Boutique    |   Articles    |    Listes    |   Suggestions   |   Accueil
Nos livres    |   
Newsletter   |   Facebook   |   Contact   |   La belle colère

.

Le Séducteur de Jan Kjærstad,
une merveille romanesque venue de Norvège.

Fanny Ardant invite Monsieur Toussaint Louverture
à La Grande Librairie, irréel !

.

L A   C H A S S E
A U X   C H A M P I G N O N S

PAR JEAN VILAIN

. . . . . .

Jean Vilain (non, ce n'est pas un pseudonyme) est l'un de nos amis et l'un de nos plus fameux contributeurs; vous pouvez aussi lire de lui: L'avenir est dans la merde, 1,146 mailles/seconde (qui a été aussi publié dans notre recueil N°3), L'avenir sourit aux ordures: Froid dans le dos, L'avenir sourit aux ordures, À quand le tri total ? et Dans les profondeurs du moi.

. . . . . .

Ce n'est pas parce que j'ai été absent de Monsieur Toussaint Louverture (absence due à ce putain de saloperie de merde de vacherie d'ordinateur, et je suis poli), que je suis resté sans rien faire. Bien au contraire. Pendant ce temps, je découvrais une activité à laquelle je ne m'étais jamais livré, ou presque: la chasse aux champignons.

Certes, étant gamin, chez Irma, ma grand-mère, il m'était arrivé de m'y adonner. Mais il ne s'agissait alors que de champignons mineurs tels que le rosé des prés, le mousseron et autres coulemelles. Non, là, j'ai été initié à la chasse au roi des champignons, j'ai nommé : le Cèpe.

Le premier conseil que j'aurais à donner au chasseur néophite est de ne pas confondre la chasse au Cèpe (roi des champignons) avec la chasse au Lion (roi des animaux). En effet, si vous vous retrouvez dans une forêt, un bâton à la main en train de tirer sur la queue d'un lion, vous risquez de graves ennuis; ce qui n'est pas la cas avec un cèpe (fût-il de Bordeaux). Toutefois, le risque est mince étant donné que le lion a un tendance à vivre dans les régions arides (l'Afrique est un vieux continent)  alors que le cèpe vit en sous-bois et a besoin d'une certaine quantité d'humidité pour naître et survivre.

Ceci étant dit, passons aux choses pratiques de la pratique.

Tel le paysans, le jardinier et le marchand de parapluies, le chasseur de champignons en général et de cèpes en particulier, voit la pluie d'un très bon œil et en se frottant les mains de plaisir et d'impatience. Il sait que 5 jours après que cette putain de pluie aura enfin cessé de tomber il pourra se livrer à son activité de prédateur. Et ce, d'autant que contrairement à la baleine, au thon rouge et à l'ours des pyrénées, le cèpe n'est pas une espèce protégée.

Au cours des jours qui suivent il vérifie son équipement. Ses chaussures aux semelles assez épaisses pour ne pas s'enfoncer dans les pieds les nombreux débris qui jonchent nos belles forêts, tels que branches pointues, épines diverses, rochers coupants et contondants, morceaux de bouteilles brisées (j'y reviendrai) et toute cette sorte de choses… Son bâton? Essentiel, son bâton. Il lui sert à se tenir debout dans les endroits difficiles. Ben, oui. C'est pas plat plat une forêt, du moins vers chez moi. C'est plein de trucs et de machins, ça glisse (surtout qu'il y a plein de feuilles par terre, de mousses et d'un tas d'autres saloperies que l'on ne trouve pas en ville où on ne risque de glisser que sur une merde de chien.) Il lui sert aussi à écarter les branches qui se font le malin plaisir de lui revenir en plein dans la gueule, au risque de lui crever un œil, ou de s'agripper à ses cheveux quand il est comme moi chevelu (le chasseur chauve ne craint pas ce genre d'inconvénient). Son sac à dos (parce que si on sait quand on part, on ne sait jamais quand on rentre), lequel contient tout ce qui est nécessaire. À savoir de quoi boire et manger, une boussole, une carte de la région (la bonne, si possible), son téléphone portable (qui ne servira pas vu que y'a pas moyen d'avoir la ligne au fin fond de cette putain de forêt), du papier cul, des allumettes (qui ne serviront pas non plus, vu qu'il est formellement interdit de faire du feu en forêt), et un tas de machins qui trainaient-là avant qu'il ne parte et dont il n'a jamais pris la peine de se débarrasser.

Contrairement au chasseur moyen, le chasseur de cèpe possède rarement un chien. Ce que — entre nous  — j'ai un peu de mal à comprendre. On a bien réussi à dresser certains chiens à chasser le cerf, le sanglier, le lapin, le perdral (des perdraux), voire la truffe et on n'est pas fichu d'en dresser un pour le cèpe. Pourtant un cèpe, ça ne court pas plus vite qu'une truffe.

