SUD OUEST : Ce titre, La possibilité
d’un île, s’est-il imposé tôt?
BERNARD HOUELLEQUEUE : Non. Il recouvre à
la fois l’esprit romanesque du livre et une conception, proche
des mathématiques, d’un univers social où les
individus sont à la recherche d’un lieu de replis. C’était
parfait, mais c’est Michel [Houellebecq, Ndlr.] qui
l’a trouvé pour son dernier livre. N’empêche
qu’il était vraiment dans la lignée stylistique
de mon second livre, Extension du domaine de la pêche,
que Michel m’a emprunté pour son premier roman. Alors,
il m’a donné celui-là.
SUD OUEST : Il vous a dévoilé
le titre de son prochain livre et vous en avez fait celui de votre
roman?
BERNARD HOUELLEQUEUE : Non, non. Il me l’a
donné. Vous comprenez, j’hésitais entre Discorde
territoriale et Bernard Houellequeue contre l’avis,
contre le monde. Et en même temps, il y a eu cette histoire
avec le livre de Michel [Houellebecq, Ndlr.], tout le monde en parlait,
mais personne ne l’avait lu. Et pour cause, Michel, lui, ne
voulait pas l’écrire. D’ailleurs, je me souviens
très bien de son point de vue: nous étions au Moulinet
[guinguette sur la rive droite de la Garonne entre Agen et Marmande,
Ndlr.], nous nous étions mis noirs après une nuit du
livre à Montpouillan. Je lui demandais s’il voulait un
peu plus d’alcool de poire et s’il allait sortir son nouveau
livre. Après quelques minutes, son visage s’est éclairé
et il m’a répondu, tout dandy qu’il est, qu’il
aimerait mieux pas. Quel type, vous vous rendez compte ! Il me l’a
même dit en anglais “I would prefer not to”.
SUD OUEST : Et alors?
BERNARD HOUELLEQUEUE : Alors? Je lui ai versé
une lampée de poire au Bartelby et on a refait le monde une
fois de plus.
S.O. : L’histoire était-elle déjà
écrite avant votre “rencontre” avec ce titre?
B. HOUELLEQUEUE : Oui, tout était déjà
écrit, il ne me restait qu’à remanier deux ou
trois choses, quelques scènes pénibles, et surtout j’attendais
avec impatience l’opinion de quelques scientifiques à
qui j’avais fait parvenir des épreuves. Il y a tout un
pan hypothétique dans mon roman, qui flirte avec la SF. Par
exemple, comment expliquer le microclimat de l’île, sinon
par la Garonne qui agit comme un courant chaud, une sorte de Gulfstream
qui réchauffe toute la vallée. Mais pour ce que j’avance,
les bases sont réelles. Bref, j’en étais là
et Michel [Houellebecq, Ndlr.], entre deux rots, m’a laché
ce titre, le tour était joué.
S.O. : Ce roman commence par un souvenir, est-ce
que l’histoire de ce gamin qui va pêcher sous la pluie,
qui va pêcher à des kilomètres de chez a lui aussi
une “base réelle”? Au départ de votre livre,
il y a un certain nombre d’observations autobiographiques intimes?
B. HOUELLEQUEUE : Je suis du genre expressionniste:
ce que j’ai vécu, je le relate en accentuant les contrastes
et en grossissant les traits. Le gamin faisait beaucoup moins de kilomètres
que je ne le dis…
S.O. : Alors le Daniel enfant qui, petit, brave
le fleuve, et se fait emporter, à moitié mort, pour
finir par se réveiller, dans une épiphanie luxuriante,
sur un petit bout de terre avec quelques arbres au milieu de la Garonne,
ce petit Daniel c’est vous?
B. HOUELLEQUEUE : C’est moi sans être
moi, savoir qui c’est ou qui c’était n’a
pas d’importance, ce qui compte, c’est que Daniel est
un être de désir, mais qu’à aucun moment
jusque là, il n’a pu accéder à ce qu’il
veut. Il doit manquer d’être noyé et se retrouver
sur ce petit bout de terre au milieu de la Garonne, pour changer,
pour agir de façon efficace. Le fait est, qu’une partie
de mon enfance peut se résumer à ça. Mais la
suite du roman dément cette théorie du désir
comme moteur de l’action.
S.O. : Quand, quarante ans plus tard, Daniel
veut revenir sur son île, il est “empêcher”
par la gendarmerie, par sa femme, par son chien qui ne veut d’abord
pas monter dans la barque, puis qui ne veut pas traverser, toute cette
opposition, c’est votre thèse “vous contre le monde”?
B. HOUELLEQUEUE : C’est d’ailleurs,
à peu de choses près, l’un des titres que j’avais
sous le coude avant ma rencontre miraculeuse avec Michel.
