ock'n Roll Note : Can - Tago Mago (1973).

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Personne ne gagne de Jack Black
débarque en librairie !

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R O C K ' N   R O L L   N O T E

PAR THIERRY ACOT-MIRANDE

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CAN : TAGO MAGO (1973)

Il y a quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement, une fois en ma vie, de me défaire de toutes opinions que j’avais reçues alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements... Je me souviens qu’un jour j’ai réalisé combien magnifique était le concept du cheval de pantomime. Comment la partie avant appartenait à la partie arrière. Comment la partie arrière suivait bêtement la partie avant dans l’obscurité et l’humiliation. J’eus envie, un court instant, d’être cet homme piégé à l’intérieur du cheval bariolé.

Dans mon rêve, j’entrai seul dans les ruines d’un village. Il avait l’air inhabité. Dans l’effondrement des murs, parmi les débris de charpente, entre les buissons qui comblaient les vides entre les pierres, sous le ciel brillant de l’au-delà des montagnes, je cherchais le véritable prétexte d’un voyage que j’avais cru être à mon usage privilégié.

Un cottage isolé m’attira tout de suite, me rappelant les maisons dans Au Pays Des Aveugles. Il avait quelque chose d’accueillant et d’amical, quelque chose de chaud et de naturel. Les oiseaux chantaient et les feuilles bruissaient. A quelques pas du tumulus des ruines, l’entreprise semblait « naturelle ». Ni la fatigue, ni l’effroi, ni la fraîcheur mortelle qui montait du lit de la rivière ; ni le silence nocturne, comparable maintenant à celui d’une foule, debout, attentive, qui guetterait un dénouement quelconque, le dit de la sentence et son exécution, ne me menaçaient vraiment. Mais, à mesure que j’avançais vers la maison, le lieu s’ouvrait devant moi, assurant le passage du cortège qui m’accompagnait à présent, spectres de mots, lambeaux de phrases, troupeau infatiguable qui me poussait en avant.

Il me semble nécessaire de savoir penser troué, c’est-à-dire de pouvoir traduire sa propre vision du monde en termes de mobilité, de percées, de portes battantes, de sauts dans l’inconnu. C’est une manière aussi pour la pensée d’éviter de cristalliser en théorie, donc de se fermer à l’aventure.

La porte du pavillon était ouverte et ornée de clématites en fleur. Les murs étaient en pierre grise. Imaginez un village du Quercy, où chaque linteau, chaque châssis de fenêtre, chaque muret de jardin, dans une aire de plus de cent kilomètres, est extrait de la même carrière, taillé dans la même strate, tiré du même instant de l’histoire. C’est de cette couleur-là que je parle. Elle appartenait. Elle était et avait été. Elle était en harmonie, donnant une impression de justesse.

Confronté à l’invitante embrasure et cependant effaré par cet étrange sentiment d’anticipation, je voulais retomber dans l’oubli. J’aurais sans broncher accepté mon sort dans l’obscurité la plus totale.

Poussant la porte, l’ayant trouvée ouverte, j’ai pénétré dans le bâtiment où je me suis trouvé face à un salon vide. Il n’y avait pas le moindre meuble. La maison était déserte, abandonnée ; exceptée la pièce exiguë qui était occupée par un cheval. Sa tête ne touchait pas tout à fait le plafond bas, mais il était impossible à la créature de se redresser sans se heurter à la corniche en plâtre. L’animal était d’un blanc pur comme un masque mortuaire. Le terme le plus précis pour désigner un cheval blanc est « gris », pour signifier qu’aucun cheval, même albinos, n’est d’un blanc pur. Mais cette créature me semblait d’une blancheur sans tache ; un symbole de pureté.

J’allongeai la main pour caresser le flanc de l’apparition, comme pour effacer l’empreinte laissée par une sous-ventrière. Sous ma main la peau se détacha, révélant les os blancs et secs de la cage thoracique. Sous les côtes, vivant à l’intérieur du corps du cheval, se convulsait un serpent massif. Sa peau bleu-vert luisait. Dilaté, repu, il s’était gorgé des entrailles du cheval parfait, de ce symbole de pureté, se lovant dans son corps.

J’aurais souhaité que ce fût vraiment un rêve. Le village existe, le cheval existe. Je suppose qu’à la fin je gagne. Comment pourrais-je échouer ? La mort, je la repousse aujourd’hui, doucement, sans heurts, mais je sens son regard peser sur moi, je la sais tapie dans mes vocabulaires à venir, dans ma demeure, quelque part sous ma peau. Parfois, elle murmure comme pour relancer le débat, et il me faut lui répondre sur le même ton si je ne veux pas que l’angoisse pousse sa clameur insoutenable. Il n’y a pas de sang comme le sang qui coule à l’intérieur de notre corps. Pas de rêves comme ceux qui embrasent notre esprit. Rien n’est nécessaire sauf le rêve.

Notre ombre penche toujours un peu, comme sous le poids de la lumière.
La conscience du désordre est aujourd’hui aussi consciente que l’était, hier celle de l’atome pur.
Le probable, demain, est la rosée.
Écoutée en forêt, une autoroute bruit comme un torrent.

Je dois m’arrêter un instant pour reprendre mon souffle. S’il reste quelques couleurs à mon imagination, elle semble les perdre, virer au mauve, au seuil de toute nuit. Je peux bien porter un regard de peintre sur la luxuriance des roux, m’en éblouir, je me retrouve aussitôt en grand deuil de l’esprit. Même la musique me paraît s’affadir, s’exténuer en vain à émerveiller l’oreille. Seul Can, dans sa longue dérive entre Cologne et Dusseldorf, en compagnie de Damo Suzuki, émerge du naufrage général. Entre 1970 et 1973, leur son acquiert la gravité d’un cérémonial d’agonie. Je retiendrai que ces exercices et d’autres, par eux, éperdument tentés et réussis n’ont pas atrophié chez eux le sens de la mesure qui fait la grandeur de l’énigme.

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E