L A C H A S S E
A U X C H A M P I G N O N S
PAR JEAN VILAIN
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Jean Vilain (non, ce n'est pas un pseudonyme) est l'un de
nos amis et l'un de nos plus fameux contributeurs; vous pouvez aussi lire
de lui: L'avenir est
dans la merde, 1,146
mailles/seconde (qui a été aussi publié dans
notre recueil N°3), L'avenir
sourit aux ordures: Froid dans le dos, L'avenir
sourit aux ordures, À quand
le tri total ? et Dans
les profondeurs du moi.
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Ce n'est pas parce que j'ai été absent de Monsieur Toussaint
Louverture (absence due à ce putain de saloperie de merde de vacherie
d'ordinateur, et je suis poli), que je suis resté sans rien faire.
Bien au contraire. Pendant ce temps, je découvrais une activité à laquelle
je ne m'étais jamais livré, ou presque: la chasse aux champignons.
Certes, étant gamin, chez Irma, ma grand-mère, il m'était
arrivé de m'y adonner. Mais il ne s'agissait alors que de champignons
mineurs tels que le rosé des prés, le mousseron et
autres coulemelles. Non, là, j'ai été initié à la
chasse au roi des champignons, j'ai nommé : le Cèpe.
Le premier conseil que j'aurais à donner au chasseur néophite
est de ne pas confondre la chasse au Cèpe (roi des champignons) avec
la chasse au Lion (roi des animaux). En effet, si vous vous retrouvez dans
une forêt, un bâton à la main en train de tirer sur la
queue d'un lion, vous risquez de graves ennuis; ce qui n'est pas la cas avec
un cèpe (fût-il de Bordeaux). Toutefois, le risque est mince étant
donné que le lion a un tendance à vivre dans les régions
arides (l'Afrique est un vieux continent) alors que le cèpe
vit en sous-bois et a besoin d'une certaine quantité d'humidité pour
naître et survivre.
Ceci étant dit, passons aux choses pratiques de la pratique.
Tel le paysans, le jardinier et le marchand de parapluies, le chasseur de
champignons en général et de cèpes en particulier, voit
la pluie d'un très bon œil et en se frottant les mains de plaisir
et d'impatience. Il sait que 5 jours après que cette putain de pluie
aura enfin cessé de tomber il pourra se livrer à son activité de
prédateur. Et ce, d'autant que contrairement à la baleine,
au thon rouge et à l'ours des pyrénées, le cèpe
n'est pas une espèce protégée.
Au cours des jours qui suivent il vérifie son équipement.
Ses chaussures aux semelles assez épaisses pour ne pas s'enfoncer
dans les pieds les nombreux débris qui jonchent nos belles forêts,
tels que branches pointues, épines diverses, rochers coupants et contondants,
morceaux de bouteilles brisées (j'y reviendrai) et toute cette sorte
de choses… Son bâton? Essentiel, son bâton. Il lui sert à se
tenir debout dans les endroits difficiles. Ben, oui. C'est pas plat plat
une forêt, du moins vers chez moi. C'est plein de trucs et de machins, ça
glisse (surtout qu'il y a plein de feuilles par terre, de mousses et d'un
tas d'autres saloperies que l'on ne trouve pas en ville où on ne risque
de glisser que sur une merde de chien.) Il lui sert aussi à écarter
les branches qui se font le malin plaisir de lui revenir en plein dans la
gueule, au risque de lui crever un œil, ou de s'agripper à ses
cheveux quand il est comme moi chevelu (le chasseur chauve ne craint pas
ce genre d'inconvénient). Son sac à dos (parce que si on sait
quand on part, on ne sait jamais quand on rentre), lequel contient tout ce
qui est nécessaire. À savoir de quoi boire et manger, une boussole,
une carte de la région (la bonne, si possible), son téléphone
portable (qui ne servira pas vu que y'a pas moyen d'avoir la ligne au fin
fond de cette putain de forêt), du papier cul, des allumettes (qui
ne serviront pas non plus, vu qu'il est formellement interdit de faire du
feu en forêt), et un tas de machins qui trainaient-là avant
qu'il ne parte et dont il n'a jamais pris la peine de se débarrasser.
Contrairement au chasseur moyen, le chasseur de cèpe possède
rarement un chien. Ce que — entre nous — j'ai un peu de
mal à comprendre. On a bien réussi à dresser certains
chiens à chasser le cerf, le sanglier, le lapin, le perdral (des perdraux),
voire la truffe et on n'est pas fichu d'en dresser un pour le cèpe.
Pourtant un cèpe, ça ne court pas plus vite qu'une truffe.
Je conseille fortement à ceux qui désireraient s'adonner à cette
noble activité de se vêtir d'un tee-shirt, d'une chemise ou
d'un pull blanc (selon leur degré de frilosité). Parce que,
figurez-vous que dans les forêts, à cette époque de l'année,
se trouvent d'autres chasseurs, qui eux ne viennent pas tirer leur proie
par la queue, mais tirent des grosses cartouches, pleines de plombs, sur
tout ce qui bouge. Comme nous ne sommes pas en Antarctique, il y a peu de
chance qu'un de ces malades vous confonde avec un ours blanc. Ou, en tout
cas, s'il vous tirait quand même dessus, il aurait manifestement tort.
