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Le Séducteur de Jan Kjærstad,
une merveille romanesque venue de Norvège.

Fanny Ardant invite Monsieur Toussaint Louverture
à La Grande Librairie, irréel !

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B R E F   E N T R E T I E N
A V E C   B E R N A R D   H O U E L L E Q U E U E
À   P R O P O S
D E   S O N   D E R N I E R   L I V R E :
L A   P O S S I B I L I T É   D ’ U N E   Î L E

PAR DOMINIQUE BORDES

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Texte répondant à L’appel de l’archipel

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SUD OUEST : Ce titre, La possibilité d’un île, s’est-il imposé tôt?

BERNARD HOUELLEQUEUE : Non. Il recouvre à la fois l’esprit romanesque du livre et une conception, proche des mathématiques, d’un univers social où les individus sont à la recherche d’un lieu de replis. C’était parfait, mais c’est Michel [Houellebecq, Ndlr.] qui l’a trouvé pour son dernier livre. N’empêche qu’il était vraiment dans la lignée stylistique de mon second livre, Extension du domaine de la pêche, que Michel m’a emprunté pour son premier roman. Alors, il m’a donné celui-là.

SUD OUEST : Il vous a dévoilé le titre de son prochain livre et vous en avez fait celui de votre roman?

BERNARD HOUELLEQUEUE : Non, non. Il me l’a donné. Vous comprenez, j’hésitais entre Discorde territoriale et Bernard Houellequeue contre l’avis, contre le monde. Et en même temps, il y a eu cette histoire avec le livre de Michel [Houellebecq, Ndlr.], tout le monde en parlait, mais personne ne l’avait lu. Et pour cause, Michel, lui, ne voulait pas l’écrire. D’ailleurs, je me souviens très bien de son point de vue: nous étions au Moulinet [guinguette sur la rive droite de la Garonne entre Agen et Marmande, Ndlr.], nous nous étions mis noirs après une nuit du livre à Montpouillan. Je lui demandais s’il voulait un peu plus d’alcool de poire et s’il allait sortir son nouveau livre. Après quelques minutes, son visage s’est éclairé et il m’a répondu, tout dandy qu’il est, qu’il aimerait mieux pas. Quel type, vous vous rendez compte ! Il me l’a même dit en anglais “I would prefer not to”.

SUD OUEST : Et alors?

BERNARD HOUELLEQUEUE : Alors? Je lui ai versé une lampée de poire au Bartelby et on a refait le monde une fois de plus.

S.O. : L’histoire était-elle déjà écrite avant votre “rencontre” avec ce titre?

B. HOUELLEQUEUE : Oui, tout était déjà écrit, il ne me restait qu’à remanier deux ou trois choses, quelques scènes pénibles, et surtout j’attendais avec impatience l’opinion de quelques scientifiques à qui j’avais fait parvenir des épreuves. Il y a tout un pan hypothétique dans mon roman, qui flirte avec la SF. Par exemple, comment expliquer le microclimat de l’île, sinon par la Garonne qui agit comme un courant chaud, une sorte de Gulfstream qui réchauffe toute la vallée. Mais pour ce que j’avance, les bases sont réelles. Bref, j’en étais là et Michel [Houellebecq, Ndlr.], entre deux rots, m’a laché ce titre, le tour était joué.

S.O. : Ce roman commence par un souvenir, est-ce que l’histoire de ce gamin qui va pêcher sous la pluie, qui va pêcher à des kilomètres de chez a lui aussi une “base réelle”? Au départ de votre livre, il y a un certain nombre d’observations autobiographiques intimes?

B. HOUELLEQUEUE : Je suis du genre expressionniste: ce que j’ai vécu, je le relate en accentuant les contrastes et en grossissant les traits. Le gamin faisait beaucoup moins de kilomètres que je ne le dis…

S.O. : Alors le Daniel enfant qui, petit, brave le fleuve, et se fait emporter, à moitié mort, pour finir par se réveiller, dans une épiphanie luxuriante, sur un petit bout de terre avec quelques arbres au milieu de la Garonne, ce petit Daniel c’est vous?

B. HOUELLEQUEUE : C’est moi sans être moi, savoir qui c’est ou qui c’était n’a pas d’importance, ce qui compte, c’est que Daniel est un être de désir, mais qu’à aucun moment jusque là, il n’a pu accéder à ce qu’il veut. Il doit manquer d’être noyé et se retrouver sur ce petit bout de terre au milieu de la Garonne, pour changer, pour agir de façon efficace. Le fait est, qu’une partie de mon enfance peut se résumer à ça. Mais la suite du roman dément cette théorie du désir comme moteur de l’action.

S.O. : Quand, quarante ans plus tard, Daniel veut revenir sur son île, il est “empêcher” par la gendarmerie, par sa femme, par son chien qui ne veut d’abord pas monter dans la barque, puis qui ne veut pas traverser, toute cette opposition, c’est votre thèse “vous contre le monde”?

