La reine se meurt, et ce n’est pas beau à
voir.
Tant d’années à se pâmer
avec élégance, à s’affaisser délicatement
sur le flanc à la moindre contrariété, pour finir
comme une loqueteuse, à cracher ses poumons sur le parquet en
point de Hongrie, ça frise la malhonnêteté.
Ce n’est pas faute de l’avoir prévenue,
pourtant. Combien de fois on lui a dit ? Hein ? Combien de fois ? «
Cachez ce nibard que je ne saurais voir », au moins cent fois
on le lui a répété. Mais Madame n’en fait
qu’à sa tête. Madame est plus maligne, puisque Madame
est reine. Madame expose à la vue de tous ses nichons comprimés
dans un corset trop serré. Entre les deux obus qu’elle
s’entête à dénuder, elle glisse, la coquine,
tout ce qu’elle a sous la main, dans l’espoir qu’une
paluche hardie et velue s’aventure à l’y récupérer.
Une clé, un mouchoir de dentelle, une déclaration enflammée,
les papiers du carrosse, tout y passe. Dans tout le royaume, il n’y
a guère que les manchots à ne pas s’y être
risqués. Du palefrenier au Grand Chambellan, la Reine n’est
pas regardante, que je te pétris, que je te malaxe, c’est
donnant-donnant.
C’était prévisible. Ce qui devait
arriver arriva. La Reine a pris froid.
La Reine se meurt. Elle hoquette, s’étouffe,
cherche de l’air. Le sang a quitté son visage, la laissant
hâve sous la poudre de riz. Ses pupilles ont viré au noir.
Elle fixe au plafond des mystères qui l’effraient. Elle
lutte, s’accroche. Voit-elle défiler toute sa vie ? Ses
amis, ses amants, les courtisanes et les courtisans ? Parfois, il semble
qu’elle essaie encore de parler. On distingue à peine,
en s’approchant, un souffle infime, inaudible. Jamais on ne saura
ce qu’en ces derniers instants, elle cherche à exprimer.
Vers l’Au-delà, elle emporte ses secrets.
La Reine se meurt, et on aimerait assez qu’elle
ait le bon goût de se dépêcher, parce qu’on
ne va pas non plus y passer la soirée.