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Le Séducteur de Jan Kjærstad,
une merveille romanesque venue de Norvège.

Fanny Ardant invite Monsieur Toussaint Louverture
à La Grande Librairie, irréel !

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C O M M E N T   J ’ A I   A C H E T É
M A   P R E M I È R E   V I L L E
( E N   H O M M A G E   À   D O N A L D
B A R T H E L M E )

PAR DOMINIQUE BORDES

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Un matin, cette alléchante promotion m’est passée devant les yeux : «À vendre : Ville de New York dans le Loir-et-Cher, bon état, peu servie, 2 500 habitants environ, toutes commodités. Si réponse avant novembre, offre gratuitement lieux-dits attenants.» Après quelques coups de téléphone à l’annonceur pour prendre contact et vérifier la disponibilité, j’ai consulté mon banquier — sans l'accord de son banquier, rien n’est jamais faisable. Il m’a dit avec son fameux air d’Harvey Keitel en souteneur du Bronx:
— Il vous faut un apport initial, monsieur Mauss, sans ça, pas de New York. C’est capital, vous comprenez les lois de la finance moderne, n’est-ce pas ?
— Cet apport, à combien doit-il s’élever exactement ? Plus que de raison, je suppose?
Sur un bout de papier blanc qu’il m’a glissé, un sacré chiffre était inscrit. Je lui ai répondu après quelques secondes de réflexion : « Laissez-moi 5 jours ».

J’ai commencé par vendre mon lit puisque, de toute manière, pour pouvoir réunir cette nom-de-Dieu-de-somme, plus question de dormir. Tous les draps et couvertures qui traînaient depuis trop longtemps dans les placards ont été empaquetés, les tapis aux motifs navajos ont été roulés et les commodes poussées dans la rue. Quand ils sont rentrés de l’école, mes enfants m’ont demandé où étaient leurs chambres, je leur ai dit d’aller voir du côté du garage. Tout ce mobilier a été fourgué en quelques heures à peine ; cela me faisait 15 657, ce qui, vous vous doutez bien, n’était guère suffisant.
Ma femme n’arrêtait pas de se lamenter, sans se rendre compte de l’imminence de l’échéance ; mes phrases d'explications avaient beau être souples et courbées, ma femme les évitait avec cette grâce déplacée qu’ont les gens qui pleurent, alors je l’ai vendue. J’ai trouvé un acheteur sur Marseille, par contre, les enfants sont partis pour Belfort. Le grand a bien essayé de racheter son petit frère avec ses économies, pour pouvoir faire une plus-value dans les heures qui auraient suivi, mais mon banquier a gelé ses comptes in extremis.
Je n’ai eu aucun mal à vendre ma maison à mes voisins.

Il faisait déjà nuit noire quand je suis allé vendre mes parents dont, en fin de compte, je n’ai pas tiré grand chose puisqu’on voulait bien me les échanger mais pas me les acheter. Pour emballer l’affaire, j’ai dû raconter ma déchirante passion pour New York, mon banquier diabolique et l’acompte crucial; les âmes dures se sont mises à fondre — j’ai même cru entendre quelqu’un renifler —, et finalement on m’a fait une offre acceptable. Dans la nuit, j’ai réussi à écouler six oncles et sept tantes, des cousins et cousines en veux-tu en voilà, des neveux à la pelle et mes deux filleules. Par contre, impossible de mettre la main sur ma sœur, je la retiens celle-là, toujours à faire sa bêcheuse. Dans l’ensemble, personne n’a trop protesté.

— Dis parrain, pourquoi est-ce que tu me vends, je n’ai pas été sage ?
— Si ma chérie, tu as été sage tout plein, une adorable petite princesse, mais parrain a quelque chose de très important à faire, et tout le monde doit y aller de sa petite contribution. C’est le devoir de tout un chacun que d’aider son prochain.
— C’est la maîtresse qui t’a dit de faire ça?
— Pas tout à fait ma petite chérie, mais presque. Est-ce que tu peux aller voir les gens là-bas? Ce sont tes nouveaux parents.
— Je ne peux pas garder les anciens?
— Non, ma puce. Je suis désolé mais j’ai dû les vendre séparément.
— Ce n’est pas grave parrain, ils n’avaient pas l’air de bien s’entendre. Est-ce que je te reverrai bientôt?
— Peut-être bien, princesse. Dès que j’aurais New York, j’en revendrai un morceau pour te faire revenir, ça te va?
— Oui, mais mon prix ne sera plus le même alors. Les lois de la finance moderne, parrain, sont ce qu’elles sont.
— Je sais bien, mais je suis prêt à tous les sacrifices pour toi, tu le sais, non ?

