.
— À moins que l’un d’entre nous n’en soit pas
capable, lâcha Capsule en regardant le petit Hargneux pour le pousser
encore un peu plus à bout.
— Ne me provoquez pas, hurla l’autre avec une pointe d’accent
asiatique, je suis plus capable que n’importe lequel d’entre vous,
chiens d’occidentaux boursouflés, le monde est à moi, à moi, à moi!
commença-t-il à s’énerver.
— Vas y tout de suite, si tu es un vrai chien de maître du monde.
— Très bien, fumiers d’impérialistes ! Tant pis pour
vous, tout ce qui est dehors est à moi! lâcha-t-il en se précipitant
déjà vers la porte avant d'hurler un ultime «Banzai!» Dans
son œil l’orgueil était une couleur palpable. Il grogna
de mépris un dernier coup et sorti. Aussitôt, les trois autres
se précipitèrent derrière lui pour fermer la porte.
— Un de moins, rigola Glucide. Même lui, avait compris
la ruse.
— On s'y remet ?
— J’ai jamais pu le blairer ce chinois prétentieux, lâcha
Matraque.
— Coréen, rétorqua Capsule en redistribuant les cartes.
Je crois qu’il était coréen.
Le gros Glucide, en laissant traîner ses yeux sur les murs,
demanda:
— C’est quoi ces trucs visqueux sur les parois ?
— Des champignons, répondit Matraque.
— Et vous croyez que ça se mange…