B. HOUELLEQUEUE : C’est d’ailleurs, à peu de choses près, l’un des titres que j’avais sous le coude avant ma rencontre miraculeuse avec Michel.

S.O. : D’ailleurs, cette rencontre avec Michel Houellebecq n’est pas fortuite, vous vous connaissez depuis des années…

B. HOUELLEQUEUE : Je préférerais répondre à la question précédente avant de parler de Michel [Houellebecq, Ndlr.] Alors, hmm… Daniel enfant ne souhaite pas aller sur l’île, parce qu’il ne la connaît pas, finalement, ses séjours buissonniers et répétés sur l’île vont être décisif. Puis, il va s’en éloigner, pour bâtir sa vie avec les autres, ou au plus prés d’eux. Il y a ces chapitres sur sa vie à la ville, avec sa femme, son travail et ses enfants qui m’ont pris du temps, mais m’ont aussi apporté beaucoup de souffrance, de dégoût. Et, quarante années après, il revient. Et là, il tourne autour de l’île, de loin d’abord, sans la voir, comme il ne l’avait pas vu avant de s’y retrouver enfant au bord de la noyade. Avec des mots, il ne se rappelle même pas ce passage solitaire de sa vie, il faut un incident sur l’un des nombreux ponts sur le canal latéral à la Garonne pour qu’il se souvienne un peu, avec des mots donc, et sa femme qui sait quelque chose mais ne veut rien lui dire. Il est finalement de nouveau seul et après avoir beaucoup tourné autour, il se lance.

S.O. : Avez-vous écrit vos livres avec un sentiment de dégoût?

B. HOUELLEQUEUE : Non, c’est surtout de la honte que j’ai ressentie. Je dis des choses qu’il ne faudrait pas dire et, ainsi, je détruis peu à peu mon image. Maintenant, ma boulangère me regarde de façon bizarre. Après mon essai sur le développement des pratiques piscicoles, [Extension du domaine de la pêche, éditions de la Prune Gascone, 19 euros, Ndlr.], beaucoup de gens m’ont écrit mais beaucoup d’autres m’ont fermé leurs étangs. C’est une situation étrange mais j’avais besoin d’aller plus loin, ou de recommencer, alors je suis parti, sans savoir où ça me menerait, sur Les lancettes élémentaires [Publié par L’estanquet, 25 euros, Ndlr.] qui est une sorte de manuel de pêche à la mouche métaphysique ou la pratique propose des solutions intellectuelles satisfaisantes aux problèmes de notre société, le sexe, la croyance et son effondrement.

S.O. : Ce sont des thèmes que vous avez en commun avec Michel Houellebecq, pourriez-vous revenir sur votre "histoire commune", maintenant… s’il vous plaît?

B. HOUELLEQUEUE : En fait, Michel [Houellebecq, Ndlr.] et moi, ça remonte à l’école primaire, on a été dans la même classe pendant quatre années. C’était assez difficile d’ailleurs, les enfants sont très vifs et très malins, lui et moi entendions souvent des blagues du genre Où est-le bec? Où est la queue?, ce type de choses. Puis après on s’est perdus de vue. C’est drôle comme l’un et l’autre, on a tourné, on a pris l’écriture sous notre bras. Il a eu le succès d’estime qu’on lui connaît et moi j’ai vendu et vendu encore des bouquins. Et il y a quelques années, il n’avait sorti qu’un petit recueil de poésies de chochottes dont le nom m’échappe, les titres ce n’est pas son fort. Avec ma compagne, nous étions dans une de ces partouzes de la Côte d’azur, et puis voilà qu’il y a ce type tout maigrichon et plein de manières, son allure me dit quelque chose. Alors, je lui prête ma femme, ne soyez pas choqué, partager sa compagne, c’est un peu comme partager ses soucis. Ça forge une amitié, surtout si les bases étaient déjà là. On s’est revus, pour les soucis et puis pour rien. Je lui ai donné mes titres pour le dépanner et on se resservait des calvas.

S.O. : Vous avez “dépanné” Michel Houellebecq?

B. HOUELLEQUEUE : Humm… oui, on peut dire ça, comme lui me dépanne en me donnant S.O.n titre, celui du livre qu’il ne fera pas.

S.O. : En venant nous avons croisé l’estafette de France 3 Aquitaine, les médias semblent relayer encore et encore, quel est votre état d’esprit à l’heure où nous parlons?

B. HOUELLEQUEUE : Une grande sérénité. Peu de doutes. Et un sens moral de plus en plus aigu. Finalement, je suis un romancier kantien qui a un penchant pour le calva.

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D ' A U T R E S   T E X T E S   M . T . L .

 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E