L’argent commençait à s’accumuler (256 779,78) pourtant j’étais encore loin du compte. Voulant appeler mon banquier pour lui demander conseil, je me suis aperçu que j’étais sans téléphone; j’ai donc filé chez mes voisins et avant même de passer mon coup de fil, j’avais vendu leur maison, la mienne qu’ils venaient de me racheter et tout ce qu’il y avait dedans – voisins compris. Puis, sur ma lancée, je me suis mis à vendre maison après maison, rue après rue pendant deux journées qui se révélèrent surtout fort harassantes.

Au matin du troisième jour, un représentant de la mairie est venu me rendre une petite visite :
— Nous comprenons bien votre situation monsieur Mauss, mais vous auriez dû venir nous en parler avant d’entreprendre vos démarches, me dit-il avec un air de comptable.
— C’est vraiment une affaire qui me tient à cœur. C’est la plus grosse chose qui m’arrive depuis des lustres, vous devez savoir ce que sait quand ça vous prend. La mairie peut-elle m’apporter son soutien ? Quand je posséderai New York, vous entendrez parler de moi, lui répondis-je en sachant que je jouais toutes mes cartes en début de partie et que ce n'était pas forcément la meilleure chose à faire, mais qui sait toujours faire face?
— Oui, c'est intéressant, ça nous donnerait l'occasion de liquider les aides sociales et de vendre aux enchères quelques quartiers populaires de la ville. Je connais une ou deux municipalités intéressées.
— Topez-là !

Plus qu’une journée et demi pour réunir la cagnotte et New York serait à moi. J’ai mis les bouchées doubles en organisant en un temps record une soirée «vol dans les porte-monnaies» : des milliers de porte-monnaies délestés de leurs billets et piécettes sans pour autant que l’on crie au vol ! Les soupçons se portant sur les enfants délinquants ou les vieillards séniles, plutôt que sur moi. J’étais en train de me dire qu’il me faudrait faire attention à ce genre de banditisme en gants blancs quand je serai propriétaire de New York, lorsqu’un homme est venu interrompre mes réflexion.
—Vous avez vendu ma femme, dit-il et il n'avait pas l'air content du tout en le disant.
— Peut-être bien. C’est même tout à fait possible, j’ai vendu tellement de choses ces derniers temps.
— Elle s’appelle Héléna et a un regard qui vous pose des questions.
— Ça ne me dit rien, lui répondis-je le plus honnêtement du monde, puis je lui expliquai que vendre, c’est une tâche qui demande pas mal de désintéressement.
— C’est une bonne épouse, douce et drôle, capable de réparer n’importe quoi avec un peu de patience, vous n’avez pas de patience monsieur Mauss, non ?
— Je l’aurais vendue.
— Vous êtes tellement cynique et tellement idiot que j’ai envie de vous frapper avec cette barre de fer que j’ai trouvée en lieu et place de ma maison.
Et effectivement, il tenait une sacrée barre de fer dans la main, un oubli des déménageurs sans doute, combien ces idiots m’ont-ils fait perdre d’argent depuis le début de cette affaire?
— Je suis buté, mais ça ne fait pas de moi un idiot.
— Idiot de ne pas vendre votre cynisme tellement vous en avez. Vous êtes un gisement de cynisme.
— C’est une idée. Posez ça, vous savez bien que vous n’allez pas me battre avec cette méchante barre de fer que vous avez là.
— Hmm… vous me vendriez sur le champ, vous vendriez aussi mes récriminations et mes recours en justice; vous vendriez la police si elle ne me jetait pas en prison et les juges s’ils ne me condamnaient pas.
— En effet, que voulez-vous alors ?
— Je veux récupérer ma femme.
— C’est impossible, vous devez le savoir.
— Je le sais.

Je n’étais pas mécontent de le voir partir, il aurait très bien pu m’envoyer me faire refaire le visage avec cette barre de fer, au lieu de quoi, il avait fléchi sous mes menaces capitalistes et m’avait laissé seul à penser à tout ça ; et ça me faisait tout drôle d’être un gisement de cynisme, peut-être que je changerai lorsque je posséderai New York — il faut parfois être droit, raide même, quand on veut quelque chose de grand.

Finalement, j’ai pu réunir assez pour regarder mon banquier et lui dire :
— Maintenant, c’est bon. Je maîtrise assez bien l’économie moderne et c'est une vaste blague. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.
Je n’étais pas peu fier de cette réplique, j’avais passé un temps fou à la polir, à en travailler ses ellipses et sa maladroite introduction. Mon banquier sans sourciller m’a répondu :
— Les clefs de la ville sont là, monsieur Mauss.

Voilà comment j’ai acheté ma première ville.

 

 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E