Je conseille fortement à ceux qui désireraient s'adonner à cette noble activité de se vêtir d'un tee-shirt, d'une chemise ou d'un pull blanc (selon leur degré de frilosité). Parce que, figurez-vous que dans les forêts, à cette époque de l'année, se trouvent d'autres chasseurs, qui eux ne viennent pas tirer leur proie par la queue, mais tirent des grosses cartouches, pleines de plombs, sur tout ce qui bouge. Comme nous ne sommes pas en Antarctique, il y a peu de chance qu'un de ces malades vous confonde avec un ours blanc. Ou, en tout cas, s'il vous tirait quand même dessus, il aurait manifestement tort. Ce qui fera plaisir à votre veuve, si vous en laisser une.

Abordons maintenant, les techniques de chasse proprement dites.

Il faut savoir que le cèpe se chasse en marchant. La chasse à l'affut est exclue, le cèpe ne se déplaçant que relativement peu (contrairement au lion). La seule façon, à ma connaissance de chasser le cèpe à l'affut étant de pointer son calibre 12 vers un autre chasseur de cèpes ayant, lui, un sac plein et de lui crier d'un air méchant: «LES CÈPES OU LA VIE !» Mais cette pratique tombe de plus en plus en désuétude, ce qui prouve malheureusement que nous nous civilisons peu à peu.

Or donc, le cèpe se chasse en marchant. Dieu que c'est fatiguant la chasse aux champignons (là, je mets un pluriel comme le pêcheur de truite le fait de ses mains montrant la taille de sa dernière prise). Car comme je le disais plus haut, la forêt c'est pas plat-plat. Ce serait même plutôt ça monte-ça, descend-ça. Et que je te dois t'enfoucher un vieux tronc (ce qui quand on a des couilles et qu'on est pas très grand est fichtrement dangereux!) Et que je me prends les pieds dans une saloperie de ronce et que je me rétame dans des trucs qui piquent. Tout ça en regardant partout autour pour tenter d'apercevoir un truc exactement de la même couleur que ce qu'il y a autour. C'est là que la chasse au champignons… pardon, au cèpes, devient philosophique. Et que vous commencez une longue méditation sur «La vie qui en fin de compte est mal foutue!» En effet, de tous côtés, vous voyez (comment pourriez-vous faire autrement?) des dizaines et des dizaines de magnifiques champignons rouge orangés à poix blanc (le genre de trucs que même sans lunettes je ne risquerais pas de râter) qui ont la facheuse idée d'être mortels alors que le cèpe, celui que vous recherchez, est de la même couleur que les feuilles mortes dont le sol est jonché. Y'a de quoi râler, non? Et après, on ira me dire que la vie est bien faite !

Bref, trois heures et quatre champignons plus tard, vous êtes crevé, vos jambes vous font mal, vous avez la dalle et votre soif est telle que, pour un peu, vous boiriez de l'eau. Il est temps de s'accorder un repas bien mérité.Vous vous choisissez un coin sympa avec de la mousse (évitez les fourmillières si vous le pouvez) et vous vous installez. Vous sortez de votre sac vos victuailles (saucisse, pâté, œufs durs broyés — vous les aviez bêtement mis au fond du sac — fromage ou dessert (car vous avez choisi le menu mesquin) et surtout la bouteille de rouge. C'est là qu'est né au fin fond de mon cerveau l'idée géniale que je vais vous livrer.

Tout chasseur digne de ce nom connait les appeaux. Ce n'est pas les canards qui me contradiront. Alors pourquoi n'existerait-il pas un appeau à cèpes ? Le cèpe que je chasse est le cèpe de Bordeaux. Ma bouteille aussi est de Bordeaux… par St-Emillion! Bon sang, mais c'est bien sûr ! Aussitôt pensé, aussitôt fait: au fur et à mesure que je vide cette bouteille, je sens que l'euphorie qu'a fait naître cette idée ne cesse de grandir. Lorque la bouteille est enfin vide, il suffit d'appliquer la lèvre inférieure au bord du goulot de la dite bouteille, de souffler tel le joueur de flute traversière pour entendre le cri d'amour du cèpe. Il est évident que pas un cèpe digne de ce nom ne doit pouvoir résister à ce bruit qui se rapproche singulièrement du barrisement (qui je vous le rappelle en passant est le cri de l'éléphant). Et ça marche ! La preuve, quand je me suis remis en marche, j'ai vu deux fois plus de champignons que je ne pouvais en ceuillir. Un dernier conseil, peut-être. Si vous voyez de gros champignons roses avec de grandes oreilles et une trompe, c'est que vous avez forcé sur l' appeau. La prochaine fois, prévoyez une bouteille plus petite.

Un tout dernier conseil. Lorque vous rentrez chez vous, le surlendemain, inscrivez-vous d'urgence à un cours de survie et d'orientation, achetez vite fait le dernier modèle de GPS et vous serez ainsi fin prêt pour votre prochaine expédition.

Un regret, aussi. Une fois transformée en trophée, la tête du cèpe est beaucoup moins valorisante que la tête du lion. En effet, alors qu'ils s'étaient montrés ébahis et dithyrambiques sur la tête de lion que ce con de Marcel avait soi-disant chassé en Afrique, mes copains n'ont que très peu vanté mes talents de chasseur quand je leur ai fait admirer ma tête de cèpe. Peut-être que si j'avais osé cueillir le gros cèpe rose…

 


. . . . . .

D ’ A U T R E S   T E X T E S   M . T . L .

.

V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E