Ce qui fera plaisir à votre veuve, si vous en laisser une.
Abordons maintenant, les techniques de chasse proprement dites.
Il faut savoir que le cèpe se chasse en marchant. La chasse à l'affut
est exclue, le cèpe ne se déplaçant que relativement
peu (contrairement au lion). La seule façon, à ma connaissance
de chasser le cèpe à l'affut étant de pointer son calibre
12 vers un autre chasseur de cèpes ayant, lui, un sac plein et de
lui crier d'un air méchant: «LES CÈPES OU LA VIE !» Mais
cette pratique tombe de plus en plus en désuétude, ce qui prouve
malheureusement que nous nous civilisons peu à peu.
Or donc, le cèpe se chasse en marchant. Dieu que c'est fatiguant
la chasse aux champignons (là, je mets un pluriel comme le pêcheur
de truite le fait de ses mains montrant la taille de sa dernière prise).
Car comme je le disais plus haut, la forêt c'est pas plat-plat. Ce
serait même plutôt ça monte-ça, descend-ça.
Et que je te dois t'enfoucher un vieux tronc (ce qui quand on a des couilles
et qu'on est pas très grand est fichtrement dangereux!) Et que je
me prends les pieds dans une saloperie de ronce et que je me rétame
dans des trucs qui piquent. Tout ça en regardant partout autour pour
tenter d'apercevoir un truc exactement de la même couleur que ce qu'il
y a autour. C'est là que la chasse au champignons… pardon,
au cèpes, devient philosophique. Et que vous commencez une longue
méditation sur «La vie qui en fin de compte est mal foutue!» En
effet, de tous côtés, vous voyez (comment pourriez-vous faire
autrement?) des dizaines et des dizaines de magnifiques champignons rouge
orangés à poix blanc (le genre de trucs que même sans
lunettes je ne risquerais pas de râter) qui ont la facheuse idée
d'être mortels alors que le cèpe, celui que vous recherchez,
est de la même couleur que les feuilles mortes dont le sol est jonché.
Y'a de quoi râler, non? Et après, on ira me dire que la vie
est bien faite !
Bref, trois heures et quatre champignons plus tard, vous êtes crevé,
vos jambes vous font mal, vous avez la dalle et votre soif est telle que,
pour un peu, vous boiriez de l'eau. Il est temps de s'accorder un repas bien
mérité.Vous vous choisissez un coin sympa avec de la mousse
(évitez les fourmillières si vous le pouvez) et vous vous installez.
Vous sortez de votre sac vos victuailles (saucisse, pâté, œufs
durs broyés — vous les aviez bêtement mis au fond du sac — fromage
ou dessert (car vous avez choisi le menu mesquin) et surtout la bouteille
de rouge. C'est là qu'est né au fin fond de mon cerveau l'idée
géniale que je vais vous livrer.
Tout chasseur digne de ce nom connait les appeaux. Ce n'est pas les canards
qui me contradiront. Alors pourquoi n'existerait-il pas un appeau à cèpes
? Le cèpe que je chasse est le cèpe de Bordeaux. Ma bouteille
aussi est de Bordeaux… par St-Emillion! Bon sang, mais c'est bien
sûr ! Aussitôt pensé, aussitôt fait: au fur et à mesure
que je vide cette bouteille, je sens que l'euphorie qu'a fait naître
cette idée ne cesse de grandir. Lorque la bouteille est enfin vide,
il suffit d'appliquer la lèvre inférieure au bord du goulot
de la dite bouteille, de souffler tel le joueur de flute traversière
pour entendre le cri d'amour du cèpe. Il est évident que pas
un cèpe digne de ce nom ne doit pouvoir résister à ce
bruit qui se rapproche singulièrement du barrisement (qui je vous
le rappelle en passant est le cri de l'éléphant). Et ça
marche ! La preuve, quand je me suis remis en marche, j'ai vu deux fois plus
de champignons que je ne pouvais en ceuillir. Un dernier conseil, peut-être.
Si vous voyez de gros champignons roses avec de grandes oreilles et une trompe,
c'est que vous avez forcé sur l' appeau. La prochaine fois, prévoyez
une bouteille plus petite.
Un tout dernier conseil. Lorque vous rentrez chez vous, le surlendemain,
inscrivez-vous d'urgence à un cours de survie et d'orientation, achetez
vite fait le dernier modèle de GPS et vous serez ainsi fin prêt
pour votre prochaine expédition.
Un regret, aussi. Une fois transformée en trophée, la tête
du cèpe est beaucoup moins valorisante que la tête du lion. En
effet, alors qu'ils s'étaient montrés ébahis et dithyrambiques
sur la tête de lion que ce con de Marcel avait soi-disant chassé en
Afrique, mes copains n'ont que très peu vanté mes talents de
chasseur quand je leur ai fait admirer ma tête de cèpe. Peut-être
que si j'avais osé cueillir le gros cèpe rose…
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