L’espace qui me sépare de toi est infime. Quelques
centaines de centimètres, à peine. Pas franchement
le genre de distance infranchissable. Quoi que. Si l’on considère
que tu es ma voisine, que naturellement je ne te connais pas et
que, par conséquent, il faudrait une sorte d’événement
pour nous réunir, les choses se compliquent. La ville rapproche
les solitudes. La mienne et la tienne, en l’occurrence. Nos
solitudes se tiennent chaud, l’une tout contre l’autre.
Et puis, un jour, ou plutôt une nuit, enfin vers trois heures
du matin, nous nous sommes retrouvés face à face.
Tu es là, juste derrière ta fenêtre qui fait
face à la mienne, au premier étage, de l’autre
côté de la cour. Tu as remonté le couloir qui
mène à l’interrupteur, près de ta porte
d’entrée, avant d’aller te coucher. Mais tu as
dû m’apercevoir, tapi dans l’obscurité
de mon appartement. Alors tu t’es immobilisée. Tu me
faisais face, le visage tourné vers moi, tes dessous noirs
découpant ta silhouette pulpeuse dans la lumière.
J’ai bougé, comme si ton regard m’avait atteint
et gêné. Quand j’ai à nouveau tourné
la tête vers toi, tu avais éteint la lumière
et tu me tournais le dos pour repartir vers ta chambre, un triangle
noir étroit pointant vers le creux de tes fesses.
M’avais-tu remarqué ? Étais-je en train de
rêver, perturbé par les effets d’un anxiolytique
? Mais voilà que tu repasses. Nue. D’un côté
du couloir à l’autre, de la salle de bain au salon,
puis des toilettes à ta chambre. Tes va-et-vient me rendent
fou. Se peut-il que tu n’aies, comme moi, volontairement pas
accroché de rideaux à tes fenêtres ? Que tu
te promènes habituellement ainsi, entièrement déshabillée,
même l’hiver par zéro degrés de température
extérieure ? Et que tu n’aies pas la moindre intention
d’être vue ? Non, je décide que non. C’est
impossible et tu le sais. Forcément. Tu sais que je te vois.
Plus tard, je dors enfin. Le bruit de la sonnette me réveille.
C’est toi, ça ne peut être que toi.
-Marie ! Quelle surprise, qu’est-ce que tu fais là
?
-J’avais trop envie de toi…
Plus tard encore, je fais l’amour avec Marie, nous faisons
du bruit, c’est extrêmement bon. Mais, du coin de l’œil,
je t’aperçois.
Nous t’avons réveillée. Tu es là, maintenant
je te vois, derrière la fenêtre, tapie dans l’obscurité
de ton appartement.