S.O. : D’ailleurs, cette rencontre avec
Michel Houellebecq n’est pas fortuite, vous vous connaissez
depuis des années…
B. HOUELLEQUEUE : Je préférerais
répondre à la question précédente avant
de parler de Michel [Houellebecq, Ndlr.] Alors, hmm… Daniel
enfant ne souhaite pas aller sur l’île, parce qu’il
ne la connaît pas, finalement, ses séjours buissonniers
et répétés sur l’île vont être
décisif. Puis, il va s’en éloigner, pour bâtir
sa vie avec les autres, ou au plus prés d’eux. Il y a
ces chapitres sur sa vie à la ville, avec sa femme, son travail
et ses enfants qui m’ont pris du temps, mais m’ont aussi
apporté beaucoup de souffrance, de dégoût. Et,
quarante années après, il revient. Et là, il
tourne autour de l’île, de loin d’abord, sans la
voir, comme il ne l’avait pas vu avant de s’y retrouver
enfant au bord de la noyade. Avec des mots, il ne se rappelle même
pas ce passage solitaire de sa vie, il faut un incident sur l’un
des nombreux ponts sur le canal latéral à la Garonne
pour qu’il se souvienne un peu, avec des mots donc, et sa femme
qui sait quelque chose mais ne veut rien lui dire. Il est finalement
de nouveau seul et après avoir beaucoup tourné autour,
il se lance.
S.O. : Avez-vous écrit vos livres avec
un sentiment de dégoût?
B. HOUELLEQUEUE : Non, c’est surtout
de la honte que j’ai ressentie. Je dis des choses qu’il
ne faudrait pas dire et, ainsi, je détruis peu à peu
mon image. Maintenant, ma boulangère me regarde de façon
bizarre. Après mon essai sur le développement des pratiques
piscicoles, [Extension du domaine de la pêche, éditions
de la Prune Gascone, 19 euros, Ndlr.], beaucoup de gens m’ont
écrit mais beaucoup d’autres m’ont fermé
leurs étangs. C’est une situation étrange mais
j’avais besoin d’aller plus loin, ou de recommencer, alors
je suis parti, sans savoir où ça me menerait, sur Les
lancettes élémentaires [Publié par L’estanquet,
25 euros, Ndlr.] qui est une sorte de manuel de pêche à
la mouche métaphysique ou la pratique propose des solutions
intellectuelles satisfaisantes aux problèmes de notre société,
le sexe, la croyance et son effondrement.
S.O. : Ce sont des thèmes que vous avez
en commun avec Michel Houellebecq, pourriez-vous revenir sur votre
"histoire commune", maintenant… s’il vous plaît?
B. HOUELLEQUEUE : En fait, Michel [Houellebecq,
Ndlr.] et moi, ça remonte à l’école primaire,
on a été dans la même classe pendant quatre années.
C’était assez difficile d’ailleurs, les enfants
sont très vifs et très malins, lui et moi entendions
souvent des blagues du genre Où est-le bec? Où est
la queue?, ce type de choses. Puis après on s’est
perdus de vue. C’est drôle comme l’un et l’autre,
on a tourné, on a pris l’écriture sous notre bras.
Il a eu le succès d’estime qu’on lui connaît
et moi j’ai vendu et vendu encore des bouquins. Et il y a quelques
années, il n’avait sorti qu’un petit recueil de
poésies de chochottes dont le nom m’échappe, les
titres ce n’est pas son fort. Avec ma compagne, nous étions
dans une de ces partouzes de la Côte d’azur, et puis voilà
qu’il y a ce type tout maigrichon et plein de manières,
son allure me dit quelque chose. Alors, je lui prête ma femme,
ne soyez pas choqué, partager sa compagne, c’est un peu
comme partager ses soucis. Ça forge une amitié, surtout
si les bases étaient déjà là. On s’est
revus, pour les soucis et puis pour rien. Je lui ai donné mes
titres pour le dépanner et on se resservait des calvas.
S.O. : Vous avez “dépanné”
Michel Houellebecq?
B. HOUELLEQUEUE : Humm… oui, on peut
dire ça, comme lui me dépanne en me donnant S.O.n titre,
celui du livre qu’il ne fera pas.
S.O. : En venant nous avons croisé l’estafette
de France 3 Aquitaine, les médias semblent relayer encore et
encore, quel est votre état d’esprit à l’heure
où nous parlons?
B. HOUELLEQUEUE : Une grande sérénité.
Peu de doutes. Et un sens moral de plus en plus aigu. Finalement,
je suis un romancier kantien qui a un penchant pour le calva.
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D ' A U T R E S T E X
T E S M . T . L .